‹ PoésiesChapitre 11 sur 64 · IO · texte numérisé non relu

IO

Qui, toujours innocens, se punissent toujours; A la virginité l'un consacre ses jours : Le corps n'a plus d'empire, et l'ame, toute pure, Impose pour jamais silence à la nature. Deux cœurs tendres qu'unit la main qui les a faits Goûtent dar^^ leurs plaisirs une innocente paix, Et leur chaîne est pour eux aussi sainte que chère. Le pauvre et l'orphelin dans le riche ont un père. Au plus juste courroux qui peut s'abandonner, Quand le prince lui-même apprend à pardonner? Théodose est en pleurs, Ambroise en est la cause : J'admire également Ambroise et Théodose.

A ces traits éclatans reconnoissons les fruits Que, fertile en héros, l'amour seul a produits. Un culte sans amour n'est qu'un stérile hommage : L'honneur qu'on doit à Dieu n'admet point de partage. Ses temples sont nos cœurs. « Quel terme, direz-vous, ce Doit avoir cet amour qu'il exige de nous ? » Si vous le demandez, vous n'aimez point encore. Tout rempli de l'objet dont l'ardeur le dévore, Quel autre objet un cœur pourroit-il recevoir? Le terme de l'amour est de n'en point avoir. Ne forgeons point ici de chimère mystique. Comment faut-il aimer? La nature l'explique. De toute autre leçon méprisant la langueur. Ecoutons seulement le langage du cœur.

« La grandeur , 6 mon Dieu, n'est pas ce qui m'enchante, « Et jamais des trésors la soif ne me tourmente.

Tio LA RELIGION.

« Ma seule ambition est d'être tout à toi :

« Mon plaisir, ma grandeur, ma richesse, est ta loi.

a Je ne soupire point après la renommée.

c( Qu'inconnue aux mortels, en toi seul renfermée,^

a Ma gloire n'ait jamais que tes yeux pour témoins.

« C'est en toi que je trouve un repos dans mes soins.

« Tu me tiens lieu du jour dans cette nuit profonde.

« Au milieu d'un désert tu me rends tout le monde.

« Les hommes vainement m'offriroient tous leurs biens:

« TjCS hommes ne pourroient me séparer des tiens.

« Ceux qui ne t'aiment pas, ta loi leur fait entendre

« Qu'aux malheurs les plus grands ils doivent tous s'attendre.

« O menace, mon Dieu, qui ne peut m'alarmer!

« Le plus grand des malheurs est de ne point t'aimer.

« Que ta croix dans mes mains soit à ma dernière heure,

« Et que, les yeux sur toi, je t'embrasse et je meure. »

C'est dans ces vifs transports que s'exprime l'amour.

Hélas! ce feu divin s'éteint de jour en jour : A peine il jette encor de languissantes flammes! L'amour meurt dans les cœurs, et la foi dans les âmes. Qu'êtes-vous devenus, beaux siècles, jours naissans. Temps heureux de l'Eglise, 6 jours si florissans? Et vous, premiers chrétiens, 6 mortels admirables! Sommes-nous aujourd'hui vos enfans véritables? Vous n'aviez qu'un trésor et qu'un cœur entre vous; Et sous la même loi nous nous haïssons tous. Haine affreuse, ou plutôt impitoyable rage. Quand, par elle aveuglés, nous croyons rendre hommage Au Dieu qui ne prescrit qu'amour et que pardon.

CHANT SIXIEME. ni

Dieu de paix, que de sang a coulé sous ton nom !

N'ont-ils jamais marché que sous ton oriflamme ?

Imprimoient-ils aussi ton image en leur ame,

Tous ces héros croisés, qui d'infidèles mains

Ne vouloient, disoient-ils, qu'arracher les lieux saints?

Leurs crimes ont souvent fait gémir l'infidèle.

En condamnant leurs mœurs, vantons du moinsleur zèle;

Mais détestons toujours celui qui parmi nous

De tant d'affreux combats alluma le courroux.

Quels barbares docteurs avoient pu nous apprendre

Qu'en soutenant un dogme, il faut, pour le défendre,

Armé du fer, saisi d'un saint emportement,

Dans un cœur obstiné plonger son argument ?

A la fin de mes chants je me hâte d'atteindre ;

Et si je ne sentois ma voix prête à s'éteindre,

Vous me verriez peut-être attaquer vos erreurs,

Vous qui , de l'hérésie épousant les fureurs,

Enfans du même Dieu , nés de la même mère ,

Suivez un étendard au notre si contraire.

Unis tous autrefois, maintenant écartés.

