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FIN DU POEME DE LA RELIGION

POEME

Je puis, à la tête de cet ouvrage, avouer mes craintes sans être soupçonné de cette fausse modestie si commune aux auteurs qui dans leurs préfaces affectent un langage plein de timidité lorsqu'ils sont intérieurement pleins de confiance. Pour moi, je n'ai aucun sujet d'en avoir: je vais parler d'un mystère qui révolte l'amour-propre, et qui sera toujours Fécueil de notre raison. Je vais traiter une question sur laquelle on suit différens systèmes j et comme chacun soutient avec chaleur le parti qu'il a embrassé , je dois m'attendre à déplaire , malgré mes intentions , à ceux qui ont des sentimens contraires aux miens. Enfin j'écris en vers; et ceux qui, sans faire attention au théologien, ne regarderont en moi que le poète, examineront mes vers avec d'autant plus de sévérité que mon nom seul semble annoncer que je ne mérite point d'indulgence.

Ce nom, loin qu il prévienne en ma faveur, ne sert qu'à fournir des armes contre moi. La gloire des pères est un pesant fardeau pour les enfans, et l'on n'en a presque point vu soutenir ce fardeau dignement. Ce n'est point à moi à citer les passages d'Homère et d'Euripide qui l'assurent; et je citerai encore moins un proverbe très-commun chez les Grecs et les Latins. 11 est vrai que ce proverbe semble confirmé par 1 histoire. Rarement a-t-on vu

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ceux qui se sont, rendus illustres, soit par les armes, soit par les lettres, laisser des successeurs dignes d'eux. Les fils des grands hommes ont presque tous dégénéré, peutêtre parce qu'on les décourage pour trop en attendre. On leur redemande des talens qu'ils ne sont pas obligés d'avoir, et l'on s'imagine qu'ils doivent représenter un bien qu'on ne reçoit jamais par droit d'héritage.

J'ai donc sujet d'appréhender qu'on ne me traite avec la même rigueur. Je pourrois y opposer quelques raisons ; mais , comme les lecteurs ne sont pas obligés d'écouter nos raisons, je n alléguerai point la difficulté de la matière que je traite , dans laquelle il est impossible de ne pas sacrifier quelquefois la richesse d'une rime et la cadence d'un vers à l'exactitude du dogme. Je ne rapporterai pas non plus les motifs particuliers qui m'ont engagé à choisir une matière si épineuse; il me suffit de dire ici que, la lecture de saint Prosper m'ayant inspiré l'envie de traiter comme lui en vers une question agitée depuis si long-temps , la hardiesse de l'entreprise engagea quelques personnes fort éclairées à m'encourager et à m'aider de lein's secours, qui m'étoient absolument nécessaires.

Né, pour ainsi dire, dans le sein des Muses, avec une o-rande inclination pour elles , et plus d'ardeur à les suivre (îue de talens, j'ai perdu dès la plus tendre enfance celui qui pouvoit m'instruire le mieux à leur commerce, et par l'autorité quil avoit sur moi, et par la longue habitude qu'il avoit avec elles. Je puis dire de Boileau ce qu'Ovide disoit en parlant de Virgile : f^irgilium indi tantum. Je n ai fait que le voir, et je n'étois pas en âge de mettre à

PRKFACE. j.Gj

profit la conversation d'un pareil maître. Ainsi , lorsque j'ai eu l'ambition d'entrer dans la carrière poétique, je me suis trouvé sans guide, et je me serois souvent égaré , sans les lumières que m'ont bien voulu accorder ces personnes auprès desquelles ma muse a trouvé un accès aussi utile qu'honorable. Mon amour -propre n'a rien souffert en se soumettant à de pareils juges : j'ai corrigé avec docilité les fautes qu'ils ont reprises j et s'il en reste encore beaucoup, elles n'ont point échappé à leur vue; mais je n'ai pas toujours été capable de suivre leurs avis.

Ces fautes, que je reconnois sans peine, n'intéressent que la poésie : je ne me suis permis aucune négligence pour celles qui pourroient intéresser la doctrine. J'ai eu la précaution la plus scrupuleuse pour ne rien laisser qui méritât une censure raisonnable; et je me déclare toujours prêt à corriger ce qui pourra la mériter. Je parle d'une censure raisonnable; car j'ose dire aussi qu'il seroit injuste de faire le procès à un poète comme à un théologien , et de vouloir rappeler tous ses mots cà la précision de l'école. Ce n est ])oint ici un traité théologique, c'est un poëme; ce n'est point aux docteurs que je parle , c'est au commun du monde. 11 me suffit d'expliquer ce que tout le monde doit entendre et doit savoir. La poésie a cet avantage, qu'elle rend sensibles au peuple les vérités les plus abstraites par les images sous lesquelles elle les présente , et que par sa mesure et son harmonie elle les imprime dans la mémoire. On lui raviroit un si beau privilège, si on la soumettoit à des lois rigoureuses qui la rendissent sèche et stérile.

J'ai souvent employé les termes de l'Écriture sainte et

des pères , et c'est en cela que consiste le mérite de mon travail : je ne prétends pas non plus en tirer comme poète une grande gloire. Je n'ai presque t'ait que traduire; et j'ai remarqué que les endroits qui ont été le mieux reçus , lorsque je les ai récités , étoient l'assemblage de plusieurs pensées des prophètes rendues fidèlement. Aussi faut-il avouer que l'Ecriture sainte nous fournit les idées les plus nobles et les plus magnifiques, et qu'on ne trouve point ailleurs ce véritable sublime qui charme tous les hommes, cet enthousiasme divin qui saisit l'âme, qui l'étonné et qui l'enlève.

Après avoir parié de ce qui regarde le poète, venons au théologien , si ce titre peut me convenir, et rendons compte de la doctrine de ce poëme.

Un être tout-puissant, qui a tout fait, qui conserve tout, qui règne sur les esprits comme sur les corps, de qui viennent toutes les lumières et toutes les vertus , et dont les décrets sont la règle de l'avenir, est une vérité dont nous sommes intérieurement convaincus , et qui est renfermée nécessairement dans l'idée que nous avons d'un être infini. La liberté de notre âme est encore une vérité qu'il n'est pas nécessaire de prouver. Nous en trouvons la preuve en nous-mêmes , et nous sentons que nous sommes plus libres de vouloir telle ou telle chose que de remuer la main de tel ou tel côté. Ces deux vérités incontestables semblent cependant se contredire : ce qui ne nous doit pas surprendre , puisque même nous trouvons dans la géométrie des propositions qui, quoique certaines, nous paroissent cependant s'opposer les unes aux autres. Comment ne trouverons-nous pas ces

PREFACE. >ii:^

dittic'ukës lorsque nous parlons de Dieu el de l'aïue? Si nous ignorons ce que c'est que Dieu, ce que c'est que notre amc, et comment elle agit sur notre corps, pouvons-nous savoir comment Dieu agit sur elle? L'opération d'un Dieu nous est inconnue; celle de notre ame nous l'est aussi : comment donc pourrons-nous comprendre l'accord de deux opérations inconnues? Lorsque, dans la géométrie, deux propositions qui semblent se contredire sont également démontrées, nous ne doutons ni de l'une ni de l'autre. Lors donc que, dans la religion, deux vérités également certaines semblent se contredire, devons-nous pour cela hésiter? Si notre raison n'a pas assez de lumière pour les accorder, qu elle ait assez d'humilité pour les adorer toutes deux. « Il faut , dit M. Bossuet , « tenir fortement les deux bouts de la chaîne, quoiqu'on « ne voie pas toujours le milieu par où l'enchaînement se « continue. »

Puisque nous avons tant de peine à concilier la puissance divine et la liberté humaine, nous ne devons pas nous étonner d'entendre, sur cette question, parler les païens d'une façon souvent contraire. Homère, qui répète si souvent que rien n'arrive que par la volonté divine, fait dire à Achille ; « Les dieux donnent la victoire, mais « c'est à vous à modérer votre fierté et votre colère. ^> ( Iliad. X. ) Achille est donc le maître de son cœur : et le même Homère dit dans l'Odyssée, liv. xxiii, «qu'il dépend « des dieux de rendre insensée la personne la plus sage, « et de rendre sage la personne la plus insensée. » Horace demande aux dieux de bonnes mœurs pour la jeunesse :

Diprobos mores docili juvcntœ.

