M. BOSSUET
Même page.
Le vent souille ; qui peut en découvrir la trace ?
Spin'tus ubi inilt spirat , et vocein ejus audis ; sed nescis undc veniat , aut quo vadat. Joan. m, 8.
Page 84.
Taut-il, dit le déiste, enchaîner la raison ?
Ceux qui opposent aux mystères la répugnance de la raison ne l'ont pas attention que la certitude d'une vérité Aient de sa démonstration, et non du consentement de notre raison. Or, toute vérité révélée est démontrée : sa révélation. est sa démonstration ; et toute vérité qui a une démonstration a autant de certitude qu'elle en doit avoir. C'est le principe que Locke établit dans sa troisième réplique à Stillingjleet : « La fidélité de « Dieu est une démonstration à tout ce qu'il révèle ; et le « manquement d'une autre démonstration ( savoir celle que la
« raison y pourroit ajouter ) ne rend pas douteuse une propo- '< sition démontrée. »
Même page.
Anjourd'huI presque éteinte, une flamme si belle Ne prête qu'un jour sombre à l'ame criminelle ;
Nous ne pouvons avoir que trois guides, les sens, Ta raison, la révélation. Les sens ne nous conduisent qu'aux choses matérielles, et encore avec incertitude. L'ame étant enveloppée dans le corps, la raison, qui ne nous conduit aux choses spirituell-es qu'avec incertitude, ne peut être le seul fondement d'une religion, comme les déistes le prétendent. La diversité des systèmes de métaphysique prouve l'incertitude de la raison. Il faut donc un autre flambeau à des âmes qui sont, comme dit Virgile , clausœ tenehris et carcere cœco.
Même page.
Jusques au temps prescrit le grand livre est scellé.
Clausi sunty signatique scrrnones us que ad prœfinitmn tem~ ])us. Dan. xii.
Le livre à tout moment semble prêt à s ouvrir.
Salomon , qui avoit reçu des connoissances si admii\il)les , et qui avoit tant écrit sur les animaux et sur les plantes, fait cet aveu : Intellexi quod omnium operum. Dei îiullam possit homo invenire rationem. eorum quœ fiunt suh sole , et quantb plus lahoraverit ad quœreiiduui , tantb minus invcniat. Nous pouvons dire aujourd'hui ce que Salomon disoit alors : combien de secrets sont encore cachés dans la majesté de la nature ! suivant l'expression de Pline : Omnia in majestate naturœ ah-
dita. Devons-nous donc être étonnés si les secrets divins sont cachés pour nous dans la majesté de la religion?
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Instruits de quelques faits, en savons-uous les causes?
Les faits même ne sont pas toujours certains, lorsque, pour être découverts, ils demandent du temps, de la patience et de la sagacité. Les observateurs ne s'accordent pas toujours entre eux.
Même page.
Nul de TOUS n'entrera jusqu'en mon sanctuaire.
Les substances mélangées auxquelles nous donnons le nom de monstrueuses ne produisent jamais. Voilà un fait que l'expérience rend certain, et dont la physique n'explique point la cause. Pourquoi le mulet n'a-t-il jamais de postérité? Dieu ne le veut pas. Les substances mélangées n'existoient pas quand Dieu bénit toutes ses créatures et leur ordonna de multiplier.
Même page.
L'intérêt nous donna nos premières leçons :
L'astronomie, la géométrie, l'arithmétique, filles de l'intérêt, commencèrent chez les Égyptiens. « Comme leur ciel étoit pur '< et sans nuage, dit M. Bossuet, ils furent les premiers à ob- « server les astres ; et pour reconnoître leurs terres couvertes « tous les ans par les débordemens du Nil , ila furent obhgés « de recourir à l'arpentage. »
Page 86.
Vous y saurez un jour porter des noms plus beaux :
Les satellites de Jupiter furent appek's les Médicis par Ga-
lilée, qui vivoit sous les Médicis ; M. Cassini appela Bourbons les satellites de saturne , qu'il découvrit sous Louis XIV.
Même page.
O trop houreux l'eafant qui naît sous la balance !
Un historien a prétendu que cette raison avoit fait donner le surnom de Juste à Louis XIII. Nous avons vu M. le comte de Boulainvilliers ne pas regarder l'astrologie judiciaire comme une folie, quoiqu'il eût d'ailleurs beaucouj) de science et d'esprit.
Même page.
Horace frémira , s'il sait que îe hasard Eu naissant l'a frappe d« ce triste regard.
Seu libra, seu me scorpius aspicit , dit Horace. Et pourquoi cette différence si grande entre deux constellations si voisines ? La différence des noms. Les laboureurs de l'Egypte ignoroient la conséquence qu'auroient un jour tous ces noms bizarres qu'ils donnèrent sans raison.
Même page.
Dans ce livre fatal plus d'un Clardau médite :
Cardan , fameux médecin et astrologue, fut un de ces hommes qiù en imposent aux autres avec un peu de science et beaucoup d'effronterie. Il eut l'impiété de tirer l'horoscope de Jésus- Christ. Il avoit prédit une vie longue et brillante à son fils aîné , qui cependant, à l'âge d'environ trente ans, eut la tête coupée à Milan pour avoir empoisonné sa femme. Gassendi rapporte ce fait dans sa Météorologie. On prétend que Cardan , qui avoit ])rédit le temps de sa mort , se laissa mourir de faim quand le temps prédit arriva.
2i4 LA RELIGION.
Page 86.
Richelieu, Mazarin,
Vous-mêmes prodiguez vos bienfaits à Morin !
Astrologue qui eut accès auprès de ces deux ministres, et une pension du second.
Même page.
D'une éternelle nuit le peuple menacé Rappelle par ses cris le soleil éclipsé.
Cette folie de vouloir délivrer le soleil par de grands cris et des bruits de chaudron se pratique encore en Egypte. Virgile prétend que le soleil fut attristé de la mort de César, capiit ohscurâ nitidum ferrugine texit , et que cet astre nous aveitit des grands événemens : ille etiam cœcos instare tumultus sœpè monet. Comme nos astronomes ont enfin rassuré les peuples contre les éclipses , le soleil a beaucoup perdu de son crédit ; mais quel crédit ne conserve pas encore la lune !
Même page.
Mais quel corps menaçant vient troubler la nature Par son étincelante et longue chevelure ?
Au rapport de Virgile, on ne vit jamais tant de comètes qu'à la mort de César, nec diri toties arsére cometœ. N'étoit-il pas un homme assez important pour en mériter ? Cttte ancienne opinion commence à se dissiper. Dans une compagnie cependant où l'on se moquoit d'une pareille crainte , un prince répondit fort sérieusement aux railleurs : « Il est aisé j)0ur vous de rire des " comètes, vous n'êtes pas princes. « Les comètes n'ont encore été fatales qu'aux philosophes par les folies qu'elles leur ont
NOTES DU CHANT CINQUIEME. >»ij
fait débiter. Wliiston prétend que ce fut une comète qui, approchant la terre de trop près, causa le délu^^e universel, et que rembrasement général du monde arrivera par le niénic accident. De pareilles idées , quelque absurdes qu'elles soient , frappent plus certaines {:îens que l'autorité de la révélation.
Page <S7.
Le seul erl il'uii hibou peut nous flétrir le cœui-.
Funeste présage pour Didon, comme le croit Virgile :
Solaque eulminibus fcrali carmiue huljo Sœpè queri , et lougas in fletiim dueere voees.
Même page.
Verrons-nous sans pâlir tomber notre salière P
Cette superstition , qui passa des Grecs aux Roiriains, a passé des Romains jusqu'à nous. Ma note seroit longue, si à ce présage j'ajoutois tous ceux qu'il a plu aux hommes d'appeler funestes, comme les tintemens d'oreilles, les éternuemens, la rencontre d'une chienne pleine, d'une louve rovisse, et les autres dont parle Horace dans l'ode impios parrœ , etc. Le Spectateur anglais dit qu'il a vu un clou rouillé, une épingle crochue faire pâlir des guerriers qui avoient plusieurs fois affronté le canon, et qu'un hibou pendant la nuit cause souvent plus d'alarmes qu'une troupe de voleurs. Dans tous les temps , dans tous les pays, la foiblesse de notre esprit nous a faïl craindre
Somuia, terrores magieos , iniraeula, sagas, Noeturuos lémures, etc.
HOKAT.
Même page.
Rassurez-nous, devins, channes, enehanleiiieus , Amulettes, anneaux, baguettes, talismans :
Depuis que Dieu s'est retiré de l'homme pécheur, il ne lin
iiG LA RELIGION.
a parlé que rarcMTient, et toujours pour le rappeler à lui, et le rendre meilleur ; cependant nous nous imaginons qu'il doit à tout moment satisfaire notre curiosité sur ses frivoles questions. De là tous ces moyens ridicules que nous avons inventés pour l'interroger : les oracles de l'antiquité dont j'ai parlé au troisième chant, les entrailles des victimes, le vol des oiseaux, les chênes de Dodone, etc. De là les talismans, les amulettes, les anneaux, les bulles, etc. De là le crédit dans lequel se sont maintenus depuis si long-temps tous ceux qui se vantent de prédire l'avenir, ou d'avoir la propriété de la baguette; de là tous les mystères des cabalistes. J'ai vu des gens persuadés de l'existence d'un peuple élémentaire et de substances aériennes. Si le premier qui a avancé de pareilles chimères les a avancées sérieusement, il avoit un grand mépris pour le genre humain. C'est la réflexion que fait Pline sur une autre espèce d'imposteurs : Hœc serib quemquarn dixlsse , summa hominurn contcmptio est.