Qui l'a voulu? C'est vous qui nous avez quittés.

Vos pères ont été les frères de nos pères.

Vous le savez : pourquoi n'êtes-vous plus nos frères?

Avez-vous pour toujours rompu des nœuds si chers?

Accourez, accourez : nos bras vous sont ouverts.

De coupables aïeux déplorables victimes,

Ils vous ont égarés: vos erreurs sont leurs crimes.

Revenez au drapeau qu'ils ont abandonné:

Par le père commun tout sera pardonné.

Songez, songez que même à nos aînés perfides, Aux restes odieux de ses fils parricides. Ce Dieu tant outragé doit pardonner un jour : Contre toute espérance espérons leur retour.

Oui , le nom de J acob réveillant sa tendresse , Il se rappellera son antique promesse.

Il n'a point épuisé pour eux tout son trésor : L'arbre long-temps séché doit refleurir encor. Ils sont prédits les jours oii par des pleurs sincères L'enfant effacera l'opprobre de ses pères. Tremblons à notre tour : ils sont aussi prédits Les jours oii l'on verra tous nos cœurs refroidis; Ce temps fatal approche. O liens salutaires, Vous captivez encor quelques âmes vulgaires; Mais un sublime esprit vous brave hautement. Et se vante aujourd'hui de penser librement. Il doute , il en fait gloire , et , sans inquiétude , Porte jusqu'au tombeau sa noble incertitude. Tout étoit adoré dans le siècle païen ; Par un excès contraire, on n'adore plus rien. Il faut qu'en tous ses points l'oracle s'accomplisse : Il faut que par degrés la foi tombe et périsse. Jusqu'au terrible jour tant de fois annoncé, Ce jour dont l'univers fut toujours menacé; Jour de miséricorde, ainsi que de vengeance.

Déjà je crois le voir, j'en frémis par avance. Déjà j'entends des mers mugir les flots troublés; Déjà je vois pâlir les astres ébranlés;

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CHANT SIXIEME. it3

Le feu venefeiir s'allume, et le son des trompettes Va réveiller les morts dans leurs sombres retraites. Ce jour est le dernier des jours de l'univers. Dieu cite devant lui tous les peuples divers; Et, pour en séparer les saints, son héritage. De sa religion vient consommer l'ouvrage. La terre, le soleil, le temps, tout va périr. Et de l'éternité les portes vont s'ouvrir.

Elles s'ouvrent : le Dieu si long-temps invisible S'avance précédé de sa gloire terrible; Entouré du tonnerre, au milieu des éclairs. Son trône étincelant s'élève dans les airs. Le grand rideau se tire , et ce Dieu vient en maître. Malheureux qui pour lors commence à le connoître ! Ses anges ont partout fait entendre leur voix. Et, sortant de la poudre une seconde fois. Le genre humain tremblant, sans appui, sans refuge, Ne voit plus de grandeur que celle de son juge. Ebloui des rayons dont il se sent percer. L'impie avec horreur voudroit les repousser. Il n'est plus temps : il voit la gloire qui l'opprime, Et tombe enseveli dans l'éternel abîme.

Lieu de larmes , de cris et de rugissemens. Dans ce séjour affreux quels seront vos tourmens. Infidèles chrétiens, cœurs durs, âmes ingrates. Quand, malgré leurs vertus, les Titus, les Socrates, (Hélas! jamais du ciel ils n'ont connu les dons!) Y sont précipités, ainsi que les Catons; Lorsque le bonze étale en vain sa pénitence;

ri4 L/V RELIGION.

Quand le pale bramine, après tant d'abstinence, Apprend que, contre soi bizarrement cruel, Il ne tlt qu'avancer son supplice éternel ? De sa cbute surpris le musulman regrette Le paradis charmant promis par son prophète. Et, loin des voluptés qu'attendolt son erreur, Ne trouve devant lui que la rage et l'horreur. Le vrai chrétien lui seul ne voit rien qui l'étonné. Et sur ce tribunal que la foudre environne Il voit le même Dieu qu'il a cru sans le voir, Tj'objet de son amour , la fin de son espoir. Mais il n'a plus besoin de foi, ni d'espérance : Un éternel amour en est la récompense.

Sainte religion, qu'à ta grandeur offerts. Jusqu'à ce dernier jour puissent durer mes vers! D'une muse toujours compagne de ta gloire Auitant que tu vivras fais vivre la mémoire. La sienne.... Qu'ai-je dit! oii vais-je m'égarer! Dans un cœur tout à toi l'orgueil veut-il entrer? Sois de tous mes désirs la règle et l'interprète; Et que ta seule gloire occupe ton poète !

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