Et le même Horace prétend qu'il ne doit demander aux dieux que les biens de la santé et de la fortune ; que ceux de l'ame sont en sa disposition :

Det'vitam, det opes ; animum mî œqiium ipseparabo.

Les païens ont été souvent jusqu'à faire les dieux auteurs des crimes, pour excuser leurs passions, dont ils prenoient la violence pour une force divine :

Sua cuique deus fit dira libido.

Ils trouvoient fort commode , quand ils avoient commis quelque faute, de la rejeter sur les dieux :

Crimen erit superis et mefecisse nocentem ,

dit Caton, dans Lucain. Hélène, dans Homère, reproche à Vénus de l'avoir séduite; et dans Euripide, de l'aveu de Ménélas lui-même, elle ne lui a été infidèle que par obéissance aux dieux. Malgré ce langage si commun chez les païens, ils en tiennent un autre tout opposé, quand ils parlent en philosophes. Ils se laissoient tromper par ce faux raisonnement de notre amour-propre, que nous n'aurions point de mérite, si notre vertu étoit un don du ciel. C'est ce que Cicéron fait dire à un de ses interlocuteurs , dans le troisième livre de la Nature des dieux : In -virtute reçu gloriamur ; quodnon contingeret , siiddonuni a Deo ^ non a nobis haheremus. On trouve encore dans le même Cicéron qu'on ne doit demander au ciel que les dons de la fortune ; mais que notre sagesse est en notre pouvoir : Fortunani a Deo petendani , h seipso sumendam esse sapientiam.

«■ En effet, disoit-il, quelqu'un s'est-il jamais avisé de

« remercier les dieux d'être honnête homme » ? Nain quis, quod bonus vir csset, grattas diisegit unquam? Action de grâces qu'un chrétien fait tous les jours. Ces deux langages, si contraires et si communs chez les païens, ont été bien rendus par Corneille dans son Œdipe. Il fait dire à Jocaste :

C'étoit là de mon fils la noîre destinée : Sa vie , à ces forfaits par le cîel condamnée , N'a pu se dégager de cet astre ennemi, Ni de son ascendant s'échapper à demi.

Et Thésée, par sa réponse, détruit cette absurde opinion d'une force nécessitante :

Quoi ! la nécessité des vertus et des vices

D'un astre impérieux doit suivi'e les caprices ?

Et Delphes malgré nous conduit nos actions

Au plus bizarre effet de ses prédictions?

L'âme est donc tout esclave : une loi souveraine

Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne,

Et nous ne recevons ni crainte ni désir

De cette liberté qui n'a rien à choisir ?

Attachés sans relâche à cet ordre sublime ,

Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime ,

Qu'on massacre les rois , qu'on brise les autels.

C'est la fiiute des dieux, et non pas des mortels?

De toute la vertu sur lia terre épandue,

Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due ?

Ils agissent en nous quand nous pensons agir :

Alors qu'on délibère, on ne fait qu'obéir ;

Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite

Que suivant que d'en-haut leur bras la précipite ?

D'un tel aveuglement daignez me dispenser.

Le ciel , juste à punir , juste à récompenser ,

Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire,

Doit nous offrir son aide, et puis nous laisser faire.

'i66 PREFACE.

TV'enfonçoii.s toutefois ni volic œil ni le uiieu Dans ce profond abîme où nous ne voyons rien.

Ces \ers admirables sont également vrais, excepté celui-ci : ,

Doit nous offrir son aide , et puis nous laisser faire ,

qu'un païen pouvoit bien dire, mais qu'un chrétien n'a jamais du penser. Aussi Corneille fait parler autrement un chrétien dans Polyeucte. C'est ainsi qu'il dépeint le pouvoir de Dieu sur nous :

11 est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce Ne descend pas toujours avec même efficace : Après certains momens que perdent nos longueurs , Elle quitte ces traits qui pénètrent Içs cœurs. Le nôtre s'endurcit, la repousse, Tégare; Le bras qui la versoit en devient plus avare , Et cette sainte ai^deur qui nous portoit au bien , Tombe plus rarement , ou n'opère plus rien.

Sur cette importante question les chrétiens devroient toujours tenir le môme langage, puisqu'ils doivent s'accorder sur les deux grandes vérités qu'on ne peut nier sans abandonner la foi et la raison; je veux dire sur la puissance de Dieu et la liberté de l'homme; car je ne parle point ici des hérétiques , dont les uns , de peur de détruire la liberté, ont nié la grâce ; et les autres, de peur de détruire la grâce, ont nié la liberté. L'Eglise les condamne également, et reconnoît que nous faisons le bien et le mal librement, et que néanmoins nous ne faisons aucun bien que Dieu ne nous le fasse faire. C'est ce que nous sommes obligés de croire. Mais, comme nous voulons aussi tâcher de le comprendre, nous avons cherché les

moyens d accorder la grâce et la liberté. De là cette ditTérence de langage entre nous, et cette contrariété de systèmes : contrariété qui devroit du moins ne point altérer l'union et la charité , puisqu'on doit convenir des deux vérités les plus importantes.

Les maîtres dont mon intention est de suivre la doc-* trine sont les deux grands maîtres que l'Eglise a particulièrement reconnus pour les docteurs delà grâce, saint Augustin et saint Thomas , dont les principes sont appelés par Alexandre VII tutissima certissimaque dogmata.

Les disciples de ces deux docteurs, quoique unis de cœur entre eux, et quoiqu'ils ne forment, pour ainsi dire, qu'une même école, ne parlent pas toujours le même langage. Les uns s'expliquent par des termes qui nous semblent plus faciles à concevoir, et nous offrent des images plus sensibles. Les autres s'expliquent par des termes plus abstraits; mais leur système plus philosophique, et soutenu par un corps savant, est aujourd'hui plus généralement suivi. Je me fais gloire d'y être attaché ; mais il ne m'est pas possible de mettre en vers ces termes philosophiques qui expliquent l'opération de Dieu sur sa créature. Il me suffit d'établir la souveraineté entière de celui qui fait tout en nous; et si je la dépeins souvent par des images conformes à ce que les augustiniens appellent la délectation, victorieuse^ je me sers souvent aussi d'expressions qui répondent à ce que les thomistes appellent \2i pr émotion physique : ce qui se concilie aisément, puisque, s'il est indubitable que Dieu nous conduit par amour, et remplace dans notre cœur par des attraits célestes les attraits des biens sensuels, il paroît également

indubitable que celui qui nous donne l'être nous donne aussi la manière d'être; qu'il est le souverain moteur des cœurs; qu'il fait et notre volonté et notre liberté.