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De toutes nos erreurs quanti le uouinrcux essaim, Dans l'Egypte produit , s'échappe de son sein , etc.
L'Egypte fut la mère des sciences et des erreurs. Les unes et les autres passèrent d'abord en Grèce. Je ne sais pourquoi quelques-uns de nos savans ont prétendu trouver nos nouvelles découvertes dans la physique chez les Grecs. Si l'on juge de la physique des Grecs par le traité de Plutarque, des opinions des philosophes y quel amas d'extravagance ! Anaximène disoit que les étoiles étoient fichées dans le cristal du ciel comme des têtes de clous. Anaxagore débitoit que le ciel étoit de pierre , et le soleil une pierre de feu aussi grande que le Péloponèse. Quand des philosophes fameux dans une nation avancent de pareilles opinions, la nation n'est pas savante.
Ix'S sages de la Grèce, occupés de la morale, négligèrent l'étude de la nature. Thaïes cependant se douta que le soleil devoit être plus grand que le Péloponèse, et entrevit la rondeur de la terre.
Même page.
Tout plein de son héros, au lieu de la narure , Lucrèce leur chauta les rêves d'Épicure.
La physique de Lucrèce, la même que celle d'Épicure , est un amas d'erreurs grossières. Plusieurs de ces erreurs ont été honorées des vers de Virgile, toujours très-grand poète dans ses Géorgiques, mais souvent mauvais physicien.
Même pag(\
L'art des enfans de Mars fut Tart de conqnérJr.
Virgile abandonne aux autres nations la gloire de tous les Jiits, même celle de l'éloquence, orabunt causas meliiis.
Même page.
«< Le soleil, disoient-ils, va se coucher dans Tonde ;
Quelques peuples s'imaginoient que la terre étoit portée par <1es éléphans. Les Grecs et les Romains croyaient que la nuit les astres s'ailoient rafraîchir dans la mer ; que le ciel nous couvroit comme une voûte, et que l'Océan environnoit la terre, (^osme l'Égyptien débite, comme l'opinion commune de son temps, que le soleil se couchoit derrière une montagne : de là l'iuégalité des jours, suivant qu'il se couchoit au haut ou au bas de la montagne.
Même page.
Tels étoieut leurs progrès lorsque du vrai savoir La fureur des combats éteignit tout espoir.
Sénèquc, prév:oyant que les siècles lîilius leroient phisiciii-.s
2i8 LA RELIGIOK
découvertes, disoit que de son temps on n'ctoit que dans le vestibule de la nature. Nous avons avancé dans ce vestibule ; mais nous y restons toujours, et nous pouvons dire comme Sénèque, Quaest. nat. 7 : Natura sacra sua non sirnul tracUt : irtitiatos 710S esse credimus, in vestibulo ejus hœrernus.
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Malgré sou double appui , se sentit ébranlé ;
L'empire d'Orient et d'Occident.
Môme page.
Le fameux imposteur suivi des Sarrasins
Jeta les fondemens d'un pouvoir formidable , etc.
L'empire des califes, dont Mahomet jeta les fondemens, devint beaucoup plus formidable par l'union des Turcs et des Sarrasins.
Même page.
Que nos plus beaux palais de cendre soient couverts :
Quand Mahomet II se rendit maître de Coristantinople , les palais des empereurs, les statues, les tableaux, et des bibliothèques plus précieuses encore que tant de rares monmnens de l'antiquité, fuirent brûlés par un peuple ennemi des arts et des sciences. Les musulmans avoient déjà, en 641 , chauffé les bains d'Alexandrie avec les livres de cette fameuse biblioihèque. Le calife, consulté sur ce qu'on de voit faire des livres , répondit : « S'ils sont contraires à l'Alcoran , il faut les brûler ; « s'ils n'y sont pas contraires, il faut les brûler •encore, parce « que l'Alcoran suffit. « Que de trésors nous a enlevés cette décision !
Même page.
Trouvant l'art d'obscurcir le maître des téncl)rcs, etc. Aiistote, (lotît la longue et étoiuianle fortune commença
j)ar l'amour que les Arabes prirent pour ses écrits, qu'ils obscurcirent encore par leurs commentaires. Cicéron dit que Aristote est inconnu même aux philosophes : Jristoteles ipsis philosophis ignotus. Le père Rapin, qui en a fait un pompeux éloge dans ses Réflexions sur la philosophie , avoue cependant qu'il semble n'avoir écrit que pour n'être pas entendu, et pour donner de l'exercice aux siècles suivans. Aristote n'est pas coupable de son obscurité. Ses écrits sont venus jusqu'à nous très- défigurés.
Même page.
Forme dans ces écrits tous ces docteiirs célèbres Qui le dilemme en main prétendent, etc.
Les anciens philosophes avoient négligé la nature; ceux qui les suivirent la négligèrent encore plus. Pendant plusieur s siècles on n'entendit parler que des inutiles subtilités des scolastiques. La fameuse guerre entre les nominaux et les réalistes, oii l'on vit d'un côté le docteur Subtil, de l'autre le docteur Invincible, ne put finir que par un édit de Louis XL
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Un Génois nous apprend ( quelle étrange nouvelle ! ) Qu'au-delà de ce monde il est nn monde encor;
Les anciens, ayant toujours cru la terre une superficie plate, ne pouvoient soupçonner un autre hémisphère sous le nôtre. Il n'y a nulle apparence que Platon, par cette île Atlantique dont il parle, et sur laquelle les savans disputent, ait entendu l'Amérique. Cependant, par quelque tradition dont nous ignorons l'origine, Sénèque le tragique annonce avec un ton de prophète qu'un jour on découvrira un nouveau monde , mais que ce jour est très-éloigné. Ventent annls secula seris quihns Oceanus vinciila reruni laxct , et ingt^ns patent tcllus. Sur quel fonde-
ment pouvoit-il prédire ce nouveau monde, auquel on ne songeoit point quand Christophe Colomb découvrit l'Amérique ? Colomb lui-même la découvrit dans le temps qu'il croyoit aller à la Chine.
Un aimant ( le hasard dans l'air le fît suspendre ) , etc.
On savoit seulement que l'aimant attiroit le fer; et jusqu'au douzième siècle on a ignoré qu'étant suspendu, il tourne toujours le même côté vers le même pôle du monde. J'ai observé dans le troisième chant que les arts les plus utiles ont dû leur naissance au hasard. Nos plus belles découvertes dans la physique ont eu le même sort. Où l'esprit humain trouve de quoi s'élever, il trouve aussi de quoi s'humilier, parce que tout lui rappelle sa foiblesse et sa grandeur. Il semble même que , pour mieux humilier ceux qui cultivent les sciences, Dieu ait permis que les plus belles découvertes aient été faites par hasard, et par ceux qui dévoient moins les faire. La boussole n'a point été trouvée par un marin, ni le télescope par un astronome, ni le microscope par un physicien , ni l'imprimerie par un homme de lettres, ni la poudre à canon par un militaire.
Même page.
Amour heureux pour nous, et fatal aux iucas;
Cette propriét-é de l'aimant découverte nous procura la boussole, avec laquelle nous entreprîmes des voyages -de long cours. On connut la terre : on étudia la nature et l'astronomie. Mais les incas, qui étoient depuis six cents ans les rois du Pérou , lorsque les Espagnols y arrivèrent conduits par Pisaro, eurent bien sujet de détester la boussole et les Es[)agnols.
NOTES DU CHANT CINQUIÈME. >ar
Même page.
Deux verres ( le hasard vient encor nous rapprendre ), etc.
Le télescope, trouvé dans la Zélande par les cnfans d'un lunetier, au commencement du dix-septième siècle, fut cause des découvertes importantes que Galilée fit dans l'astronomie. Ce fut alors qu'il vit, pour ainsi dire, un ciel tout nouveau.
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Dans un brillant repos, le soleil, à son tour, Centre de l'univers, roi tranquille du jour, Va voir tourner le ciel , et la terre elle-même.
Puisqu'en poésie on appelle souvent l'univers la terre seule, on peut bien donner ce nom au tourbillon qui emporte la terre et les autres planètes.
Même page.
En vain l'inquisiteur croit entendre un blasphème ;
Le malheureux Galilée, pour avoir dit que la terre tournoit et que le soleil étoit immobile, fut mis dans les prisons de l'inquisition , et obligé de se rétracter. On s'est enfin accoutumé à un système qui parut d'abord une hérésie.
Même page.
D'uu monde eucor nouveau que d'habitans obscurs Vous tirez du néant, illustres Réaumurs !
Le microscope a fait connoître aux observateurs, et surtout à l'illustre M. Réaumur, un nombre infini de merveilles que nos yeux ne pouvoient découvrir sans ce secours. Nous pouvons encore dire comme Sénèque : Combien d'animaux que nous ne connoissons que depuis un temps ! et combien d'autres qui ne seront connus que dans les siècles futurs ! Quàm multa animalla
hoc primàm cognovimus seculo ? Et quidein multa venientis œvl populus ignota nobis sciet. Multa seculis futuris reservantur. Quaest. nat. 7.
