ÉPITRE EN TERS LIBRES
Je te revois, ô ma chère patrie!
Après six ans me voilà de retour!
Ambition^ séduisante folie,
Tu m'as trompé comme avait fait l'amour.
J'ai parcouru deux fois ce globe immense ;
J'ai visité ses habitants divers ;
Mais qu'ai-je appris dans cette longue absence ,
Et que voit-on au bout de l'univers?
Des préjugés , des crimes , des travers ;
3'cn vois autant sans sortir de la France.
Je vous retrouve enûn , mes bons amis;
Tranquille au port je contemple l'orage.
A vingt-deux ans il est temps d'être sage ;
Je le serai , c'est un parti bien pris :
En attendant je veux pourtant vous faire
De mou voyage une esquisse légère.
Lorsqu'un démon fatal à mon bonheur , Un vain fantôme, une attrayante ivresse, La gloire entiu, perfide enchanteresse, D'un fol espoir Icuraut mou faible cœur , \'vû\. m'arracher des bras de ma maîtresse. Pour me traîner sur les pas de l'honneur , J'abandonnai la retraite chérie Où près de vous , sous les yeux de l'amour , Si doucement je commençais ma vie.
Pour débuter au périlleux séjour Qu'habite Mars quand il se réfugie Pi es de Thélis , pour y tenir sa cour.
A quinze ans me voilà poursuivant ma chimère
Comme défunt Bellérophon , Sous rhabit du dieu de la guerre Courant après la réputation.
Il faut partir, la gloire le commande Et m'appelait aux. bords américains -^ Or, mes amis, admirez les destins!
Pour la chercher on m'envoie en Hollande. Je la demande, on ne la connaît pas ; Japprendsque de ces lieux par Plutus exilée ,
Et de SufFren suivant les pas , Au rivage indien elle s'est envolée.
Bientôt de nos jeunes guerriers Une cohorte auxiliaire (i) Ya franchir l'humide barrière , Et sous un autre ciel chercher d'autres lauiiers. Dans cette troupe téméraire Sans balancer je prends parti :
Au gré de notre impatience Loin du port le vaisseau s'élance , Enfin je pars.... Je suis parti.
Éole cependant , de son aile rapide
Agitant les plaines des airs ,
Nous entraîne en sonvol sur la plaine liquide , Et loin des colonnes d'Alcide iSous porte au sein des vastes mers.
Déjà nous découvrons ces îles fortunées. De pampres et de fleurs en tout temps couronnées t Lieux charmants où triomphe un éternel pi intemps , Où tovit plaît à mes yeux hormis If s habitants.
Nous voguons, et bientôt échappe à notre vue
De Tànérifle mont audacieux , Cet orgueilleux Titan dont la tétc chenue Pour dominer les mers s'élance dans la nue , Et semble réunir la terre avec les cieux.
(() La légiou tie Luxcniljom ^^
Zéphire a fui ; du haut de sa carrière Phœbus nous voit sous un autre hémisphère
De ses rayons braver l'ardeur ;
Il amoncelle les nuages ,
De leurs flancs sortent les orages ,
La foudre éclate avec fureur ;
Mais en dépit de son tapage ,
Des flots , des vents , et de leur rage ,
Nous avons passé l'équateur.
Parcourant la vaste étendue
D'une mer long-temps inconnue , Nous quittons du soleil l'empire limité ;
Et, grâce à la faveur d'Éole ,
Grâce surtout à la boussole, Nous atteignons ce cap jadis si redouté , Dont Gama découvrit le dangereux passage Et que le Camoëns dans ses vers a chanté.
Deux peuples différents habitent ce rivage :
L'un a des lois, des chefs , des habits , des vaisseaux -
L'autre, dans les forêts errant à l'aventure ,
Sans maîtres et sans lois, ne suit que la nature ,
Et ne connaît de soins que ceux de ses troupeaux.
Quel contraste étrange et bizarre !
Ici le Hollandais avare ,
Riche en ducats , pauvre en vertus ,
Dans ses désirs insatiable ,
Dans ses travaux infatigable.
Assiège jour et nuit le temple de Plutus.
Là , dans une heureuse indolence ,
Je vois le sale Hotlentot
Préférant son indépendance /
Au luxe, àla magniûcence,
Et riche du peu qu'il lui faut.
Plus content sur sou chariot Que l'avide Balave au sein de l'opulence.