Il est vrai que j'admets, comme saint Augustin, une différence^ des deux états, mais je l'admets à l'exemple de M. Bossuet, que les thomistes se glorifient d'avoir de leur parti. Et qui ne se glorifieroit pas de penser comme a pensé un évêque qui a été en même temps l'un des plus sublimes génies de la France , et l'une des plus grandes lumières de toute l'Eglise? Dans son traité du libre arbitre, où il explique avec tant de clarté et de précision le système de la prémolion physique, qu'il paroît adopter, voici comme il explique aussi la différence des deux états, et l'attrait de la grâce : « L'état d'innocence ne fait pas « que la volonté de l'homme soit moins dépendante; « mais il faut considérer précisément les dispositions qui « sont changées par la maladie, et juger par là de la na- « ture du remède que Dieu y apporte. Le changement le « plus essentiel que le péché ait fait à notre ame, c'est « qu'un attrait indélibéré du plaisir sensible prévient tous « les actes de notre volonté : c'est en cela que consiste « notre langueur et notre foiblesse, dont nous ne serons «jamais guéris que Dieu ne nous ote cet attrait sensible, " ou du moins ne le modère par un autre acte indélibéré « du plaisir intellectuel. Alors, si par la dou-ceur du pre- « mier attrait notre ame est portée au bien sensible, par « le moyen du second elle sera rappelée à son véritable « bien, et disposée à se rendre à celui de ces deux attraits « qui sera supérieur. Elle n'avoit pas besoin , quand elle « étoit saine, de cet attrait prévenant, qui, avant toute

« délibération de la volonté, l'incline au bien véritable, « parce qu'elle ne sentoit pas cet autre attrait , qui avant « toute délibération l'incline toujours au bien apparent. « Elle étoit née maîtresse absolue, connoissant parfaite- « ment son bien, qui est Dieu, l'aimant librement, et se « plaisant d'autant plus dans cet amour, qu'il lui venoit «. de son propre choix; mais ce choix, pour lui être pro- 'c pre, n'en étoit pas moins de Dieu, de qui vient tout ce « qui est propre à la créature. »

C'est ainsi que s'explique M. Bossuet dans cet excellent traité, que je citerai quelquefois dans mes notes, de même que je citerai aussi quelquefois le père Bourdaloue , ce héros des orateurs chrétiens, qui a fait l'admiration de la ville et de la cour en prêchant l'Evangile dans toute son étendue et dans toute sa sévérité. On verra souvent ses principes conformes aux miens, parce que théologiens, philosophes, orateurs et poètes doivent parler de même quand ils parlent de la toute-puissance d'un Dieu sur sa créature. Le père Mallebranche lui-même, quoique opposé au système de la prémotion physique, ne peut s'empêcher de reconnoître dans son traité de la nature et de la grâce « qu'il n'y a que Dieu qui agisse immédia- « tement sur nos esprits, et qui produise en eux toutes «les modifications dont ils sont capables; et que l'âme « n'est volonté que par le mouvement que Dieu lui im- « prime sans cesse. »

Ce fameux ennemi de l'imagination, si souvent abusé par elle, opposoit en même temps aux thomistes la comparaison d'une pagode que son maître jette au feu parce' qu'elle n'a pas devant lui baissé la tête, qu'elle ne pouvoit

baisser qu'au moyen du cordon que son maître devoit tirer. Cette comparaison n'a aucune justesse. Les thomistes, ni aucun bon théologien, ne disent jamais qu'on soit damné pour avoir manqué de grâce. On est puni de ttà ou tel péché; or ce n'est pas le défaut de grâce qui est la cause immédiate du péché : c'est notre volonté déréglée qui nous le fait commettre.

Soyons donc toujours fortement persuadés et de la puissance de Dieu et de notre liberté. Ces deux vérités doivent être le fondement de notre vigilance et de notie humilité. Agissons comme pouvant tout, prions comme ne pouvant rien : c'est la conclusion qu'il faut tirer de la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, et que je souhaite qu'on tire de ce poème.

Quelque attaché que je sois à ces deux grands docteurs, comme l'Eglise n'a point condamné tous ceux qui suivent d'autres maîtres, il ne nous est pas permis non plus de les- condamner : aussi n'ai -je attaqué qu'un seul des écrivains modernes , mais sans employer ces termes qui ne conviennent qu'aux erreurs condamnées. Je me contente de faire voir que mon système, trop conforme à notre amour- propre, est dangereux et contraire à la doctrine de l'antiquité; mais en cela j'espère ne choquer personne, puisque personne aujourd'hui ne soutient sa doctrine telle qu'il la publia d'abord. »

Éloigné de toute passion pour la dispute , à plus forte raison l'ai-je été de toute humeur satirique. Quoique, par la malignité des hommes, les traits de satire contribuent infiniment au succès des écrits, et que les poètes soient plus encHns que les autres à railler, je n'ai point eu la

PREFACE. l'ji

tentation de gagner quelques avantages par une voie si souvent criminelle, et toujours très-dangereuse. Il est permis aux gens de lettres de s'attaquer les uns les autres; les guerres alors sont innocentes et utiles, pourvu qu'elles ne se fassent point avecanimositë; mais il n'est point permis dans les écrits de religion de choquer ouvertement ceux qui ne pensent pas comme nous, lorsque ce qu'ils pensent n'a point été déclaré contraire à la foi. La vérité doit toujours être défendue avec les armes de la charité; et l'on s'oppose soi-même au progrès qu'elle peut faire, quand on l'annonce avec un ton d'aigreur. J'avoue qu'il m'étoit échappé d'abord quelques traits un peu mordans ; mais la réflexion me les a fait retrancher; et sacrifiant sans peine les intérêts de la poésie à ceux de la religion, j'ai mieux aimé affoiblir quelques vers que d'y laisser des vivacités contraires à l'esprit de paix.

Quoique le dogme de la grâce ait causé tant de disputes parmi les chrétiens , je ne me suis appliqué qu'à celles que

nous avons soutenues contre les hérétiques. Je n'ai point

voulu réveiller le triste souvenir de nos troubles. Pourquoi parler de ce qu'il faudroit même oublier ^ si tam in îîostrâ potestate esset obliviscî quam tacere P

Qu'on s'attende donc à ne trouver principalement ici que les vérités dont il est nécessaire d'être instruit. Dans le premier chant, pour conduire à la nécessité de la grâce, je dépeins l'innocence de l'homme et sa chute, l'état déplorable où il fut réduit quand il fut abandonné à lui-même, l'impuissance de la raison et de la loi pour le guérir, enfin la venue de Jésus-Christ, l'auteur et le dispensateur de la grâce. J établis dans le second chant la

puissance et l'efficacité de cette grâce, qui ne détruit point la liberté, puisqu'on y peut toujours résister. Dans le troisième chant j'étends la grande preuve de la puissance de cette grâce, qui est le changement du cœur malgré tous les combats des pécheurs j et je fais voir que ces combats détruisent le système de la grâce versatile et de l'équilibre. Enfin le quatrième chant renferme le mystère de la prédestination, qui nous apprend combien la grâce est gratuite.

Voilà sans doute de grands et de nobles sujets : ils paroîtront peut-être peu susceptibles des ornemens de la poésie; cependant, si j'ennuie en les traitant, la faute n'en doit être imputée qu'à moi seul. Plus les objets sont grands , plus la poésie est digne de les décrire. Puisqu'un de ses avantages est de savoir peindre noblement les plus petites choses, que doit-elle donc faire quand elle nous entretient des grandeurs de Dieu et des vérités de la religion? Virgile nous apprend la peine qu'il trouvoit à relever par des expressions nobles la foiblesse des sujets de ses Géorgiques :

Verbis ea vincere magnum Quàrn sit , et angusds hune addere rébus honorem.

Cependant, puisqu'il y a réussi, et que dans une matière si peu agréable il sait toujours nous plaire, combien les hommes seroient-ils plus attentifs à un» poète qui, avec le génie de Virgile, chanteroit des sujets plus nobles et plus intéressans que ne le sont les préceptes du labourage, ceux de la culture des arbres et du soin des animaux !

POÈME

Ennemi du mensonge et de ces fictions

Qui nourrissent des cœurs les folles passions ,

Je veux prendre aujourd'hui la vérité pour guide.

Par elle encouragé dans un âge timide,

De l'illustre Prosper j'ose suivre les pas :

Puissé-je comme lui confondre les ingrats!

