PROVERBES
vSi tu veux marcher dans l'infini, arpente le fini de tous
côtés.
Il est plus facile de tresser la couronne que de lui trou ver une tète.
Tous ne courent pas les sentiers ordinaires; voyez les araignées qui se font des chemins dans l'air.
J'avais tué une mouche hier au soir, une pourtant m'a éveillé au point, du jour.
Si je dors, je dors pour moi, mais si je travaille, sais-je donc pour qui ?
Qui n'a rien marche sans fardeau, mais la richesse est encore plus légère.
Tout se supporte dans L'existence, hormis une suite de
jours heureux.
Si tu ne veux rien acheter d'inutile, garde-toi d'aller au marché.
Les poètes ressemblent aux ours, qui se dévorent leurs propres pattes.
[LMENAU
3 septembre 1785.
Vallon aimable! bois toujours vert! mon cœur de nouveau vous salue avec joie ; déployez pour moi vos rameaux touffus, prenez-moi dans votre ombrage ami , et du haut de vos cimes, au jour de l'amour et du plaisir, inondez ma poitrine de baume et d'air frais.
Quels destins divers, o montagne sublime! m'ont souvent ramené a tes pieds. Oh ! laisse qu'aujourd'hui je voie entes douces collines un nouvel Éden! je l'ai bien mérite de vous; le souci me travaille en silence, vous, cependant, vous verdoyez.
Laissez-moi oublier qu'ici encore le monde retient mainte ereatuve dans les liens de la terre, que le paysan confie au sable fragile sa semence et cultive ses choux pour le hardi gibier, que l'ouvrier cherche dans les cavernes un pain avare, que le mineur frémit tandis que le chasseur tempête. Rajeunissez-vous pour moi, ainsi que vous l'avez souvent fait, comme si je commençais aujourd'hui une nouvelle vie.
Vous accueillez mes vœux et m'accordez ces rêves! Ils
POESIES DIVERSES. 17 t
m'enchantent et reveillent en moi d'antiques rimes. Seul encore avec moi-même, éloigné de tous les hommes, que j'ai d'ivresse à me baigner dans vos émanations! De nouveau le sapin élevé bruit mélodieusement, mélodieusement la cascade se précipite, le nuage tombe, le brouillard s'affaisse sur le vallon, et la nuit et le crépuscule se font en même temps.
Dans la forêt obscure, à l'amoureuse clarté des étoiles, où donc est mon sentier que j'ai perdu sans crainte? quelles voix étranges dans le lointain ? Elles retentissent en alternant autour du sommet de la roche. Et pour avoir le secret du prodige , je m'avance doucement comme un chasseur guidé par le cri du cerf.
Que vois-je? Est-ce un pays de fées? quel campement nocturne au pied de la montagne? en d'étroites huttes, recouvertes de bourrée, je les aperçois, joyeusement étendus autour du feu! L'éclat monte à travers les salles de verdure; sur un foyer bas cuit un repas grossier; ils plaisantent bruyamment, tandis que la bouteille, rapidement vidée, s'emplit de nouveau, et revient dans le cercle.
Dites, à qui comparer cette troupe gaillarde? d'où vientelle? où se dirige-t-elle ? Comme tout cependant en elle est singulier! dois-je la saluer? dois-je fuir? Est-ce la terrible cohorte des chasseurs fantastiques? sont-ce des gnomes qui viennent exercer ici leurs sortilèges ? Je vois dans la feuillée se multiplier les petits feux. Je frémis, à peine si j'ose demeurer. Est-ce un repaire d'Égyptiens suspects , un prince fugitif, comme dans le bois des Ardennes? Dois-je, égaré que je suis, trouver ici dans ces gouffres profonds, les Esprits de Shakespeare incarnés? Oui, cette idée me conduit sur la bonne voie : ce sont eux, ou sinon une race semblable : un Esprit au milieu d'eux se démène sans frein, et je sens de nobles instincts à travers sa rudesse.
Comment le nommez- vous? quel est-il celui qui, la-bas accroupi, laisse aller ses lar es épaules avec un air de ne-
gligence puissante? Paisible, il est assis tout auprès du foyer; mâle figure d'une antique souche de héros , il aspire avidement le tabac affectionne ; la fumée qui monte enveloppe son front. Bon dans sa rudesse, il sait faire éclater la joie et le rire dans le cercle lorsqu'il parle gravement et d'un ton barbare et pittoresque dans un idiome étranger.
Quel est cet autre, appuyé sur un tronçon de l'arbre centenaire, qui, dans une indolence extatique, étend de tous côtés ses membres effiles et longs, et qui, sans que ses compagnons l'ecoutent, prend sa volée aux régions de l'esprit , entonnant avec grande effusion un monotone cantique sur la danse des sphères célestes ?
Cependant à tous quelque chose parait manquer. Je les entends chuchoter entre eux pour ne pas troubler le sommeil d'un jeune homme qui, la-bas, a l'endroit où le vallon finit, doucement bercé par la cascade, repose dans une cabane légèrement construite, devant laquelle tremblote un dernier reste de feu. Si je me dirigeais vers cette grotte, mon cœur m'y pousse; je me glisse a pas silencieux, et me sépare des autres.