J'avais lu dans ua crave aulcur
Que dans ce pays la nature
Avait fait don à la pudeur
D'une assez gênante ceinture.
Observateur judicieux ,
Je veux pénétrer cette affaire ,
Scruter d'un regard curieux
Ce sombre et féminin mystère;
Mais quand j'ai le fait sous les yeux ,
Je n'y vois rien que d'ordinaire.
Point de voile envieux , point d'obstacle au bonheur ^
Mêmes traits et même enveloppe
En Afrique ainsi qu'en Europe ; La nature uniforme est partout sans pudeur.
Enfin de la brûlante Afrique Nous quittons les bords dangereux , Et sur l'océan pacifique, Par-delà le brûlant tropique , Nous cherchons unciel plus heureux.
Du sein des mers qui baignent du braehmane
Le rivage antique et lointain , Je vois sortir la verte Taprobane , Où dom Calmet , rêveur bénédictin , Met le berceau du triste genre humain.
Sans entamer une docte querelle, Et sans chercher s'il est bien vrai qu'Adam , Son paradis , sa gourmande femelle , Furent placés dans l'île de Ceylan , Les Hollandais en tirent la cannelle j. Et moi, ravi d'un spectacle si beau ,
Je quitte V aimable Isabelle (i) ,
Et je prends terre à Colombo.
Mais quel appareil formidable D'armes, de vaisseaux , de soldais?
Quelle fureur inconcevable
(l) Nom tlti vaisseau sur lequel j'étais cmliarquc.
Ensanglante ces beaux climats ?
De la Tamise et de la Seine Le démon de la guerre amène Les implacables habitants A sa voix soumis et docile.
Partout l'Indien imbécile Sert la cause de ses tyrans ; Anglais, Français, Maure, Marate, Des rives du Gange à Surate, Ou s'égorge pendant quatre ans Pour des mouchoirs de paliacate :
Etpuis vient enfin le grand jour Où , dans les plaines de Gondlour , Malgré d'Ophlise (i) , Austrasie et la gloire ^ L'Anglais remporte la victoire j Et , bornant son ambition y Fier d'un triomphe qui l'effraie , Rentre aux murs où La Bourdonnaie , Vainqueur des enfants d'Albion , Sut, immortalisant son nom , Faire triompher sa patrie Sans désarmer la jalousie Qui le fit mourir en prison.
Nous arrivons pleins d'espérance :
Rassemblés au cap Comorin , Déjà nous rêvions la vengeance , Quand la Paix , l'olive à la main, Reparut sur ce bord lointain.
Après une aventure étrange ( Je veux vous la conter un jour ) , Me voilà changeaiit de séjour.
Sans savoir si cela m'arrange , Loin de Ceylan^ un beau matio, On m'expédie en palanquin Pour aller servir sur le Gange.
(i) Le comte clO|jl»!isc, colonel Ju r<'gimcnl d'Auslrasie , qui se ouvrit de gloire à la lialaille da Gondlour .
2o6 POÉSIES LÉGÈRES.
C'est là que j'ai vu , mes amis , Ces bûchers qu'on ne peut éteindre , Bûchers que l'on ne doit pas craindre De voir s'allumer à Paris , Où Ton sait fort bien que nos dames Ne se jettent pas dans les flammes Pour courir après leurs maris.
Ah ! si de ces belles contrées Par tant de siècles consacrées 3'ose vous tracer le tableau , Il faut que du même pinceau Avec effroi je vous décrive Les forfaits dont l'Européen Du Gange épouvanta la rive j Les atrocités d'un lord Clive , Les brigandages d'un Hasting ; Dans ces champs qu'une main divine De ses dons riche uient dota , Que je vous montre la famine Que la politique enfanta , S'applaudissant à Calcutta D'un peuple entier qu'elle extermine ; Tandis que l'Anglais examine De combien ce fiéau pourra Faire baisser la mousseline.
Mais , sans rimer la prose de Eajnal ,
C'est assez d'indiquer cet horrible contraste.
Je détourne les yeux d'un monde qu'on dévaste , Et je m'éloigne du Bengal.
Il est temps de rentrer en France, Dans mes foyers , et dans mou cœur ; J'ai fait la dure expérience Que sur les pas de l'inconstance En vain ou cherche le bonheur.
A mes dépens devenu sage , Et sûr qu'on n'est bien que chez soi , Je ne ferai plus qu'un voyage , Encor sera-ce malgré moi.