O vous qui ne cherchez que ces rimes impures, Des plaisirs séduisans dangereuses peintures. Sur mes chastes tableaux ne jetez pas les yeux; Fuyez : mes vers pour vous sont des vers ennuyeux ; Des sons de la vertu votre oreille se lasse. Profanes , loin d'ici ! je vais chanter la grâce.

De l'humaine raison cette grâce est l'écueiL L'homme, qui pour appui ne veut que son orgueil. Ose opposer contre elle une audace insolente. Ses plus chers défenseurs n'ont qu'une voix tremblante,

Et, contens de gémir, lorsque, presqu'en tous lieux, Leurs cruels ennemis triomphent à leurs yeux, Ils déplorent des jours oii la foi refroidie, Et de l'amour divin la chaleur attiédie. Déjà des derniers temps annoncent les malheurs. Pour de si grands périls c'est trop peu que des pleurs : Si la timidité fait taire les prophètes , La colère ouvrira la bouche des poètes.

Oui, Seigneur, j'entreprends de lui prêter ma voix :

Tout fidèle est soldat pour défendre tes droits.

Si par ta grâce ici je combats pour ta grâce.

Rien ne peut ébranler ma généreuse audace ,

Dussent les libertins déchirer mes écrits:

Trop heureux si pour toi je souffre des mépris!

Que ta bonté, grand Dieu, veuille m'en rendre digne;

De tes riches faveurs faveur la plus insigne î

Pour en être honorés , tes saints ont fait des vœux ,

Et moi j'en fais pour vivre et pour mourir comme eux.

Daigne donc agréer et soutenir mon zèle:

Tout foible que je suis, j'embrasse ta querelle.

La grâce que je chante est l'ineffable prix

Du sang que sur la terre a répandu ton fils.

Ce fils en qui tu mets toute ta complaisance,

Ce fils, l'unique espoir de l'humaine impuiss.ance,

A défendre sa cause approuve mon ardeur;

Mais, animant ma langue, échauffe aussi mon cœur:

Que je sente ce feu qui par toi seul s'allume ,

Et (pie j'éprouve en moi ce que décrit ma plume ;

Non comme ces esprits tristement éclairés

Qui connoissent la route et marchent égarés , Toujours vides d'amour, et remplis de lumière, Ardens pour la dispute, et froids pour la prière.

A la voix du Seigneur l'univers enfanté Etaloit en tous lieux sa naissante beauté. Le soleil commencoit ses routes ordonnées; Les ondes dans leur lit étoient emprisonnées; Déjà le tendre oiseau, s'élevant dans les airs, Bénissoit son auteur par ses nouveaux concerts; Mais il manquoit encore un maître à tout l'ouvrage : tt Faisons l'homme, dit Dieu, faisons-le à notre image. » Soudain pétri de boue, et d'un souffle animé, Ce chef-d'œuvre connut qu'un Dieu l'avoit formé; La nature, attentive aux besoins de son maître. Lui présenta les fruits que son sein faisoit naître, Et l'univers, soumis à cette aimable loi. Conspira tout entier au bonheur de son roi. La fatigue, la faim, la soif, la maladie Ne pouvoient altérer le repos de sa vie ; La mort même n'osoit déranger ces ressorts Que le souffle divin animoit dans son corps. Il n'eut point à sortir d'une enfance ignorante; Il n'eut point à dompter une chair insolente. L'ordre régnoit alors, tout étoit dans son lieu : L'animal craignoit l'homme, et l'homme craignoitDieu • Et dans l'homme, le corps, respectueux, docile, A l'ame fournissoit un serviteur utile.

Charmé des saints attraits, de biens environné,

Adam à son conseil vivoit abandonné.

Tout étoit juste en lui, sa force étoit entière: Il pouvôit sans tomber poursuivre sa carrière , Soutenu cependant du céleste secours, Qui pour aller à Dieu le conduisoit toujours. Non qu'en tous ses désirs par la grâce entraînée L'ame alors dût par elle être déterminée. Ainsi, sans le soleil, l'œil, qui ne peut rien voir, A cet astre pourtant ne doit point son pouvoir. Mais au divin secours, en tout temps nécessaire, Adam étoit toujours maître de se soustraire. Ainsi le soleil brille, et par lui nous voyons; Mais nous pouvons fermer nos yeux à ses rayons.

Tel fut l'homme innocent. Sa race fortunée Des mêmes droits que lui devoit se voir ornée; Et, conçu chastement, enfanté sans douleurs. L'enfant ne se fût point annoncé par ses pleurs. Nous n'eussions vu jamais une mère tremblante Soutenir de son fds la marche chancelante, Réchauffer son corps froid dans la dure saison , Ni par les châtimens appeler sa raison. Le démon contre nous eût eu de foibles armes. Hélas! ce souvenir produit de vaines larmes! Que sert de regretter un état qui n'est plus, Et de peindre un séjour dont nous fûmes exclus? Pleurons notre disgrâce, et parlons des misères Que sur nous attira la chute de nos pères.

Condamnés à la mort, destinés aux travaux,

CHANT ]mu:mii:r. 177

Les travaux, et la mort furent nos moindres maux.

Au corps, tyran cruel, notre ame assujettie.

Vers les terrestres biens languit appesantie.

De mensonge et d'erreur un voile ténébreux

Nous dérobe le jour qui doit nous rendre heureux.

La nature, autrefois attentive à nous plaire.

Contre nous irritée, en tout nous est contraire.

La terre dans son sein resserre ses trésors :

Il faut les arracher ; il faut par lios efforts

Lui ravir de ses biens la pénible récolte.

Contre son souverain l'animal se révolte :

Le maître de la terre appréhende les vers;

L'insecte se fait craindre au roi de l'univers.

L'homme, à la femme uni, met au jour des coupables.

D'un père malheureux héritiers déplorables.

Aux solides avis l'enfant toujours rétif

Par la seule menace y devient attentif.

De l'acte et des leçons sa raison secondée

A peine du vrai Dieu lui retrace l'idée.

Hélas! à ces malheurs, par sa femme séduit,

Adam, le foible Adam, avec nous s'est réduit;

Son crime fut le notre, et le père infidèle

Rendit toute sa race à jamais criminelle!

Ainsi le tronc qui meurt voit mourir ses rameaux,

Et la source infectée infecte ses ruisseaux.

L'homme, depuis ce jour, n'apporte à sa Jiaissance

Que la pente au péché, Terreur et l'ignorance.

Par l'amour des faux biens il remplit dans son cœur

Le vide qu'y laissa l'amour du C>réateur:

Dans son funeste sort d'autant plus déplorable.

Qu'il ignore le poids du fardeau qui l'accable; Qu'il se plaît dans ses maux et fuit la guérison; Qu'il aime ses liens et chérit sa prison. A le voir pourroit-on croire son origine ? « Est-ce là, dites-vous, cette image divine?» Sans doute. Le portrait n'est pas tout effacé: Quelque coup de pinceau demeure encor tracé.

Malgré lYpaisse nuit sur l'homme répandue , On découvre un rayon de sa gloire perdue. C'est du haut de son trône un roi précipité Qui garde sur son front un trait de majesté. Une secrète voix a toute heure lui crie Que la terre n'est point son heureuse patrie; Qu'au ciel il doit attendre un état plus parfait. Et lui-même ici-bas quand est-il satisfait? Digne de posséder un bonheur plus solide, Plein de biens et d'honneurs, il reste toujours vide. Il forme encor des vœux dans le sein du plaisir, Il n'est jamais enfin qu'un éternel désir.

