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INTRODUCTION. XI

plus élevés, plus dignes, et, sous la formé du noble et du beau, montrer à nos antagonistes confondus notre nature de Protée. » Personne plus que Schiller n'était fait pour comprendre ces paroles. De ce moment, leur activité, jusque-là dispersée, se concentra tout entière sur deux genres principaux, l'épopée et le drame, objets uniques désormais de leurs méditations en commun, qui donnèrent lieu çà et là à plus d'une forme dérivée et comme flottant indécise entre les deux espèces. C'est vers cette époque justement que tombent les Ballades. Et peut-être serait-ce une étude assez curieuse que celle de ces nobles intelligences diversement préoccupées d'une même idée, et subissant, chacune selon sa nature, l'influence des temps et de l'histoire. Depuis ses premiers essais en poésie lyrique, Schiller nourrissait le projet d'écrire une petite épopée romantique. Étrange chose! à peine la conscience de sa propre individualité lui était-elle venue, à peine croyait-il pou voir distinguer le fort et le faible de son talent poétique, qu'il s'imaginait ne posséder aucune des dispositions nécessaires à l'art dramatique. « L'épopée, écrivait-il, voilà ma véritable vocation; » et il ajoutait d'un ton modeste : « Bien entendu que je ne parle pas ici de la grande épopée. » Cette idée le tenait si fort à cœur, qu'après avoir terminé ses études sur la guerre de Trente Ans, il demeura incertain s'il n'écrirait pas un poème de Gustave Adolphe plutôt qu'une tragédie de Wallenstein; on dit même que lorsqu'il traduisait Virgile en 1792, ses longues études du poète latin n'avaient d'autre but que de l'amener à une connaissance approfondie, technique du genre, à une sorte de pratique dont il

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comptait faire usage dans un poëme de Frédéric le Grand, lequel poëme , s'il faut en croire les récits du temps, n'eût été rien moins qu'une épopée dans les formes. En 1795, Schiller était encore tellement indécis sur la tendance à prendre, que sans 31. de Humboldt il courait grand risque de tourner pour toujours le dos au drame, et d'aller se fourvoyer dans l'antique dédale de l'épopée homérique. Les conseils impérieux de M. deHumboldt agirent vivement sur Schiller, qui revint peu à peu à son drame dès longtemps projeté de ïVallenstein. Il en était là, et Goethe, de son côté, allait se remettre à son FansL lorsque la fièvre des ballades les prit l'un et l'autre, et cet élan spontané de ces deux intelligences indécises vers un genre mixte, et qui semble tenir le milieu entre le drame et l'épopée, est un fait des plus caractéristiques. En effet, si l'on v réfléchit, la ballade procède des deux formes : elle raconte comme l'épopée, elle vit comme le drame; et il est curieux de retrouver dans les préludes du génie le même ordre de succession qu'on remarque dans l'histoire des littératures, où le récit populaire, la ballade, sert toujours d'acheminement vers la forme dramatique. La plupart des ballades de Goethe et de Schiller parurent en d797. 11 y eut alors un moment de verve et d'inspiration où la poésie coula comme de source. A cette heureuse époque chaque jour voyait éclore une pièce, c'était une véritable communauté des trésors de l'intelligence, une collaboration poétique des plus riches et des plus fécondes. On cherchait ensemble les sujets, chacun choisissait ensuite le motif qui lui convenait le mieux pour h' traiter a sa manière; quelquefois

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même il arrivait qu'en se jouant on se distribuait la tache, comme dans les Grues dlbicus, dont Goethe écrivit la moitié. Les titres, même, indiqueraient au besoin la tendance du génie de chacun : ainsi Friedolin, le Ganlelet, Je Combat du Dragon, sont plutôt des récits (Ezaehiungen), comme les appelle Schiller, tandis que la Fiancée de Corinthe , le Dieu et la Bayadère, la ballade que nous citions plus haut, se l'approchent davantage de l'épopée. Ici comme dans leurs plus grands chefs-d'œuvre, la physionomie des deux maîtres se dessine distinctement. Schiller a plus d'action, Goethe plus de mesure et de calme. La ballade de Schiller vogue davantage dans les eaux du drame; celle de Goethe tient de plus près a l'épopée. Les ballades de Goethe sont des épopées dans le même sens que ses drames sont des tragédies.