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Pouf regarder si haut quels yeux espérons-nous?
« Nous ne savons pas ce qui est à nos pieds , disait Dé mocrite ^ «. au rapport de Cicéron ; et nous voulons parcourir les cieux : » Quod est ante pedes nemo videt , et cœli scrutamur plagas.
$,e héros de Stagyre allumoit la fureur.
Aristote , dont le règne a été si long , que nous pouvons dire avoir été témoins de ses derniers soupirs.
Même page.
Du vide la nature avoit encore horreur.
Aristote l'avoit dit, et Galilée lui-même le croyoit. Les fontainiers du grand -duc s'étant aperçus que, dans de grands tuyaux qu'ils avoient faits , l'eau ne s'élevoit pas au- dessus de trente-deux pieds, on demanda à Galilée la raison de ce fait, que le hasard apprenoit. Il répondit gravement que la nature n' avoit horreur du vide que jtisqu'à trente-deux pieds. Mais quand on vint à découvrir que le vif-argent ne s'élevoit que jusqu'à vingt-sept pouces, nouvel embarras. Les expériences faites par M. Pascal ont démontré la pesanteur de l'air, et on a compris enfin qu'il valoit mieux éttidier la nature dans la nature même que dans Aristote. Ainsi, jusqu'à ce hasard arrivé au temps de Galilée, on a ignoré le fait de l'eau et du vif-argent remontant à ime certaine hauteur. La cause de ce fait, savoir, la pesanteur de l'air, n'a été connue que long- temps après; el la
N(3TES DU CHANT CINQUIÈME. uu3
cause de cette pesanteur est toujours inconnue. Nous savons (juelques faits, jamais les causes primitives.
Même page.
11 vit toujours caché ;
Retiré tantôt en Hollande, tantôt en Suède, où il est mort, (jue de contradictions il essuya! et que d'ennemis eut à combattre parmi nous le vengeur de la raison ! Lorsque ses os furent rapportés de Suède à Paris en 1667, le père Lallemand, qui avoit préparé une oraison funèbre pour le service qui devoit se faire à Sainte-Geneviève , reçut ordre de ne la pas prononcer.
Même page.
INous courons; mais, sans lui, nous ue marcherions pas.
Nous serions encore égarés dans la nuit des qualités occultes, s'il ne nous avoit appris à chercher le mécanisme de la nature. On ne le connoît que par les expériences ; et si nous sommes attachés avec raison à la physique expérimentale , nous en avons l'obligation à Descartes.
Même page.
Descartes le premier me conduit au conseil Où du monde naissant Dieu règle l'appareil.
Il n'a donné lui-même son système du monde que comme une hypothèse.
Même page.
Là d'un cubique amas, berceau de la nature, etc.
Cet amas de parties cubiques que Dieu, suivant Descartes , fit tourner sur leur centre, d'où sortit la matière dobuleuse,
xik LA RELIGION.
et la matière striée, et dont les angles, en se brisant, formèrent la matière subtile, qui, poussée au centre, composa le corps du soleil.
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Exerçant run sur l'autre un mutuel empire, Par les mêmes liens l'uu et l'autre s'attire,
Suivant le système de Newton, les corps mus dans le vide s'attirent entre eux en raison directe de leurs masses, et inverse du carré de leurs distances, et par les mêmes lois de l'attraction sont poussés vers le centre commun.
Même page.
Qui peut entre ces corps de grandeur inégale Décrire les combaîs de la force centrale ?
Qu'on ne m'accuse point de manquer de respect ni pou»^ Newton ni pour Descartes. Si je ne les admirois pas, je ne prouverois pas par eux l'impuissance de l'esprit humain quand il veut passer les bornes prescrites à ses connoissances.
Même page.
Vous que de l'univers l'architecte suprême
Eût pu charger du soin de l'éclairer lui-même, etc.
Que de philosophes on pourroit comparer à ce roi de Castille, Alphonse X, assez hardi pour prétendre que, si Dieu, à la création du monde, l'eût appelé à son conseil, il eut reçu de lui de bons avis !
Même page.
Dites-moi quel attrait à la terre rappelle
Ce corps que dans les airs je lance si loin d'elle ;
La progression de la vitesse d'un corps qui tombe nous esi connue : nous calculons les vitesses qu'il doit avoir dans tous
les instans de sa chute. Mais pourquoi tombe-t-il ? Newton se contente de dire que la pesanteur est une première qualité que Dieu a imprimée à la matière. Nous connaissons les faits, nous raisonnons sur les causes.
Même page.
Au sortir d^un repas , dans votre sein paisible Quel ordre renouvelle un combat invisible ;
Est-ce la trituration ou la fermentation, ou les deux ensemble ? La différence des sentimens prouve l'incertitude de la cause.
Même page.
Dans un autre combat, non moins cher à nos vœux, Comment peut une écorce, espoir d'un malheureux, etc.
La partie de la physique oii nous devrions avoir fait le plus grand progrès pour notre intérêt, est la médecine. Pendant combien de siècles les médecins n'ont-ils eu qu'une connoissance grossière de l'anatomie, de la botanique, etc. ! pendant combien de temps ont-ils ignoré la circulation du sang ! On avoit soutenu jusqu'au seizième siècle que, quand le mal est du côté droit, il faut saigner du côté gauche. Brissot osa avancer le contraire, et alluma une guerre très-vive en Espagne. On eut recours aux magistrats. Arrêt rendu portant défense de saigner contre l'ancienne opinion. Appel de cet arrêt à l'empereur Charles-Quint. Il alloit décider en faveur de l'ancienne pratique, lorsque le duc de Savoie mourut, quoique saigné dans une pleurésie suivant cette pratique. Cette mort dérouta Charles- Quint , qui n'osa prononcer ; et le procès resta indécis. Quelle guerre n'a point causée parmi nous l'antimoine ! Arrêts obtenus tantôt pour le défendre, tantôt pour le permettre. Le quinquina, qui guérissoit si promptement la fièvre, eut parmi nos
médecins beaucoup d'ennemis. Ils s'opposoient à un remède si contraire aux maux dont l'art fait son domaine , dit la Fontaine dans son poème du Quinquina. L'animosité de Molière contre les médecins vint de l'entêtement que plusieurs conservoient alors pour les anciennes erreurs. On sait le sujet de Tarret burles([ue de Boileau. La plaisanterie du poète sauva l'honneur de plus d'un philosophe, et de plus d'un magistrat.
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Des systèmes savans épargnez-vous les frais, Et ces brlUaus discours qui n'éclairent jamais.
Après nous être moqués des anciens philosophes , nous semblons y revenir : par ces mots attraction , g?'avitation , etc. , nous rappelons les qualités occultes , les atomes indivisibles , le vide, etc. Nous circulons de systèmes en systèmes, et nous revenons toujours au même point, qui est l'ignorance.
Même page.
La peste la ravage , et d'affreux tremblemens , etc.
L'origine du mal physique a toujours causé une grande difiiculté. Maxime de Tyr, platonicien, dans son traité d'oii ^viennent les maux ^ puisque Dieu est l'auteur des biens ^ dit que la peste, les incendies, etc. , ne sont point dans l'intention de Dieu , mais une suite nécessaire à la conservation de son ouvrage, parce que la destruction des parties fait la conservation du tout. Deus totum respicit , cujus causa necesse est corrumpi partes. Ce principe, devenu aujourd'hui si commun, borne d'une étrange façon la puissance divine. Tantôt nos raisonneurs en ont une foible idée ; tantôt ils affectent d'en avoir ime si grande, qu'ils n'osent décider si Dieu ne peut pas rendre la matière pensante. Dans quel labyrinthe on s'égare quand on perd le fil de la religion!
NOTES DU CHANT CINQUIÈME. 29.7 Page 94.
Tout périra, le feu réduira tout en cenclr<'.
L'attente d'un embrasement général est très-ancienne, et commune à presque tous les peuples , au rapport des voyageurs. Il arrivera , disoit Sénèque , ciim Dco visum ordiri meliora , vetera finiri. Puisque rien n'est éternel , dit liUcrèce ,
Fateare ueocsse est Exitiutn qiioqiic tcrrarum cœlique futurum.
La terre, suivant sa conjecture, ayant par la suite des temps perdu toute son humidité, deviendra combustible par l'action du soleil sur elle :
Cùm sol et vapor omnis , Omnibus epotis luimoribiis, exsuperarint.
Liv. VI r.
D'autres philosophes conjecturent que, les planètes trouvant une résistance continuelle à traverser l'éther, leur force centrifuge s'affoiblit peu à peu, et que cet affoiblissement insensible , multiplié par la suite des siècles , sera cause que la terre et les autres planètes se précipiteront enfin sur le soleil. Ne demandons point aux philosophes si leurs conjectures sont vraisemblables ou non : demandons-leur seulement pourquoi il les font. Qui leur a dit que le monde finiroit , et qu'il finiroit par le feu ? La physique n'a iamais annoncé cet événement. Je dirai , à la fin du sixième chant, quelle a pu être l'origine de cette ancienne tradition.
Même page.