D'oii lui vient sa grandeur? d'oii lui vient sa bassesse? Et pourquoi tant de force avec tant de foiblesse? Réveillez-vous, mortels dans la nuit absorbés. Et connoissez du moins d'oii vous êtes tombés. Non, je ne suis point fait pour posséder la terre. Quand ne serai-je plus avec moi-même en guerre? Qui me délivrera de ce corps de péché? Qui brisera la chaîne oii je suis attaché? Mon cœur, toujours rebelle, et contraire à lui-même.

Fait le mal qu'il déteste, et fuit le bien qu'il aime. Je veux sortir du gouffre où je me vois jeté ;

Je veux Mais que me sert ma foible volonté?

Légère, irrésolue, incertaine, aveuglée, Et malgré son néant d'un fol orgueil enflée, Voulant tout entreprendre, et n'exécutant rien, Capable de tout mal , impuissante à tout bien. Compagne qui m'entraîne au vice que j'abhone, Et guide qui ne sert qu'à m'égarer encore.

Mais par ce guide seul autrefois éclairés ,

Les superbes mortels se croyoient assurés.

Pour confondre à jamais cette altière sagesse,

Le ciel leur fît long-temps éprouver leur foiblesse.

A leurs sens il livra rois et peuples entiers ,

Et les laissa marcher dans leurs propres sientiers».

La digue fut soudain rompue à tous les vices:

On ne vit plus partout que meurtres, injustices,

Débordemens impurs, brigandages affreux.

Et du crime honoré le règne ténébreux.

A de frivoles biens créés pour son usage

L'homme osa follement présenter son hommage.

La bête eut des autels , le bois fut adoré ;

Et tout fut, hors Dieu seul, comme dieu révéré.

En soi-même traitant son culte de chimère.

Le foible philosophe imita le vulgaire.

ce Cependant, direz-vous, la Grèce eut des Platons;

<f L'Asie eut des Thaïes , et Rome eut des Catons ;

« Lucrèce estime plus son honneur (jue sa vie;

« Décius se dévoue au bien de sa patrie ;

28o LA GRACE.

« Victime du serinent aux ennemis juré , « Régulus va chercher un supphce assuré. » Rougis , lâche chrétien : dans un siècle profane , Plus vertueux que toi, le païen te condamne!

Ah! du nom de vertu gardons-nous d'honorer Des actions que Dieu dédaigna d'épurer.

Rome n'eut des vertus que la fausse apparence, Et, vaine, elle reçut sa vaine récompense. L'éclat de ses héros nous charme et nous séduit ; Mais d'un aride champ quel peut être le fruit? Rien ne peut prospérer sur des terres ingrates. Le désir de la gloire enfante les Socrates. Du moindre des Romains l'estime et les regards Soutiennent les Gâtons ainsi que les Césars. Plaignons plutôt, plaignons ces peuples misérables. Dont les justes n'étoient que de moindres coupables.

Socrate, du vrai Dieu s'approchant de plus près.

Sembla de sa grandeur découvrir quelques traits.

Faut-il donc pour le voir percer tant de nuages?

Ah! qui, de la nature admirant les ouvrages,

Frappé d'étonnement à ce premier regard,

Ira pour l'ouvrier soupçonner le hasard?

De ce vil vermisseau j'entends la voix qui crie :

« Dieu m'a fait, Dieu m'a fait, Dieu m'a donné la vie. »

Tout parle à la raison, mais rien ne parle au cœur.

Le jour au jour suivant annonce son auteur.

Mais ce n'est qu'en l'aimant que Dieu veut qu'on l'adore ;

Et l'hommage du cœur est le seul qui l'honore.

CIIAJNT PREMIER. qSi

En vain le philosophe entrevoit la clarté :

Du chemin de la vie est-il inoins écarté?

Plus criminel encor que l'aveugle vulgaire,

Loin de rendre au Seigneur le culte nécessaire,

Il perd, vide d'amour, tout le fruit de ses mœurs;

Son esprit s'évapore en de folles lueurs.

En différens sentiers les plus sages s'égarent;

Par des sectes sans nombre entre eux ils se séparent.

La raison s'obscurcit, la simple vérité

Se perd dans les détours de la subtilité.

Oui, grand Dieu, c'est en vain que l'humaine foiblesse

Sans toi veut se parer du nom de la sagesse :

Et quiconque usurpa ce titre audacieux

Fut de tant d'insensés le moins sage à tes yeux.

Pour guérir la nature infirme et languissante, Ainsi que la raison, la loi fut impuissante, La loi cjui, ne devant jamais briser les cœurs, Sans la grâce formoit des prévaricateurs; La loi qui, du péché resserrant les entraves. Au lieu de vrais enfans fît de lâches esclaves; La loi, joug importun, de la crainte instrument. Ministère de mort, vain et foible élément. Ainsi ne peut jadis le bâton d'Elisée Ressusciter l'enfant de la mère affligée: Le prophète lui seul, touché de son malheur, Pouvoit dans ce corps froid ramener la chaleur. Le Juif, portant toujours l'esprit de servitude, A ses égaremens joignit l'ingratitude.

'iSi LA GRACE.

lia race de Jacob, le peuple si chéri, Engraissé de bienfaits, n'en fut point attendri.

Cependant Dieu voulut, dans ces temps déplorables,

Se former quelquefois des enfans véritables.

On vit avant Moïse, ainsi que sous la loi.

Des justes pleins d'amour et vivant de la foi.

La grâce, dont le jour ne brilloit pas encore,

Sur leur tête déjà répandoit son aurore.

L'arrêt de leur trépas fut dès- lors effacé

Dans le sang qui pour eux devoit être versé.

Et des fruits de ce san"" ils furent les prémices.

Mais, lorsque le Seigneur avec des yeux propices

Regardoit quelques-uns des neveux d'Israël ,

Le reste abandonné fut toujours criminel.

Les prophètes en vain annonçoient leurs oracles,

Supplioient, menaçoient, prodiguoient les miracles.

Ce peuple, dont un voile obscurcissoit les yeux,

Murmurateur, volage, amateur de faux dieux,

A ses prophètes sourd , à ses rois infidèle,

Porta toujours un cœur incirconcis, rebelle.

Dans son temple, il est vrai, l'encens se consumoit;

Le sang des animaux à toute heure fumoit.

Vain encens! vœux perdus! Les taureaux ,• les génisses

Étoient pour les péchés d'impuissans sacrifices.

Dieu, rejetantj l'autel et le prêtre odieux,

Attendoit une hostie agréable a ses yeux.

Il falloit que la loi sur la pierre tracée

Elit par une autre loi dans les cœurs remplacée.

CHANT PKEM1J:U. 283

H falloit que, sur lui détournant tous les cou])s, Le fils vînt se jeter entre son père et nous. Sans lui nous périssions. Qu'une telle victime Oblige le coupable à juger de son crime! Quel énorme forfait, qui, pour être expié, Demandoit tout le sang d'un Dieu sacrifié!

Oui, l'homme, après sa chute, au voyageur semblable Qu'attaqua des voleurs la rage impitoyable, Percé de coups, laissé pour mort sur le chemin, Et baigné de son sang, n'attendoit que sa fin. Les prêtres de la loi, témoins de sa misère. Ne lui pouvoient offrir une main salutaire. Enfin dans nos malheurs un Dieu nous secourut. Le ciel fondit en pluie, et le Juste parut.

O filles de Sion, tressaillez d'allégresse! Du roi qui vient à vous célébrez la tendresse : Il vient sécher vos pleurs et calmer vos soupirs. Les justes de la loi, ces hommes de désirs. De leur foi toujours vive auront la récompense. Il vient, tout l'univers se lève à sa présence. L'agneau saint, de son sang va sceller le traité Qui nous réconcilie à son père irrité.