Cependant Goethe conserve cette incontestable supériorité, que lui seul sait varier à l'infini ses modes et ses tons. Ainsi, le Dieu et la Bayadère, la Fiancée de Corinthe, le Chant da comte Prisonnier, Mignon, la Violette, tout en appartenant à l'espèce, sont autant de morceaux marqués d'un signe distinctif, et qui dénotent dans ce genre l'inépuisable activité de cette intelligence rayonnante. À côté de la ballade épique, littéraire, où le sentiment se révèle de toutes les pompes de l'art, vous avez la ballade populaire, la vraie ballade, sans ajustement poétique, sans effets de style, toute naïve, toute concise, belle de sa seule ingénuité. S'il m'était permis d'employer ici des ternies d'horticulture, je dirais que Goethe a dans son jardin des fleurs doubles et des fleurs simples; à ce compte, la Fiancée de Corinthe serait une fleur double,

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une de ces roses magnifiques obtenues par la combinaison des greffes, et je comparerais le Roi des Aulnes, le Page e( la Meunière, le Roi de Thule, à ces églantiers de la haie et du bois dont l'odeur enivrante, un peu sauvage, embaume l'air, et que Margot cueille en passant. Les ballades de Goethe dans le goût populaire resteront comme d'inimitables modèles de poésie et de science de la forme. Jamais on ne vit sous un laisser- aller apparent, sous une contexture des plus simples, se dérober tant d'art. C'est la mélodie dans le contre-point. En quelques vers le drame se lie et se dénoue; drame attachant dans sa concision laconique, réel, humain dans ses velléités fantastiques, et toujours écrit de ce style des choses faites pour être retenues par cœur. Sous ce point de vue, Goethe semble s'être surpassé lui-même dans les Ballades; il y a tel de ces petits chefs-d'œuvre où le chantre immortel de Faust a véritablement trouve en poésie le style lapidaire. Nulle part, en effet, cette facilité qu'il a de se transformer, cette nature deProtée qu'il se reconnaît luimême, ne vous frappe davantage que dans ces épopées de vingt lignes, où, dépouillant sa propre originalité, il se soumet sans reserve au goût simple, à L'originalité populaire. Sur ce terrain-là Goethe reste sans rival. Schiller, qui, dans le style soutenu, admiratif, compte plus d'une pièce a lui opposer, n'a pas même abordé cette variété du genre. A la Fiancée de Corinthe, au Dieu et la Bayadère, au lied du Comte prisonnier, vous opposerez Friedolin, V Anneau de l'olycrate, le Gantelet. Mais que trouverez-vous dans foules les poésies lyriques du chantre de Thecla, que

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trouverez -vous à mettre en présence du Roi des Aulnes, de la Cloche errante, de l'Apprend sorcier? que sais-je? de la Danse des Morts, cette grotesque boutade dans Je style populaire du moyen-âge, où le linceul du squelette remplace le voile éthéré de la blanche nymphe de Musœus?

Les Élégies romaines et les Épigrammes vénitiennes furent, avec tant d'autres œuvres lyriques ou dramatiques, les fruits substantiels et savoureux du voyage en Italie. On sait quelle révolution soudaine et radicale s'opéra chez Goethe dès qu'il eut mis le pied sur le sol antique ; il lui sembla tout à coup que des écailles lui tombaient des yeux (Ploetzlich fiel es ihm wie Schnppen von den Ângen). Avec la vie nouvelle, une poésie nouvelle devait commencer. Pour la première fois, il sentit alors combien l'art naïf des anciens diffère du notre: « Ils représentaient l'existence, disait-il; nous, nous représentons l'effet; ils donnaient le terrible, nous donnons la terreur ; de là toute cette affectation, ce maniéré; de là les fausses grâces et l'enflure. » Le sentiment de la poésie grecque et de ses lois harmoniques s'empara de lui en même temps. Il revint à son Ovide, renoua commerce avec Martial, avec Properce, avec Anacréon dont l'influence perce dans plus d'une pièce de cette époque; je citerai entre autres l'Amour peintre de paysage. Ce fut dans ce sentiment qu'il conçut l'idée de ramener l'élégie et l'épigramme à leur point de vue naïf et simple, el d'essayer dans la poésie lyrique ce qu'il exécuta sur la scène pour le drame, qu'il lit remonter, comme on sait, du point de vue historique, à la forme pure des Grecs, « En Italie, je me sentis peu à peu sou-

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