L'univers est son temple , et riioiiime en est le prêtre :
Montaigne veut se moquer de ce privilège que l'homme s'attribue d'être le seul dans l'univers qui en puisse connoître la beauté et en rendre grâces à l'architecte. « Qui lui a scellé ce « privilège ? dit-il. Qu'il nous montre les lettres de cette belle
'2iS LA RELIGION.
« et grande charge. » Il est le seul être pensant : voilà son privilège, et les lettres de sa charge.
Page 94.
De l'homme et de ses fils le déplorable sort Fut la pente au péché, l'ignorance et la mort.
« L'homme livré à la concupiscence, dit M. Bossuet dans ses « Élévations, la transmet à sa postérité : sitôt que tout naît dans n la concupiscence, tout naît dans le désordre , tout naît odieux « à Dieu. Quel crime a commis cet enfant ? Il est enfant d'Adam : « voilà son crime. >j
Page 95.
Est-ce à notre justice à mesurer les coups .**
Nous ne devons pas juger de la justice divine par la nôtre : la nôtre est une justice d'égal à égal ; la divine est une justice de l'infini au fini , du Créateur à la créature. Cependant notre justice même ne punit-elle pas quelquefois les enfans des crimes de leurs pères ? et n'avons-nous pas des lois qui dégradent de noblesse non-seulement le criminel, mais toute sa postérité? Ces lois ne nous paroissent pas injustes. Le traducteur allemand de ce poème rapporte ici un passage très-remarquable de la bulle d'or sur un criminel de lèse-majesté. « Bien qu'il fût « juste de punir ses fds du même supplice, par une bonté parte ticulière nous leur conservons la vie ; mais nous voulons « qu'ils soient frustrés des biens paternels, et qu'ils n'en puis- « sent espérer de leurs parens et amis , afin qu'ils languissent « dans une nécessité continuelle, qu'ils trouvent leur soulage- « ment dans la mort , et leur supplice dans la vie. Nous voulons « que ceux qui oseront intercéder pour eux soient notés d'une « infamie perpétuelle. » Dieu a permis à son fils d'intercéder pour nous.
Même page.
La terre ne fut plus un jardin de délices.
Milton, qui ne croyoit pas qu'actuellement tout est bien y nous dépeint, aussitôt après la désobéissance d'Adam, le Péché et la Mort sortant de l'enfer où ils avoient été enfermés jusqu'alors, et bâtissant un pont de communication avec notre monde : ils affermissent avec des clous et des chaînes de diamant l'arcade de ce pont. En même temps les anges, par l'ordre de Dieu, dérangent la situation de la terre, du soleil, des astres, etc. Nous allons voir des savans soutenir que ce dérangement que Milton décrit poétiquement arriva en effet après le déluge. Comme je ne veux rien donner ni aux fictions poétiques, ni aux conjectures les plus vraisemblables, je n'avance rien que de certain, et ce que j'avance suffit, à ce que je crois, pour expliquer l'origine du mal physique. Dieu maudit la terre, et prédit qu'elle produiroit pour nous des ronces et des épines. Elle ne fut plus un jardin de délices : voilà son premier supplice.
Même page.
Une seconde fois frappant notre séjour, etc.
Voilà le second supplice de la terre , le déluge. On ne peut nier que ce bouleversement général n'ait flétri sa beauté, altéré la pureté de l'air, et n'ait été cause que la vie de l'homme a été depuis si abrégée. Mais Dieu dérangea-t-il l'axe de la terre ? Y avoit-il un équinoxe perpétuel avant le déluge ? Et le printemps éternel dont les poètes ont parlé, vej- erat œternum-i a-t-il été véritable , comme Brunet l'a prétendu ? On lit avec plaisir tout ce que M. Pluche a écrit dans le Spectacle de la nature , et dans la Révision de l'Histoire du ciel , pour apptiyei
u3o LA RELIGION.
cette conjecture ; mais je me borne à dire que par ses sables , ses crevasses, ses exhalaisons funestes, ]a terre nous présente en mille endroits les marques du grand coup dont elle a été frappée; que la nature souffre et gémit, comme le dit saint Paul, Rom. VTii, 19 et suiv. Expectatio creaturœ re^'elationemfiliorum Dei expectat. Vanitati enim creatara suhjecta est non volens... Omnis creatura ingemiscit et parturit... L'origine du mal physique, ainsi que celle du mal moral, est donc la même, c'est-à-dire, le péché du premier homme.
Page 95.
Vil sur son sein flétri les cavernes s'ouvrir.
Je viens de parler de nos lois qui dégradent la postérité d'un criminel. Nous en avons aussi qui dégradent sa terre, en ordonnant que la haute futaie sera coupée jusqu'à une certaine hauteur, et les fossés du château comblés, afin que ces châteaux soient comme punis du crime de leur seigneur. Pourquoi donc ne voulons-nous pas que Dieu, qui avoit donné à l'homme l'empire de la terre, ait flétri la beauté de cet empire, lorsque l'homme, par sa désobéissance, se rendit indigne de le posséder ?
Même page.
Remplacera le jour , et sera pour ses saints Celte unique clarté si long-temps attendue.
La Jérusalem céleste non eget sole , neque lunâ; nam claritas Dei illuminahit eam , et luccrna ejus est Agnus, Apoc. xxi, aB.
Page 96.
SI ma religion n'est qu'eirenr et que fable , etc.
Cette pensée de La Bruyère est fameuse : « Si ma religion « étoit fausse, voilà le piège le mieux dressé qu'il soit possible
M)TES DU CHANT CINQUIÈME. 93i
« d'iiiiai^iiicr. 11 ôtoit inévitable de ne pas donner tout an «. travers, etc. » Cette pensée est imitée de ces belles paroles de Richard de Saint- Victor : Domine, si crror est, quem credimus, à te decepti sumus j quoniam iis signis prœdlta est religio, qiuv non nisi à te esse potiierunt.
Même page.
Par quel crédit eucor, si loîu de sa naissance,
Ce mensouge en tous lieux a-t-il taut de puissance ?
si l'on vent opposer que les conversions ont été faites par violence en Amérique , on ne peut nier que toutes celles de l'Orient n'aient été faites par voie de persuasion , et n'aient été très-nombreuses chez les Chinois, si vantés pour leur esprit. Il n'est pas nécessaire que la religion chrétienne soit partout la religion régnante , mais qu'il y ait des chrétiens par toute la terre.
Plusieurs souverains, quoique barbares, reçurent favorablement les premiers missionnaires. Ceux qu'en 697 saint Grégoire le Grand envoya en Angleterre y trouvèrent un roi fort doux, qui, après les avoir entendus parler d'une félicité éternelle, leiu répondit : « Voilà de belles promesses, mais nouvelles et incer- « taines. Je ne dois pas tout d'un coup renoncera ce que j'ai X cru jusqu'à présent. Cependant , puisque votre zèle pour noti e « bonheur vous a fait venir de si loin, je vous recevrai bien, et '( je ne vous empêche pas d'attirer à votre religion ceux que « vous pourrez persuader, » M. Fleury, liv. xxxvi.
Page 97.
SI des rives du Gange aux rives de la Seine, etc.
Cette pensée est encore dans La Bruyère. « Si l'on nous 'i assuroit que le motif secret de l'ambassade des Siamois a été "^ d'exciter le roi très-chrétien à renoncer au christianisme, à
o.'^i LA RELIGION.
« permettre l'entrée de son royaume aux talapoins, qui eussen
« pénétré dans nos maisons pour persuader leur religion à nos
« femmes , à nos enfans , à nous-mêmes , avec quelles risées
« et quel étrange mépris n'entendrions-nous pas des choses
« si extravagantes ! Nous faisons cependant à tous ces peuples
« des propositions qui doivent leur paroître très-folles et très-
« ridicules, et ils supportent nos religieux et nos prêtres....
« Qui fait cela en eux et en nous ? Ne seroit-ce pas la force
« de la vérité ? »
Page 97.
D'éloquens talapoins, munis d'un long sermon , etc.
Prêtres des Siamois , dont le dieu qu'ils nomment Sommonocodon , eut une grande guerre à soutenir contre son frère Theratat, et parvint à la divinité par ses grandes actions.
Même page.
Un Dieu pauvre , souffrant , mort et ressuscité.
L'Histoire eccl. de Fleury, liv. xli, rapporte que le roi des Frisons, prêt à recevoir le baptême, entrant déjà dans les fonts, demanda s'il trouveroit dans le paradis les rois ses aïeux. L'évêque lui ayant répondu qu'ils étoient en enfer, le roi sortit des fonts en disant : « Je ne quitterai point la compagnie des « princes mes aïeux pour aller dans votre paradis chercher ces « pauvres que je ne connois point ; je ne puis croire ces nou- « veautés. » Élevés dans les vérités de notre religion, nous ne comprenons point assez la répugnance que doivent trouver à s'y soumettre ceux qui en entendent parler pour la première fois.
Même page.
Qui peut à sa pagode arraclier un Chinois ? ,
Nom qu'on donne aux temples des Indiens, et aux idoles
adorées dans ces temples. Le peuple de la Chine a aussi ses pagodes.
Même page.
Tout peuple , tonte terre entendi'a son oracle.
Il n'est pas nécessaire que toute terre ait été convertie ; ïV suffit qu'elle ait entendu : ce qui a été prédit est accompli.