Chargé de nos forfaits, sur la croix il expire. Et du temple aussitôt le voile se déchire. Aux profanes regards le lieu saint fut livré : Le Dieu qui l'habitoit s'en étoit retiré. De ce temple fameux la gloire étoit passée; Ija vile synagogue alloit être chassée ;

a84 LA GRACE.

Les temps étoient venus oii, régnant dans les cœurs, Dieu vouloit se former de vrais adorateurs, Et, donnant à son fils une épouse plus sainte, Devoit répudier l'esclave de la crainte.

Mortels, qui jusqu'ici répandiez tant de pleurs,

Tristes enfans d'Adam , bannissez vos douleurs.

Du sang de Jésus-Christ l'Eglise vient de naître :

La nuit est dissipée, et le jour va paroître.

Il arrive ce jour si long-temps attendu,

Ce jour que de si loin Abraham avoit vu.

Le saint tant désiré, tant prédit par vos pères,

Yous annonce aujourd'hui la fin de vos misères.

Sortez, humains, sortez de la captivité:

Ce Dieu, qui pour toujours vous rend la liberté,

Ne veut plus que son peuple en esclave le craigne;

Sa grâce et son amour vont commencer leur règne.

POÈME

Vous que la vérité remplit d'un chaste amour, N'espérez point encor dans ce triste séjour, Paisibles possesseurs, la goûter sans alarmes: Chrétiens, souffrez pour elle, et prêtez-lui vos armes.

L'Eglise, à la douleur destinée ici-bas, Prit naissance à la croix, et vit dans les combats. Il faut que tout entier sur elle s'accomplisse De son époux mourant le sanglant sacrifice.

Contre elle le démon arma les empereurs : Le fer brilla d'abord. Inutiles fureurs! En vain on la déchire, en vain le sang Tinonde : De ce sang humectée, elle en devient féconde. L'empereur à la croix soumit son front païen , Montra qu'on pou voit être et César et chrétien. Le prêtre d'Apollon renversa son idole , Et Jupiter vaincu tomba du Capitole.

L'Église dans son sein voyoit naître la paix,

Quand la fîère hérésie, envenimant ses traits.

Aux enfans de la foi vint déclarer la guerre. '

Plus d'une fois vaincue, enfin dans l'Angleterre

Elle appelle un vengeur;- et, fidèle à sa voix,

Pelage de la grâce ose attaquer les lois.

De notre liberté défenseur téméraire,

Au céleste pouvoir il prétend nous soustraire.

Hélas! que des humains les dehors sont trompeurs!

De Pelage long-temps on admira les mœurs.

Mais que sert qu'en public la vertu nous honore.

Si le ver de l'orgueil en secret nous dévore?

Pelage se démasque à l'univers surpris.

Et vient à Rome même infecter les esprits.

Le docteur pénitent, l'austère anachorète.

Qui croit toujours du ciel entendre la trompette.

Ce savant si fameux par tant d'écrits divers.

Qui du fond de sa grotte éclaire l'univers,

Jérôme, vieux alors, ranime son courage;

Mais le seul Augustin devoit vaincre Pelage.

De ce grand défenseur le ciel ayant fait choix,

Lui mit la plume en main , le chargea de ses droits.

Augustin tonne, frappe et confond les rebelles.

Sa doctrine aujourd'hui guide encor les fidèles.

Rome , tout l'univers admire ses écrits ,

Et Molina lui seul en ignore le prix.

Disciple d'Augustin, et marchant sur sa trace,

Prosper s'unit à lui pour défendre la grâce.

Il poursuivit l'erreur dans ses derniers détours,

Et contre elle des vers emprunta le secours.

Les vers servent aux saints : la vive poésie Fait triompher la foi, fait trembler l'hérésie. Admirateur zélé de ces maîtres fameux, Je mets toute ma gloire à marcher après eux. Formé dans leurs écrits, et plein de leurs maximes, Je les vais annoncer, n'y prêtant que mes rimes. Augustin dans mes vers donne encor ses leçons : Seigneur, c'est à tes saints à parler de tes dons.

Aux forces que la grâce inspire à la nature

Des foiblesses de l'homme opposons la peinture.

Connoissons par nos maux la main qui nous guérit.

L'erreur et le mensonge assiègent notre esprit.

Et la nuit du péché, nous couvrant de ses ombres,

Entre nous et le jour jette ses voiles sombres.

Notre cœur corrompu, plein de honteux désirs.

Ne reconnoît de lois que celles des plaisirs.

Le plaisir, il est vrai, juste dans sa naissance, .

Par de sages transports servoit à l'innocence ;

Nos corps par cet attrait dévoient se conserver,

Et nos âmes vers Dieu se dévoient élever.

Mais notre ame aujourd'hui n'étant plus souveraine,

Aux seuls plaisirs des sens notre corps nous entraîne.

Des saintes voluptés le chaste sentiment

Se réveille avec peine et s'éteint aisément.

A croître nos malheurs le démon met sa joie; Lion terrible, il cherche à dévorer sa proie; Et, transformant sa rage en funestes douceurs, Souvent, serpent subtil, il coule sous les fleurs.

Ce tyran ténébreux de l'infernal abîme Jouissoit autrefois de la clarté sublime. L'orgueil le fit tomber dans l'éternelle nuit, Et par ce même orgueil l'homme encor fut séduit Quand nos pères, à Dieu voulant être semblables, Osèrent sur un fruit porter leurs mains coupables.

L'orgueil depuis ce jour entra dans tous les cœurs :

Là de nos passions il nourrit les fureurs;

Souvent il les étouffe; et, pour mieux nous surprendre,

Il se détruit soi-même et renaît de sa cendre ;

Toujours contre la grâce il veut nous révolter.

Pour mieux régner sur nous, cherchant à nous flatter,

Il relève nos droits et notre indépendance;

Et, de nos intérêts embrassant la défense.

Nous répond follement que notre volonté

Peut rendre tout facile à notre liberté.

Mais comment exprimer avec quelles adresses

Ce monstre sait de l'homme épier les foiblesses ?

Sans cesse parcourant toute condition,

Il répand en secret sa douce illusion :

Il console le roi que le trône emprisonne ,

Et lui rend plus léger le poids de la couronne;

Aux yeiix des conquérans de la gloire enivrés

Il cache les périls dont ils sont entourés;

Par lui le courtisan du maître qu'il ennuie J

Soutient, lâche flatteur, les dédains qu'il essuie; "

C'est lui qui d'un prélat épris de la grandeur

Écarte les remords voUigeans sur son cœur;

C'est lui qui fait pâlir un savant sur un livre,

L'arrache aux voluptés où le monde se livre,

D'un esprit libertin lui souffle le poison,

Et plus haut que la foi fait parler la raison;

C'est lui qui des palais descend dans les chaumières,

Donne à la pauvreté des démarches altières;

Lui seul nourrit un corps par le jeûne abattu;

Il suit toujours le crime, et souvent la vertu.

Parmi tant de périls, et contre tant d'alarmes

La grâce seule a droit de nous donner des armes.

Du démon rugissant elle écarte les coups.

Contre nos passions elle combat pour nous ,

Grâce que suit toujours une prompte victoire,

Grâce, céleste don, notre appui, notre gloire.

Grâce qui pour charmer a de si doux attraits,

Que notre liberté n'y résiste jamais.

Souffle du saint amour, par qui l'ame embrasée

Suit et chérit la loi qui lui devient aisée !

Si cette voix n'appelle, en vain l'on veut marcher:

On s'éloigne du but dont on veut s'approcher.

Sans elle tout effort est un effort stérile ,

Tout travail est oisif, toute course inutile.

Sans elle l'homme est mort; mais, dès qu'elle a parlé,

Dans la nuit du tombeau le mort est réveillé.

Et les liens rompus ne forment plus d'obstacle.

Par quel charme suprême arrive ce miracle?