Salut à lui, qui, dans la nuit avancée, veille a méditer sur ce seuil! Que fais-tu là, éloigné de ces joies qu'ils goûtent? Tu semblés réfléchir à quelque grand sujet! D'où vient que tu te perds ainsi dans ta pensée , et négliges de raviver ton petit feu?
o Oh! ne m'interroge pas, car je suis loin d'être dispose a satisfaire la curiosité d'un étranger; je t'interdis même ta bonne volonté, c'est le temps de se taire et de souffrir. Je ne saurais même te dire d'où je suis . qui m'a envoyé ici. J'ai été poussé vers ce pays d'une zone étrangère, et les liens de l'amitié m'y ont retenu.
(f Qui se connait soi-même? et qui sait ce qu'il peut'.' L'homme vaillant n'a-t-il jamais tente de téméraires entreprises? et ce que tu fais, le jour de demain seulement
le dira si c'était pour le bien ou pour le mai. Promet bec. voulant créer des dieux, ne versa-t-il pas sur l'argile la flamme céleste elle-même, et parvint-il à répandre autre chose que du sang terrestre dans les veines qu'il animait? J'ai ravi à l'autel le feu pur, et ce que j'ai allumé n'est point la flamme pure; la tempête accroît encore l'ardeur et le péril, je me damne sans chanceler.
« J'ai chanté le courage et la liberté, la droiture et la liberté sans frein, l'orgueil de soi-même et le bien-être du cœur, et je me suis acquis par là la faveur des hommes : mais, hélas! un dieu m'avait refusé l'art, le misérable art de me conduire sagement. Et me voilà désormais ici élevé à la fois et opprime, innocent et puni, innocent et comblé !
« Mais parle doucement, car sous ce toit repose tout mon bien et toute ma misère : un noble cœur détourné par un destin inquiet du sentier de la nature, et qui désormais, sut la voie légitime, suit ses pressentiments tantôt luttant avec lui-même, tantôt avec des ombres imaginaires, et ce que le destin lui a donné par la naissance pense le conquérir à force de travaux et de sueurs. Nulle parole amie ne peut de son esprit faire tomber le voile, nul chant en apaiser les flots tumultueux.
« Qui peut, à la chenille rampante sur la branche, parler du fin tissu où plus tard elle s'enveloppe; qui peut aider la chrysalide, gisante sur le sol, à rompre sa tendre coquille? Le temps vient, elle-même alors se dégage, et ses ailes la portent dans le sein de la rose.
u A lui aussi les années donneront la légitime direction de ses forces. Dans son penchant profond pour le vrai, erreur est encore une passion pour lui; la curiosité l'en— traîne au loin, nul roc n'est trop ardu pour lui, nul rebord trop étroit; la mauvaise fortune épie a son côte, et le précipite dans les bras du souci; alors son activité, douloureusement tendue, te pousse <;a et là. el d'une agitation
chagrine il se délasse dans le mécontentement. Sombre et farouche aux jours sereins, indomptable, mais sans joie, l'Ame et le corps blesses, rompus, il sommeille étendu sur une rude couche; moi, cependant, immobile et respirant à peine, je demeure ici, les yeux tournes vers les libres étoiles, et, moitié éveille, moitié plongé dans un sommeil pesant, d'un songe lourd je me défends a peine. »
Songe, dissipe-toi !
0 Muses, que je vous remercie de m'avoir place aujourd'hui dans un sentier ou , d'un seul mot , je peux voir la contrée entière s'illuminer de l'éclat du plus beau jour :
Le nuage fuit, le brouillard tombe, les ombres ont disparu. A vous, dieux immortels, gloire et délices! le vrai soleil brille a mes yeux, un monde splendide s'anime pour moi, le fantôme inquiétant s'est fondu dans l'air, c'est une vie nouvelle, une vie des longtemps commencée.
Comme on se reconnaît dans sa patrie après un long voyage, je vois d'ici un peuple calme utiliser, dans une activité silencieuse, les dons qu'il tient de la nature. Le fil rapide va de la quenouille au métier agile du tisserand; la corde et la cuve ne languiront pas plus longtemps désormais au fond du puits abandonné; la fourberie est dévoilée, l'ordre revient et la prospérité se fonde, le bonheur terrestre !
Puisse-t-il, ô prince, ce coin de ton pays, être un exemple de tes jours! Tu connais des longtemps les devoirs de ton rang et sais y conformer ton âme libre. Celui-là peut satisfaire a maint désir qui \it froidement avec soimême et sa volonté ; mais qui prétend à diriger les autres doit savoir de beaucoup se priver.
Avance donc, — la récompense e^t haute ! — Marche, mais non en chancelant comme ce semeur, dont le grain, jouet frivole du hasard, tombait ici sur le chemin, la-bas dans les épines des buissons. Non, semé avec prudence en
même temps qu'avec richesse, de la main assurée d'un homme sème les bénédictions sur un sol vaillamment labouré; puis, laisse faire, la moisson viendra et te comblera de bonheur toi et les tiens.
Tomme nous [unies heureux, qu ils l'apprennent aujourd'hui par vous ! ...