Page 98.
Mais son flambeau s'unit au flambeau de la foi.
« La raison , dit Locke , est la révélation naturelle , et la
« révélation est la raison augmentée par un nouveau fonds de
« découvertes émanées immédiatement de Dieu. » Ces deux
révélations nous apprennent ce que nous devons savoir pour le
bien présent de nos corps et le bien futur de nos âmes. Quand
nous voulons pousser plus loin notre curiosité , et exercer sur
les ouvrages de Dieu un droit d'examen, la nature même nous
apprend que nous ne l'avons pas. J'ai fait voir dans le deuxième
chant et dans celui-ci les erreurs de ceux qui ont voulu la
connoître. Ce ne sont que systèmes qui se détruisent tour à tour.
Les philosophes anciens ont voulu expliquer la nature par le
moyen de l'eau, de l'air, du feu, ou de quelque autre principe
génératif; ensuite par les atomes, les quatre élémens, le sec
et l'humide. Nos modernes ont eu recours, tantôt aux trois
élémens sortis de Fécornement des cubes, tantôt à l'attraction,
tantôt à des monades actives et passives , et capables de penser.
Quelle contrariété dans l'esprit humain, qui sans preuves
croit ces choses inintelligibles, et résiste à une religion prouvée
par une nuée de témoins ! Les plus incrédules à la parole
de Dieu sont souvent les plus crédules aux folles opinions des
hommes.
Page 98.
Sans toi , Verbe éternel , peuvent-ils le connoiiie ?
On ne peut connoître le père que par le fils. Depuis le péché, Dieu s'étant retiré de nous, nous ne pouvons revenir à lui sans être rappelés. Un sujet disgracié et exilé pourra-t-il revoir son maître , si quelqu'un ne vient de sa part lui annoncer sa grâce et son rappel ? Le déiste, qui ne croit ni disgrâce ni rappel, veut établir sa religion sur la raison seule, sans révélation, La différence des religions qui sont sur la terre le persuade qu'elles sont toutes fausses, parce que, dit~il, si Dieu en avoit établi une , elle seroit unique. Toutes ces religions qui lui paroissent si différentes se réduisent à trois , qui toutes trois s'accordent à déposer contre lui, qu'il y a eu une révélation. Excepté un petit nombre d'idolâtres qui reste encore comme pour nous rappeler les anciennes extravagances du genre humain sans révélation , que nous offrira la terre , si nous la parcourons ? Ce que nous y trouverons d'hommes , seront tous ou juifs, ou chrétiens, ou mahométans. Le chrétien, rappelé au père par le fils, respecte les prophètes qui annoncèrent ce fils aux Juifs; il regarde sa religion comme l'accomplissement de celle des Juifs, et toutes les deux n'en sont qu'une. Le mahométan respecte les prophètes des Juifs , et le messie des chrétiens, auquel il fait succéder un prophète imaginaire. Sa religion, qui n'est ni la juive ni la chrétienne, mais un mélange bizarre de toutes les deux , avoue que l'une et l'autre l'ont précédée, et se croit, comme elles, fondée sur la réN'élation. Voilà donc les trois religions d'accord entre elles pour confondre les déistes ; voilà tous les hommes réunis i)our lui dire que toute religion doit être fondée sur la révélation, et qu'il y a eu une révélation. Ainsi le déiste, qui ne reconnoît ni disgrâce ni rappel, (|ui croit seul suivre la raison et honorer Dieu par elle, est
encore plus éloigné de Dieu et de la raison que le juif, et même que le mahoniéran.
Même page.
L'arche sainte en péril m'a fait trembler pour elle ;
Personne n'ignore la punition terrible d'Osa , qui, voyant l'arche près de tomber, courut pour la soutenir.
Page 100.
Ce Dieu veut-il encor que l'homme se haïsse ?
« Jésus-Christ , dit M. Bossuet , nous propose l'amour de « Dieu jusqu'à nous haïr nous-mêmes. Il nous propose la mo- « dération des désirs sensuels jusqu'à retrancher tout-à-fait nos « propres membres, renoncer à tout plaisir, vivre dans le « corps comme si l'on étoit sans corps, quitter tout, vivre de « peu , presque de rien , et attendre ce peu de la Providence. » Hist. univ.
Page loi.
Faut-il à si bas prix sortir de son devoir ?
Il y- a des gens , dit M. Pascal , qui se damnent si sottement ! Celui que je fais parler ici est persuadé que les plaisirs imaginaires, que notre seule vanité réalise, ne méritent pas notre attachement ; il est persuadé aussi que les plaisirs des sens ne le méritent pas ; mais comme la nature nous y entraîne , il est effrayé d'une loi qui s'oppose toujours à la nature. Ainsi, quoiqu'il ne soit ni avare, ni ambitieux, ni épicurien, ni pyrrhonien, il a de la peine à être chrétien sincèrement.
Même page.
Et pour un peu de miel condamne-t-il à mort ?
Allusion aux paroles de Jonathas : Gustans gustavi paulidiim mellis j et ecce morior. I Reg. xiv, 4^-
Même page.
L'arbitre renommé du plaisir élégant, etc.
Saint-Evremont , fameux par Tesprit et par la volupté, fut appelé le Pétrone de son siècle. Dans son discours sur les plaisirs, il se vante de ne point se connoître : « Je ne veux avoir « sur rien un commerce tiop long et trop sérieux avec moif< même... Puisque la prudence a eu si peu de part aux actions '< de ma vie, il me fàcheroit qu'elle se mêlât d'en régler la « fin. ■>
Même page.
Ce rimeur enjoué m'inspire la tristesse, etc.
L'abbé de Chaulieu , dans les poésies qu'on a imprimées sous son nom, revient à tout moment, à son âge, à sa goutte et à son mépris pour la mort :- Plura de extremis loqui, par ignaviœ est. Tacite.
Page 102.
Je gourmande en tyran ce corps qu'il m'a donné ?
Les philosophes païens avoient raisonné de plusieurs façons différentes sur le souverain bien. Jésus- Christ commença son sermon sur la montagne par décider cette grande question : Heureux ceux qui pleurent y heureux ceux qui soufrent, etc. Et le premier à qui il assure, suivant la réflexion de M. Bossuet, une place dans son paradis , est un compagnon de sa croix , mourant sur elle à côté de lui.
Même page.
Il repousse le Dieu dont il craint la rigueur.
'< Les hommes , dit Abadie , sont incrédules parce qu'ils veu- « lent l'êtie ; et ils veulent l'être parce que c'est l'intérêt de
« leurs passions. » Ce n'est point ordinairement l'incrédulité qui fait les voluptueux, c'est la volupté qui fait presque tous les incrédules.
Page lo!^.
A la religion si j'ose résister ,
C'est la raison du moins que je dois écouter.
Ratio est vei^a lex , disent les spinosistes dans le Pantheisticon imprimé en Angleterre, livre dont la morale, qui n'a pour but que la tranquillité de l'amc, est cependant trèssévère, puisqu'elle ordonne toujours la résistance aux passions, Bayle demande , dans son traité sur la comète , si une société d'athées se feroit des principes de morale et de probité. Ce livre en est la preuve ; mais qui pratiqueroit sincèrement cette morale se lasseroit bientôt de n'en espérer d'autre récompense que la tranquillité de l'ame. L'honnête homme est aisément chrétien.
Même page.
N'allons point toutefois les chercher dans Platon.
Dans la science de la nature , les anciens philosophes n'ont débité que des erreurs. Dans la science de la morale, ils ont débité les plus grandes vérités , parce que la loi naturelle grave ces vérités dans nos cœurs. Quel sévère casuiste que Cicéron dans ses Offices ! Mais ces vérités se trouvent même chez les poètes, d'oïl l'on peut tirer un abrégé de morale, et les grands principes sur nos devoirs envers Dieu , envers les hommes et envers nous-mêmes.
Même page.
« De Jupiter partout riiomme est environné.
t/om omnia plena. Virg. Hinc oninc principium ; hue refert exituin. Hor.
Même page.
« Je suis cher à mon Dieu beaucoup plus qu'à moi-même.
Carior est mis homo qiiàm sibi. Jiiven.
Même page.
«c Du méchant qui le prie il rejette l'offrande.
Compositmn jus , fasquc animi , sanctosque recessus mentis , etc. Perse.
Même page.
« A l'un de ses cotés la Justice debout.
Cette image de la justice divine est dans Hésiode, et celle de la clémence est dans Stace, Theb. 12.
Page 10^.
t< Et j'abandonne au ciel le soin de me venger.
La vengeance, dit Juvénal, est le partage d'un petit esprit. Jnfirnii est animi exiguique voluptas iiltio.
Même page.
« Je donne à ses défauts des noms officieux.
At pater ut nati , sic nos dehemus ami ci ^ etc. Ce bel endroit d'Horace est su de tout le monde.
Même page.
« Je suis homme : tout homme est un ami pour moi.
Homo sum : kumani nil à m.e alienum puto. Ter.
" Le pauvre et l'étranger , le ciel me les envoie.
« Les pauvres et les étrangers, dit Homère dans l'Odyssée « nous viennent de la part des dieux. »
Page 104.
« Les solides trésors sont ceux qu'on a donnés.
Fameuse épigramme deM'artial: Solas ,quas dederis, semper habebis opes.