Dans le même moment, 6 moment précieux, La grâce ouvre le cœur et dessille les yeux! L'homme aperçoit son bien, il sent qu'il est aimable.

Dieu se montre: le reste est pour lui méprisable. Plaisir, bien, dignité, grandeur, tout lui déplaît: Il voit à découvert le monde tel qu'il est, Plein de peines, d'ennuis, de misères, de craintes, Théâtre de douleurs, de remords et de plaintes. Plus de repos pour lui dans cet horrible lieu : Il le fuit, il l'abhorre, il vole vers son Dieu. Pour ébranler sa foi le démon n'a plus d'armes , La gloire est sans attraits, la volupté sans charmes.

Mais de tant d'ennemis quoiqu'il soit le vainqueur.

Si la grâce un moment abandonne son cœur,

Le triomphe sera d'une courte durée.

Des dons qu'on a reçus la perte est assurée ,

Si la grâce, à toute heure accordant son secours.

De ses premiers bienfaits ne prolonge le cours.

Sans cesse vit en nous l'ennemi domestique,

Ou captif indocile, ou vainqueur tyrannique.

Guerre continuelle : un vice terrassé

Par un vice plus fort est bientôt remplacé.

Au-dehors tout irrite, et tout allume encore

Ce feu qui, sans s'éteindre, au-dedans nous dévore.

Le monde qui l'attise en tout lieu nous poursuit :

Son commerce corrompt, sa morale séduit;

Il applaudit, il loue, et sa louange charme*;

Il reprend, il condamne, et sa censure alarme.

Parmi tant de dangers la grâce est mon recours. Amoureux de ses «biens, je les cherche, j'y cours; Par des vœux enflammés mon ame les implore,

Et quand je les reçois, je les demande encore.

Dieu, riche dans ses dons, peut toujours accorder;

L'homme, plein de besoins, doit toujours demander.

J'avance en sûreté quand Dieu me veut conduire,

Et je tombe aussitôt que sa main se retire:

Tel que le foible enfant qui ne se soutient pas,

Si sa mère n'est plus attentive à ses pas.

Par ce triste abandon, la suprême sagesse

Fait aux saints quelquefois éprouver leur foiblesse.

David , l'heureux David , si chéri du Seigneur ,

Ce prophète éclairé, ce roi selon son cœur.

Vaincu par une femme, est en paix dans le crime,

Et ne seroit jamais sorti de cet abîme.

Si le ciel n'eût pour lui rappelé sa bonté.

Au tranquille pécheur Nathan est député :

Sitôt que cette voix a frappé son oreille,

David se reconnoît : son œil s'ouvre , il s'éveille.

De son trône à l'instant, d'un saint regret touclié, Il se lève, et s'écrie; «Il est vrai, j'ai péché. « Ainsi tombe, malgré ses sermens téméraires, L'apotre qui se croit plus ferme que ses frères : Prêt à suivre son maître en prison , à la mort , Nul obstacle à ses yeux ne paroît assez fort. Il le croit, il le jure; et l'ardeur qui l'enflamme Tout à coup va s'éteindre à la voix d'une femme* Et même s'il gémit du plus grand des malheurs. C'est aux regards divins qu'il doit ses justes pleurs. Mais Pierre abandonné, qui renonce son maître^ Et devient h la fois ingrat, parjure, traître,

292t LA GRACE.

Ranimé de la grâce ira devant les rois Braver les chevalets , les flammes et les croix.

Que le juste à toute heure appréhende la chute : S'il tombe cependant, qu'à lui seul il l'impute. Oui, l'homme qu'une fois la grâce a prévenu. S'il n'est par elle encor conduit et soutenu, Ne peut, à quelque bien que son ame s'applique.... Mais à ce mot j'entends crier à l'hérétique: « Ne peut ^ c'est là, dit-on, le jansénisme pur. « Dans ses expressions Luther est-il plus dur? « Ainsi la loi divine, à l'homme impraticable, « Impose sans la grâce un joug insurmontable. « Ah! c'est là le premier des dogmes monstrueux, a Juste objet de l'horreur d'un chrétien vertueux! »

Mais vous qui, transporté d'un zèle charitable.

Voulez me mettre au rang des noirs enfans du diable.

Signalez par vos cris votre sainte douleur.

Telle est de vos pareils la chrétienne chaleur :

Tout ce qui leur déplaît leur devient hérésie.

Répondez-moi pourtant. Le Sauveur qui nous crie,

« O vous qui gémissez sous le faix des travaux ,

« Accourez tous à moi, je finirai vos maux»,

Ne dit-il pas: «Sans moi vous ne pouvez rien faire;

« Vous ne pouvez venir qu'attirés par mon père ? »

Vous allez, je le vois, avec subtilité.

Éluder de ces mots la sainte autorité.

Toutefois épargnez votre soin téméraire.

Je conviens avec vous que l'homme peut tout faire:

Oui, qu'il peut à toute heure obéir à la loi.

Mais vous devez aussi convenir avec moi

Que nous ne mettrons point ce pouvoir en usage,

Si notre volonté n'y joint pas son suffrage,

Elle qui pour le bien le refuse toujours.

Si Dieu, pour la fléchir, n'accorde son secours.

Nous voici donc d'accord. Ah ! qu'un aveu sincère

Eût bientôt terminé cette dispute amère,

Quand de tous nos docteurs un mot troubla la paix!

O suffisant pouvoir qui ne suffît jamais !

Non, malgré ses efforts, la brebis égarée

Ne retrouvera point la demeure sacrée ,

Si le tendre pasteur ne la prend dans ses bras ,

Et jusqu'à son troupeau ne la rapporte pas.

Quand je sens pour le bien un désir véritable,

N'est-ce donc pas alors Dieu qui m'en rend capable?

Dieu seul fait tout en nous : c'est lui dont la bonté

Y forme tout désir et toute volonté.

La créature entière est soumise à son maître :

Nous devons la pensée à qui nous devons l'être.

En vain nous lui voudrons disputer noire cœur ,

Il en sera toujours le souverain moteur.

Dieu commande , et dans l'homme il fait ce qu'il commande ;

Il donne le premier ce qu'il veut qu'on lui rende.

D'oii vient donc cet orgueil si follement conçu?

Quel bien possédons-nous que nous n'ayons reçu ?

Mère des bons desseins, principe de lumière,

La grâce produit tout, et même la prière.

Quand nous courons vers elle, elle nous fait courir;

Quand pour elle un cœur s'ouvre, elle le vient ouvrir.

Elle forme nos vœux, et dans Tame qui prie

Par d'ineffables sons c'est l'esprit saint qui crie.

L'homme, quand sur lui seul il ose s'appuyer.

Est semblable au roseau qu'un souffle fait plier.

Tout croît et vit en Dieu : la foible créature

De sa main libérale attend la nourriture.

Aux pâturages gras il mène ses troupeaux;

Il les conduit lui-même à la source des eaux.

Pasteur rempli d'amour, il adoucit leurs peines;

Il porte dans son sein les brebis qui sont pleines.

Soumettons-nous sans crainte à cette vérité :

La grâce est le soutien de notre humilité.

Au Dieu qui nous conduit, mortels, rendez hommage.

N'allez pas toutefois, en détestant Pelage, Dans un aveugle excès follement entraînés. Vous croire des captifs malgré vous enchaînés , Et, du ciel oubliant la douceur infinie. Changer son règne aimable en dure tyrannie.

