‹ PoésiesChapitre 180 sur 225 · EP1TRE PREMIERE · texte numérisé non relu

EP1TRE PREMIERE

Aujourd'hui que tout le monde lit , et que bien des lecteurs se contentent de feuilleter le volume avec impatience, et saisissant eux-mêmes la plume, entent avec une dextérité singulière un gros livre sur un petit, dois-je donc, ami , en écrivant moi-même sur l'art d'écrire , augmenter la masse et formuler mon opinion pour que d'autres à leur tour s'en inspirent, et que la vague flottante se roule ainsi jusque dans l'infini. De même, le pêcheur se lance dans la haute mer , aussitôt que le vent et la matinée se lèvent favorables , et fait son métier quoique cent autres compagnons sillonnent l'étincelante surface.

Noble ami ! tu souhaites le bien de la race humaine, des Allemands surtout, et de ton voisin, et redoutes les conséquences des livres dangereux. Hélas ! nous ne les avons vues que trop souvent. Que faire ? que pourraient tous les honnêtes gens réunis? que pourraient les princes? La question me parait grave et sérieuse; mais en revanche elle me saisit en un moment heureux. Au sein d'un climat chaud et clair, le pays s'épanouit dans l'opulence. Les brises amoureuses m'apportent au-dessus des moissons ondoyantes une fraîcheur embaumée ; à ma sérénité, le monde ap-

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parait serein, et le souci ne flotte plus pour rao que dans les lointaines vapeurs d'imperceptibles nuées.

Ce que mon léger crayon esquisse s'efface aisément, et

ces caractères, qui doivent au dire des gens braver l'éternité, ne laissent pas d'empreintes plus profondes. Certes, la colonne imprimée parle à plus d'un ; mais bientôt comme on oublie sa propre image qu'on a vue au miroir, on oublie la parole quoique gravée par l'airain. Les mots llottentsi facilement d'ici et de la, lorsque tous parlent et que chacun ne voit que soi-même dans ses propres discours , que soi-même dans le discours des autres. 11 n'en est pas autrement avec les livres : on lit un livre pour en extraire sa personnalité, et pour peu qu'on soit fort, on se lit dans le livre, on s'amalgame l'élément étranger. D'où je conclus que c'est en vain que vous vous efforcez de retourner par des écrits le penchant décidé de l'homme ou sa vocation : vous ne pouvez que le confirmer en sa pensée, ou, s'il est neuf encore, le tremper dans telle ou telle opinion.

Pour dire ici toute ma façon de penser, il me semble que la vie seule forme l'homme, et que les mots signifiènt peu de chose; car nous écoutons volontiers ce qui confirme notre pensée, mais le fait d'écouter ne décide pas de notre opinion ; ce qui nous est contraire, nous l'attribuons a l'art du diseur, et notre conscience libérée court \ ite aux sentiers accoutumés. Si vous prétendez vous faire écouter avec joie, avec complaisance, tlattez-nous. Que vous parliez au peuple, aux princes et aux rois, n'oubliez jamais de leur conter des histoires où, sous la forme de la realite, leur apparaisse ce qu'ils souhaitent pour eux-mêmes, et ce qu'ils désirent éprouver dans leur vie.

Homère serait-il donc écouté partons, lu de tous, s'il ne s'insinuait dans l'esprit de son auditeur quel qu'il soit? Dans le palais sublime, sous la tente du roi , l'Iliade ne sonnera-t-elle pas toujours avec magnificence aux oreilles du

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héros? et sur la plaee publique ou le bourgeois se rassemble, la sagesse errante d'Ulysse ne réussira-t-elle pas mieux?

Là c'est le héros sous le casque et l'armure, ici le mendiant jusque dans ses guenilles qui se voit ennobli.

Ainsi m'arriva-t-il jadis d'écouter une histoire sur la rive dallée de la cité neptunienne où les lions ailés sont en honneur. Le peuple attentif se pressait en cercle autour d'un rapsode en haillons. Un jour, disait-il, la tempête, après m'avoir englouti, me jeta sur le rivage de l'Ile appelée Utopie; j'ignore si quelqu'un de la société l'a jamais parcourue; elle est située dans la mer, à gauche des colonnes d'Hercule. J'y fus reçu tout amicalement; on me conduisit dans une auberge , où je trouvai à boire et à manger ce qu'il y avait de mieux, et, de plus, bonne couche et soins excellents. Un mois s'écoule ainsi rapidement, .l'avais oublié soucis et misères; cependant l'inquiétude ne tarda pas à murmurer tout bas : Gomment te tirerastu d'affaire lorsque viendra l'écot à payer après la fête? car ma bourse ne contenait rien. Je suppliai l'hôte de me traiter avec moins de luxe, lui cependant m'apportait tous les jours davantage ; mon angoisse alors augmentait, je ne pouvais manger et me morfondre d'inquiétude plus longtemps, et me décidai enfin à dire : « Je vous en prie, monsieur l'hôte , faites-moi mon compte raisonnable. » Mais lui alors me regarda de côté d'un œil sombre, prit son bâton et le secoua sur moi impitoyablement. Il m'atteignit aux épaules , à la tète , et m'aurait battu presque jusqu'à la mort. Je m'échappai en toute hâte , et courus chez le juge. On fit venir à l'instant mon hôte, qui comparut d'un air calme, et répliqua fort sagement : « Qu'il en arrive autant à tous ceux qui violent la sainte hospitalité de notre île, en demandant d'une façon inconvenante, impie, leur écot à l'homme qui les a poliment hébergés. Pouvais-je donc souffrir une semblable offense en ma propre maison? Non, il m'eût semble aussi longtemps avoir une éponge a la

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