Même page.
Un mortel bienfaisant approche de Dieu même !
« Rien , dit Cicéron , n'approche plus les hommes des dieux « que de faire du bien. » Ceux qui, sut rnemorcs alios fecére merendo , sont placés par Virgile dans les Champs-Elysées.
Même page.
« Me faire soupçonner la foi de mon épouse ?
Hoc fonte derivata clades , etc. Horace attribue à l'adultère tous les malheurs qui affligent les Romains. Tacite, en décrivant les mœurs des Germains, peuples très-féroces, remarque que chez eux l'adultère étoit rare, et sévèrement puni; ce qui lui fait dire ce beau mot : Chez eux on ne rit pas du crime, et la galanterie n'est pas appelée la mode du siècle : Nemo illic vitia r'idet ^ nec corrumpere aut corrurnpi seculum vocatur.
Page io5.
« Qui nourrit en secret un désir téméraire.
C'est Ovide qui parle ainsi de la pensée criminelle : Quœ, quia non licuit, nonfacit, illafacit. Et ailleurs : Omnibus exclusis , intiis adulter erit.
Même page.
« La pudeur est le don le plus rare des cieux. Cette sentence est dans Euripide.
NOTES DU CHANT SIXIEME. a4i
Même page.
« Tendre fleur que flétrit une indiscrète haleine. Vt Jlos in septis secretus nascitur hortis ^ sic virgo , dàm in~ lacta rnanet. Catulle.
Même page.
« L'amour, le tendre amour flatte en vain mes désirs : « L'hymen , le seul hymen en permet les plaisirs.
Catulle dit à l'hymen : Nil potest sine te , Venus y fama quod hona comprohet , com.modi capere , etc.
Même page.
« Le monde à mes regards n'offre rien que j'admire. Nil admirari propè res est una , etc. Hor.
Même page.
Je me plais dans le rang où le ciel m'a placé ; Quod sis esse velis , nihilque rnalis. Mart.
Même page.
« Et pauvre sans regret, ou riche sans attache.
C'est le sage dont parle Virgile : Nec ille aut doluit miserans inopem , aut invidit hahenti.
Même page.
« Je ne vais point , des grands esclave fastueux , etc.
Dulcis inexpertis cultura potentis amici ; expertus rnetuet , etc. Hor.
Même page.
« Que de vide, 6 mortels, dans tout ce que vous faîtes !
O curas horninum , 6 quantum est in i-ehus inane l Fers.
iG
s»4^ T.A RELIGION.
Page io5.
« Je nie hâte fie vivre, et de vivre avec moi.
Sed neuter sihl vivity heu ! bonosque soles effugere atque abire sentit, qui nobis pereimty et imputant uj\ Mat\t,
Même page.
« J'évite leurs regards, et leur cache ma vie. Benè qui latuit ^ benè vixit. Ovin.
Page io6.
« Ce jour même des miens est le dernier peut-être :
Omnem ciede diein tibi diluxisse supremum ; grata superveniet y etc. Mart.
Même page.
« Trop connu de la terte, on meurt sans se connoître.
Illi mors gravit incubât, qui ^ notus nimis omnibus , ignotus moritur sibi. Sén. trag.
Même page.
« Lâche qui veut mourir , courageux qui peut vivre. »
C'est Martial qui l'a dit :
Rébus in angustis facile est contemnere vitam. Fortiùs ille facit, qui miser esse potest.
Platon et Cicéron , en disant qu'il n'est pas permis à une sentinelle de sortir de son poste sans l'ordre de celui qui l'y a placée , ont condamné l'homicide de soi-même par une meilleure raison. Il n'est pas étonnant que les païens aietit condamné ce que rien ne peut justifier.
« Ah ! c'est jouir deux fois du plaisir de la vie. » Belle épigramme de Martial sur un vieillard qui ne se ropent
d'aucun jour de la vie. Prœteritosque dics et tutos rexpicit annos. Ce qui fait dire à Martial :
Ampliat aetatis spatium sibi vir bonus ; hoc est Vivere bis, vitâ posse priore frui.
Page 107.
Doux , chaste , bienfaisant , pour moi seul j'allois vivre.
Cicéron dépeint dans ses Offices ce contentement d'une ame vertueuse : Si considerarc volumus quœ sit in naturâ exccllentia et dignitas, intelligemus quàm sit turpe diffluere luxuriâ, et délicate ac rnolliter vivere , quàmque honestum parce , continente r y severè y sohriè.
Même page.
Les sages dans leurs mœurs démentoient leurs maximes.
On peut dire du plus sage des païens , sans en excepter aucun, ce mot de saint Augustin : Agebat quod arguebat , quod culpabat adorabat. Les femmes fiu^ent communes par les lois de Lvcurgue. Platon défendoit de s'enivrer , excepté aux fêtes de Bacchus. Aristote interdisoit les images déshonnétes, excepté celles des dieux. Solon établit à Athènes le temple de l'amour impudique. « Toute la Grèce, dit M. Bossuet, étoit pleine de « temples consacrés à ce dieu ; et l'amour conjugal n'en avoit « pas LUI ! »
Même page.
Sénèque dans ses mœurs est souvent un Ovide.
Sénèque, aussi faux philosophe que faux bel-esprit, rend sa morale haïssable par le ton fastueux avec lequel il la débite. Je pourrois citer des passages des anciens peu favorables à ses mœurs, et parler de ses richesses immenses ; mais il suffit, pour connoître ce stoïcien si sévère en discours, de savoir qu'il étoit
i44 LA RELIGION.
lin servile adulateur du mousti e dont il avoit été le préeepteur , jusque-là qu'il fut eapahle de le justifier sur le meurtre de sa mère. Tacit: Aun. i5. J'ai rapporté, au second chant, la parole superstitieuse de Socrate mourant. Que dire de Sénèque mourant qui prend l'eau de son bain, et en arrose ceux qui l'environnent, en disant : Jovi liheratori?
Page 107.
Quand ses réforraateuvs deviennent ses complices ?
Les prédicateiu\s de la raison humaine, les platoniciens, les stoïciens ont précédé les prédicateurs de l'Évangile. Les premiers n'ont rien changé ; les seconds ont en un moment peuplé la terre* de citoyens pins parfaits que ceux que Platon avoit en idée, et que le sage des stoïciens. Tous les efforts de la raison pour réformer les hommes ont servi de triomphe à la grâce.
Même page.
Je déteste ces jeux d'où Caton se retire.
Les jeux de Flore se représentoient avec des licences trèsscandaleuses. Caton, qui y assistoit, s'apercevant que< par respect poiu' sa présence, le peuple n'osoit demander aux acteurs leurs licences ordinaires, se retira pour laisser toute liberté ; ce qui a fait dire à Martial : « Puisque tu savois ce qui se « passoit à ces jeux, pourquoi, sévère Caton, y venois-tu ? Tu « n'y venois donc que pour en sortir ? >'
Nosses jocosae dulce cùiii .sacrum Flora;, Festosque lusus , et liceutiam vulgi, *
Cur in theatrum , Cato severe, venisti ? An ideô tantùm vénéras ut exires ?
La réflexion de Martial est juste ; mais elle ne va pas assez loin. Caton est condamnable de venir à des jeux où la pudeur défend d'assister. Caton n'est pas moins condauinable de s'en
NOIES mi CHANT SIXÎEMi:. 9./j:^
ici il «1 (|uati(l il voil (juo sa présence contient le peuple. Son indigne complaisance est la preuve de sa vanité.
Page io8.
De la religion le cbarmc est son vainqueur.
Les hommes sont faits pour vivre en société : c'est ce (pie prouvent leurs besoins mutuels, et le don de la parole, (pii suppose des auditeurs. Ils sont d'abord unis en société par les liens naturels; la religion, qui perfectionne la nature, les réunit par des liens plus étroits, par le précepte de l'amour , les prières, les sacremens et les pasteurs. Les chrétiens ne font (pi'une famille sous un chef qui est le centre de l'unité. La raison seule ne peut donc, comme les déistes le prétendent, être le seul fondement d'iuie religion, puisqu'elle ne peut même être le seul fondement de la société. L'autorité des lois soutient les états.
Même page.
« Aimez-vous : Taïuour seul comprend toute ma loi. » Nouveau commandement.
Le nouveau commandement de l'amoiu , quoique de la loi naturelle, et renouvelé par le Décalogue, est appelé nouvc/iu dans la loi nouvelle, parce que Jésus-Christ, qui en est venu donner l'exemple, l'a gravé dans les cœurs par sa grâce, et, en nous le faisant pratiquer, nous a renouvelés nous-mêmes. Ideo novuui ilicilur y quia innovât. S. Au g.
Même page.
De plus grandes vertus l'univers fut rempli.
Rien n'est diflicile à l'amour, dit saint Augustin : Ubi aniatur.^ non liiboratur ; nut si l(iboratut\, Uibor ivrlè nnuiLur. Nous apprenons par les païens mêmes combien les mœurs des premieis
246 LA RELICxION.
chrétiens étoient admirables. La fameuse lettre de Pline à Trajan leur rend un témoignage non suspect. Lucien , qui n'épargne personne , a raillé les chrétiens ; mais ses railleries mêmes leur font honneur. Il nous apprend dans la mort de Pérégrinus avec quel zèle les premiers chrétiens se secouroient les uns les autres. « Car, dit- il, leur législateur leur a fait accroire qu'ils « sont tous frères ; de sorte qu'ils croient que tout est commun ; « ils méprisent tout, et la mort même, sur l'espérance de l'im- « mortalité. »
Page 108.
Dieu ne veut plus de sang ;
Dans les trois premiers siècles de l'Église , on ne voit que supplices; dans le siècle suivant, on ne voit qu'austérités. Aux victimes des tyrans succèdent les victimes de la pénitence, dont le nombre étonne. Que d'anachorètes ou de cénobites dans rOrient! L'Egypte en est remplie; toute la Thébaïde n'est qu'un monastère. Cette Egypte , autrefois le théâtre d'une sagesse orgueilleuse , où les savans de la Grèce alloient chercher des lumières , est peuplée d'hommes qui ne veulent que se cacher et s'anéantir, et qui, ayant la seule science nécessaire , renoncent à toute autre science. C'est parmi ces hommes si simples que va passer quarante ans le célèbre Arsène , tandis que les deux princes dont il a été le gouverneur et le précepteur sont les maîtres du monde ; et lorsqu'on lui demande pourquoi dans ce désert il va consulter si souvent un vieux solitaire fort ignorant : « Je suis habile, répond Arsène, dans les lettres « grecques et romaines, mais je ne suis pas encore à l'alphabet « de ce vieillard. »
[Même page.
Les déserts sont peuplés d'exilés volontaires.
Après le spectacle des martyis, la religion offre celui des so-
litaircs. 11 semble que dieu ait voulu les opposer à ees philosoplies qui avoient pièehé à leurs disciples la retraite et le silence; mais ces disciples de Jésus-Christ, loin de chercher la science dans leur retraite , souvent ne savoient pas lire ; ils ne cherchoient que les austérités, la prière et l'oubli du monde.
Page 109.
Qui , toujours innocens , se punissent toujours ; « Le miracle des miracles, dit M. Bossuet, c'est qu'avec « la foi les vertus les plus éminentes et les pi^atiques les plus « pénibles se sont répandues par toute la terre.... Les innocens « mêmes ont puni en eux, avec une rigueur incroyable, cette '< pente prodigieuse que nous avons au péché. Les déserts ont « été peuplés, et il y a eu tant de solitaires, que des solitaires « plus parfaits ont été contraints de chercher des solitudes plus « profondes. »
Même page.
Théodose est en pleurs , Ainbroise en est la cause : Saint Ambroise lui imposa la pénitence publique à cause du meurtre de Thessalonique. Théodose s'y soumit, et, n'ayant pas la permission d'entrer dans le sanctuaire, resta prosterné devant la porte de l'église , dépouillé de ses ornemens impériaux , arrosant le pavé de ses larmes, et demandant miséricorde. Que doit-on plus admirer, ou de l'humilité de l'empereur, ou de la fermeté de l'évêque ?
Même page.
Le terme de l'amour est de n'eu point avoir.
C'est saint Bernard qui parle ainsi : Modus amandi Deum , est amare sine modo.
Même page.
Ne forgeons point ici de chimère mystique.
Ces termes de pur amour , amour désintéressé y déluge et
bouillonnement d'amour, union, liquéfaction, rien de l'dmc abîmée dans le tout de Dieu ^ parfaite nudité, et tant d'autres qu'ont inventés certains mystiques.
Page I lo.
<« Le plus grand des malheurs est de ne point t'aimer.
Un homme plein de ces sentimens est toujours heureux : ainsi la religion seule procure cette paix de l'âme à laquelle les athées croient pouvoir parvenir par la raison, ^.'auteur du Pantheisticoii parle ainsi à celui qu'il veut rendre heureux par son système : Sortem tuain^ quœcumque sit ^ œquo animo feres ; stultam ambitionern et rodentem invidiam procul fugabis ; perituros contemnes honores , ipse brevi periturus ; jucundam deges vitam, rdhil admirans aut horrescens ; vitam hilare , mortem tranquille obeanius. Voilà de belles maximes ; mais la raison seule les fera-t-elle pratiquer? Ecartera- t-elle de nous l'ennui inséparable de tous les plaisirs et de toutes les conditions , tourment dont les voluptueux et les grands sont les premiers martyrs? Pourra- t-dle nous faire surmonter l'horreur de la nature au moment de la inort ? C'est ce moment que souhaite le vrai chrétien : les maux qui lui arrivent pendant la vie sont des biens que Dieu lui envoie ; les biens qui ne lui arrivent pas sont des maux que Dieu lui épargne : tout est faveur du ciel pour lui. Qui peut rendre malheureux sur la terre celui qui ne veut que souffrir et mourir ?
Page III.
Dieu de paix , que de sang a coulé sous ton nom !
M. Fléchier, dans la Vie de Théodose, en louant la bonté de ce prince qui tâchoit de ramener les hérétiques par la doucciu" ne voulant point de conversions forcées, ajoute ces paroles : « Celle douceur lit souvent de la peine aux catholiques, qui, par
« un zèle précipité, vouloient toujours qu'on exterminât leurs '( adversaires. » Cet esprit de violence qui est dans le parti même de la vérité, que devient-il dans le parti de l'eireur? Jésus-Christ, en quittant ses disciples, leur disoit qu'il leur laissoit la paix ; cependant , depuis que les empereurs eurent donné la paix à l'Église , que voit-on dans l'Histoire ecclésiastique ? Avec quelques exemples de grandes vertus , un spectacle continuel des plus ten^ibles passions. Quelles guerres plus furieuses que celles où l'on veut, comme dit Boileau, dans un sein hérétique enfoncer un poignard catholique ? Et sans parler des guerres sanglantes, quelle suite de querelles entre les chrétiens! On voit prêtres contre prêtres, moines contre moines, évèques contre évêques, conciles contre conciles; on s'accuse les uns les autres devant les empereurs; on se déchire; on s'anathématise ; de toute manière s'accomplit la prophétie sur Jésus-Christ : Positus est in ruinant et resurrectionein , etc. Ce signe tant contredit sera jusqu'à la fin du monde cause de perte ou de salut, ruine ou résurrection.
Même page.
Tous ces héros croisés, qui d'infidèles mains
Ne vouloient, disoient-ils , qu'arracher les lieux saints?
Les croisades furent appelées des guerres saintes, parce qu elles avoient pour objet la délivrance des lieux sauits. C'est à cause de ce zèle que Godefroi de Bouillon est le héros du Tasse, qui chante, dit-il, des armes pieuses :
Cauto l'armi pietose , e '1 capitano •Cbe '1 grau sepolcro liberô di Christo.
Même page.
Mais détestons toujours celui qui parmi nous De tant d'aiï'reui combats alluma le courroux.
Julien l'Apostat disoit des fureurs des ariens contre les calho
liques, que les chrétiens étoient entre eux plus cruels que des tigres. Qu'eùt-il dit des fureurs des luthériens en Allemagne, et de celles des calvinistes en France ?
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Qui l'a voulu ? C'est vous qui nous avez quittés.
« 11 y a toujours, dit M. Bossuet, ce fait malheureux contre « les hérétiques : ils se sont séparés du grand corps de l'Église. « Mais pour nous quelle consolation de pouvoir depuis notre « souverain pontife remonter sans interruption jusqu'à saint « Pierre , établi par Jésus-Christ ; d'où , en reprenant les pon- « tifes de la loi, on va jusqu'à Aaron et Moïse ; de là jusqu'aux «patriarches, et jusqu'à l'origine du monde! Quelle suite! « quelle tradition ! quel enchaînement merveilleux ! »
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Contre toute espérance espérons leur retouiv
Leur retour nous est annoncé par saint Paul, Rom. xi, comme M. Bossuet l'a si bien développé.
Même page.
Il doute , il eu fait "[loire , et sans inquiétude Porte jusqu'au touiLeau sa noble incertitude.
On rapporte qu'une dame de Londres, après avoir lu un ouvrage de Sherlok sur l'immortalité de l'âme, se pendit dans sa chambre, et écrivit auparavant sur sa cheminée ce vers :
Slieilok, je doute encore , et je vais m'éclaircir.
La duchesse de Buckingham fait ainsi parler son mari dans l'épitaphe qu'elle a fait graver sur son mausolée à Westminster :
Pro regc sai'pè , pro republicà semper , Dubius, sed non improbus vlxi.
lucertus morior, non perturbatus.
Quand on a vécu dans le doute, et ((«l'on uieiut dans Tin-
NOTES DU CHANT SIXIEME. ^Si
certitude, peut-on se vanter de mourir sans inquiétude? Si quelques personnes d'esprit ont eu le malheur de s'égarer à ce point, ne croyons pas que leur exemple ait été généralement suivi. Dans une note du quatrième chant, j'ai nommé les grands hommes qui avoient illustré les premiers siècles de l'Église. On feroit une liste nombreuse de ceux qui dans ces derniers siècles ont édifié par une foi sincère. Je ne parle pas seulement de ces hommes rares, comme les Bossuet, et quelques autres, qui ont été attachés à l'Église par leur état et leurs travaux ; ni de ces savans fameux , comme les Mabillon , les Renaudot, les Nicole, etc. Combien de génies illustres dans les lettres , et même dans les sciences profondes , la métaphysique, la médecine, l'astronomie, la géométrie (quoique Bayle, à l'article de M. Pascal , trouve la chose bien rare ) , ont été remplis d'une piété humble! Le recueil des éloges des illustres membres de l'académie des sciences nous en fait connoître plusieurs. Les deux plus grands philosophes de l'Angieterie, Locke et Newton, ont montré par leurs écrits leur soumission à la révélation. Enfin je ne puis mieux finir cette note que par le nom de Pascal, dont la vie , qui est plus propre , disoit Bayle , à désarmer les impies que cent volumes de sermojis , confirme ce qui a été dit de la religion, qu'elle fait croire de grandest choses aux esprits les plus simples, et en fait pratiquer de petites aux esprits les plus sublimes.
Même page.
Il faut que par degrés la foi tombe et périsse.
Un géomètre anglais, persuadé de cette vérité, a voulu y appliquer les calculs géométriques , dans son livre intitulé Philosophiœ christianœ principia mathematica. Sur ce principe très-faux, qu'un fait diminue de certitude par degrés à mesure qu'il augmente en ancienneté, il a calculé quand la foi en Jésus-
Christ, qui doit toujours aller en diminuant, scroit tout-à-fair éteinte, et a cru trouver par ce calcul que le jiigement dernier arriveroit environ dans i5oo ans. Cette parole de Jésus-Christ , non est vestrûm nosse tempo? a, dérange tous ces calculs i\c géoftiétrie.
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Ce jour dout l'univers fut toujours menacé :
J'ai dit, au cinquième chant, que l'attente de l'embrasement général du monde est presque aussi ancienne que le monde. Les philosophes et les poètes païens l'annoncent , Properce , Lucrèce, Ovide :
Una dies dabit exitio , multosque per annos Sustentata ruet moles, et macliiua mundi.
PROrERT.
Esse quoquc in fatis reminiscitur affore tenipus Quo mare , quo tellus , correptaque regia cœli Ardeat, et mimdi moles operosa laboret.
OviD. Metam. 1. i.
L'attente d'un pareil événement, que la physique n'a pu annoncer, doit nécessairement prendre sa source dans une ancienne tradition , dont il me paroît qu'on trouve un témoignage dans Joseph. Il rapporte ( liv. i ) que les enfans d'Adam , ayant été instruits que la terre devoit souffrir deux déluges , un d'eau, et l'autre de feu, pour conserver cette tradition, la gravèrent sur deux colonnes, dans l'espérance que, si l'une périssoit dans le ])remier déluge, l'autre pourroit subsister. Si les enfans d'Adam ont eu cette connoissance , ils l'ont répandue, et elle s'est perpétuée.
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En sortant de la poudre une seconde lois , etc.
Loin que la raison nous prouve l'niqjossibiiiLe de la lé.^ui-
NOTES DV CTL\Nr SIXIÈME. 9.53
lection des corps, elle nous en assure la possibilité. La nature semble elle-même nous en offrir une image dans une l)rillante résurrection des plus vils insectes, dont j'ai parlé au premier chaut : prodige que la physique ne peut expliquer. Celui qui peut changer une chenille en papillon ; celui qui a fait le corps humain, ouvrage si admirable; celui qui a pu l'unir avec l'âme a pu rendre cette union éternelle; et s'il veut la rompre pour un temps , il peut la rétablir ensuite. La raison nous dit qu'aucune substance n'est anéantie. Dieu peut sans doute séparer celles qu'il a unies, et réunir celles qu'il a séparées. La raison nous persuade qu'il le peut , et la religion nous assure qu'il le veut. La socié.té entre l'âme et le corps devoit d'abord être éternelle. La mort fut la peine du péché. Dieu ordonna que la société seroit rompue pour un temps ; mais il a prédit qu'il la rétabliroit un jour. Nous avons vu dans le cours- de cet ouvrage l'accomplissement de la plus grande partie des choses prédites. Soyons donc persuadés que tout le reste de ce qui a été prédit sera également accompli.
Même page.
Lorsque le bonze étale en vain sa pénitence ;
Personne n'ignore les austérités presque incroyables que pratiquent les bonzes et les bramines pour s'attirer la vénération et les aumônes des peuples. Ils sont les martyrs de l'erreur , de l'intérêt et de la vanité. ^^
Même page.
De sa chute surpris , le musulman regrette
lie paradis charmant promis par son prophète.
La religion chrétienne, qui ordonne une vie pénitente sur la terre, promet un paradis tout spirituel; la mahométane au contraire permet une vie sensuelle sur la terre, et promet un
paradis tout charnel. La peinture de ce paradis est si grossière, qu'au rapport de Briot, Empire ottoman, les Turcs éclairés n'osent le croire véritable ; mais la multitude n'en doute pas. Plusieurs sont assez simples pour conserver un toupet de cheveux sur leur tête afin qu'au dernier jour Mahomet les enlève plus aisément. Il doit les sauver tous. « A la vérité, « dit-il dans l'Alcoran , les grands pécheurs seront d'abord « punis ; mais , par mon intercession , ils seront enfin reçus dans « le paradis, n'étant pas possible que les vrais croyans restent « pour toujours dans les flammes éternelles avec les infidèles. »
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Sainte religion , qu'à ta gi'andeur offerts , Jusqu'à ce dernier jour puisseut durer mes vers !
Une religion qui commence et finit avec le monde , et rappelle toute l'histoire à la sienne, son empire ayant été établi par les révolutions des autres empires ; une religion qui rappelle tous les peuples, même les mahomélans, par leur propre religion à cette révélation donnée au premier de tous les peuples, subsistant toujours pour l'attester toujours; une religion enfin qui par tant de témoignages tirés de la raison , de l'histoire et de la nature, développe 'l'origine des désordres du monde et de nos malheui^s, et qui , quoique annonçant un Dieu caché, forme un corps de lumière si éclatant, porte avec elle le caractère de la divinité. Dieu ne se montre à l'homme pécheur que sous un voile; mais les deux grands ouvrages, où brille l'unité d'un dessein toujours suivi, le font particulièrement recdnnoître. Ces deux ouvrages sont la nature et la religion. Les déistes, qui ne s'arrêtent qu'au premier, sont forcés d'avouer que l'homme doit adorer un être suprême, le créateur du monde ; et comm<^ ils ignorent ce qu'ils en doivent espérer et craindre , ils l'adorent sans le connoître, ou phitôt ils n'adorent rien , et l'on peut dire
d'eux plus justement qu'un aneien poète ne l'a dit des Juifs : Nil prœternubcs et cœll numen adorant. Ceux qui connoissent un créateur dans son ouvrage de puissance, qui est la nature , et un réparateur dans son ouvrage de justice et d'amour, qui est la religion , sont les seuls qui connoissent et adorent l'être suprême de la manière dont doit être connu et adoré celui qui est esprit et vérité.
La bénédiction que Dieu a répandue sur cet ouvrage, dans un siècle oi^i l'impiété triomphe, m'avoit engagé à y donner une nouvelle attention, pendant qu'on travailloit à cette édi tion *, la dernière qui sera faite, selon les apparences, du vivant de l'auteur. J'ai dans mes vers et dans mes notes fait quelques additions; et j'en aurois peut-être fait d'autres, si je n'avois pas été arraché à cette occupation par une de ces afflictions dans lesquelles on ne peut être consolé que par la religion. Heureux alors, non pas celui qui en parle en vers, mais celui dont le cœur en est rempli ! Un fils m'étoit cher , non parce qu'il étoit unique, mais parce qu'il promettoit beaucoup. Obligé de travailler à sa fortune , il s'étoit déterminé par un choix sagement médité , au commerce maritime , où les richesses qu'on peut gagner ne sont point, comme il me le disoit, celles de l'iniquité. L'espérance qu'il feroit une fortune honnête, et en honnête homme , m'avoit adouci la douleur de sa séparation, lorsqu'il partit pour Cadix, où à peine arrivé, il vient de m'être enlevé par cet affreux tremblement de terre dont on parlera long- temps ; et les circonstances qui l'ont fait périr sont si cruelles, qu'elles contribuent à le faire regretter de tout le monde, dans sa patrie et en Espagne, où il s'étoit déjà fait estimer. Dieu me l'avoit donné. Dieu me l'a ôté. Oui, Dieu me l'a ôté, et même par un de ces coups imprévus qui rendent la
L'éilitioii de 1756.
mort terrible à tout âge, et surtout dans l'âge des passions. Ce- ]>endant la vertu de mon fils, la bonté de son cœur, la droiture de ses senlimens, la sagesse de ses mœurs, tout me fait espérer que Dieu Ta pris dans sa miséricorde ; et que c'est moi qu'il a frappé par ce grand coup , afin que, me trouvant seul, je ne sois plus qu'à lui, et que je passe le reste de mes jours à implorer pour moi cette miséricorde que ne mérite point une vie si peu conforme aux grandes vérités , que dès ma jeunesse j'ai eu la hardiesse d'annoncer dans ma poésie. Puisse l'affliction dans laquelle je passerai le reste de cette vie m'étre utile pour l'autre ! Puisse cette religion que j'ai chantée arrêter les larmes que la nature veut à tout moment me faire verser sur mon fils , et me faire verser les siennes sur moi même .'