L'impétueux Luther, qu'emportoient ses fureurs. Joignit ce dogme impie à tant d'autres erreurs : Affectant d'élever la grâce et sa puissance. Il voulut nous ravir la libre obéissance ; , Prétendit que, contraint par les suprêmes lois, L'homme marche toujours sans volonté, sans choix, Vil esclave, chargé de chaînes invisibles. Prêchant après Luther ces maximes horribles , Calvin mit tout en feu: le fidèle trembla,

CHANT SECOND. j.95

Et sur ses foudemens l'Eglisci s'ébranla. Pour rassurer alors la vérité troublée, La sage et sainte Eglise, à Trente rassemblée. Sans que jamais l'erreur y pût mêler son fiel. Reçut et nous rendit les réponses du ciel. Défendons, en suivant ses dogmes respectables, De notre liberté les droits inaltérables.

Notre cœur n'est qu'amour, il ne chercbe, il ne suit Qu'emporté par l'amour dont la loi le conduit. Le plaisir est son maître : il suit sa douce pente, Soit que le mal l'entraîne, ou que le bien l'encbante. Il ne cliange de fin que lorsqu'un autre objet Efface le premier par un plus doux attrait. La grâce, qui l'arrache aux voluptés funestes, Lui donne l'avant-goût des voluptés célestes , Le fait courir au bien qu'en elle il aperçoit , Voir ce qu'il doit chérir, et chérir ce qu'il voit. C'est par là que la grâce exerce son empire ; Elle-même est amour, par amour elle attire: Commandement toujours avec joie accepté; Ordre du souverain qui rend la liberté; Charme qui sans effort brise tout autre charme ; Vainqueur qui plaît encore au vaincu qu'il désarme.

Non que le Dieu puissant qui sait nous enflammer. Malgré nous, toutefois, nous force de l'aimer. Ni qu'à suivre son ordre il veuille nous contraindre. En cela pour nos droits nous n'avons rien à craindre : La grâce se plait-elle à la gêne du cœur?

ISon , ses heureuses lois sont des lois de douceur.

Il est vrai qu'aussitôt qu'elle se fait entendre,

Un infaillible vœu se hâte de s'y rendre.

Mais faut-il s'étonner que cette aimable ardeur

Dissipe en un moment la plus longue froideur?

Que du céleste feu cette vive étincelle

Embrase tous les cœurs, n'en trouve aucun rebelle?

Que cette douce chaîne enchaîne librement?

Que cette voix obtienne un sûr consentement,

Sans qu'en elle jamais la moindre violence

Arrache cette entière et prompte obéissance?

Le malade qui souffre et sent qu'il va mourir

Repousse-t-il celui qui vient pour le guérir?

Libre de rejeter un pain qu'on lui présente,

Le pauvre le ravit quand la faim le tourmente;

Et, maître de rester dans la captivité.

Toujours uiï malheureux court à la liberté.

Oui ,j'y cours , plein d'horreur pour ma première chaîne;

Mais celui qui la rompt m'en inspire la haine.

Oui, j'y cours; mais celui qui daigne me l'offrir,

Lui seul a mis en moi la force d'y courir.

Dans cet heureux moment qu'au Dieu qui l'environne ,

Pleine de ses attraits, mon ame s'abandonne.

Et que, par son amour assiégé tant de fois,

A s'y rendre mon cœur détermine son choix ;

De tout ce que je fais je lui dois tout l'hommage.

Quand je choisis , mon choix est encor son ouvrage ;

Et par un dernier coup intimement porté,

Dans l'instant que je veux il fait ma volonté.

Sans qu'à mon choix réel ce grand coup puisse nuire.

Dieu m'a fait libre: un Dieu peut-il foire et détruire? Non, Luther et Calvin assurent follement Que la grâce asservit à son commandement. J'abhorre, je proscris cet horrible blasphème: De mon sang, s'il le faut, j'en signe l'anathème. Maître de tous ses pas , arbitre de son sort , L'homme a devant ses yeux et la vie et la mort. C'est toujours librement que la grâce l'entraîne : Il peut lui résiter, il peut briser sa chaîne.

Oui , je sens que je l'ai ce malheureux pouvoir ; Et loin de m'en vanter, je gémis de l'avoir. Avec un tel appui qu'aisément on succombe ! Ah! qui me donnera l'aile de la colombe? Loin de ce lieu d'horreur, de ce gouffre de maux, J'irois, je volerois dans le sein du repos. C'est là qu'une éternelle et douce violence Nécessite des saints l'heureuse obéissance; C'est là que de son joug le cœur est enchanté; C'est là que sans regret l'on perd sa liberté; Là de ce corps impur les âmes délivrées , De la joie ineffable à sa source enivrées, Et riches de (-es biens que l'œil ne sauroit voir , Ne demandent plus rien, n'ont plus rien à vouloir. De ce royaume heureux Dieu bannit les alarmes. Et des yeux de ses saints daigne essuyer les larmes. C'est là qu'on n'entend plus ni plaintes, ni soupirs; Le cœur n'a plus alors ni craintes , ni désirs : L'Eglise enfin triomphe, et, brillante de gloire, Fait retentir le ciel des chants de sa victoire.

Elle chante, tandis qu'esclaves, désolés.

Nous gémissons encor sur la terre exilés.

Près de l'Euphrate assis, nous pleurons sur ses rives.

Une juste douleur tient nos langues captives.

Et comment pourrions-nous au milieu des médians,

O céleste Sion , faire entendre tes chants ?

Hélas ! nous nous taisons ! nos lyres détendues

Languissent en silence aux saules suspendues.

Que mon exil est long! O tranquille cité.

Sainte Jérusalem, ô chère éternité.

Quand irai-je au torrent de ta volupté pure

Boire l'heureux oubli des peines que j'endure !

Quand irai-je goûter ton adorable paix î

Quand verrai-je ce jour qui ne finit jamais!

Ra/ue de se.r p/af,fi/\f reronnalt le /lémil JJL /uil da/hf /e.f de.rert.r nour efi/buiier la Tra/we^

POÈME

Tel que brille l'éclair qui touche au même instant Des portes de l'aurore aux bornes du couchant ; Tel que le trait fend l'air sans y marquer la trace : Tel, et plus prompt encor , part le coup de la grâce. Il renverse un rebelle aussitôt qu'il l'atteint; D'un scélérat affreux un moment fait un saint. Ce foudre inopiné, cette invisible flamme Frappe, éclaire, saisit, embrase toute l'ame. Saintement pénétré d'un spectacle effrayant, Rancé de ses plaisirs reconnoît le néant : D'esclave il devient libre, à la cour il échappe. Et fuit dans les déserts pour enfanter la Trappe. Ainsi , prompte à courir lorsque nous nous perdons , La grâce quelquefois précipite ses dons. Souvent à nous chercher moins ardente et moins vive. Par des chemins cachés lentement elle arrive. Elle n'est pas toujours ce tonnerre perçant Qui fend un cœur de pierre, et par un coup puissant

3oo LA GRACE.

Abat Paul qu'emportoit une rage homicide, Fait d'un persécuteur un apôtre intrépide , Arrache Madeleine à ses honteux projets, Zachée à ses trésors , et Pierre à ses filets. Quelquefois doux rayon, lumière tempérée, Elle approche, et le cœur lui dispute l'entrée. L'esclave dans ses fers quelque temps se débat , Repousse quelques coups, prolonge le combat. Oui, l'homme ose souvent (triste et funeste gloire!) Entre son maître et lui balancer la victoire. Mais le maître poursuit son sujet obstiné; Et parle de plus près à ce cœur mutiné. Tantôt par des remords il l'agite et le trouble; Tantôt, par des attraits que sa bonté redouble. Il amollit enfin cette longue rigueur.

Et le vaincu se jette aux pieds de son vainqueur.

De la grâce tel est l'aimable et saint empire : Elle entraîne le cœur, et le cœur y conspire. Nous marchons avec elle : ainsi nous méritons, Et nous devons nommer nos mérites des dons. Ainsi Dieu, toujours maître, inspire, touche, éclairé, Et l'homme, toujours libre, agit et coopère.

Augustin , de l'Eglise et l'organe et la voix». De la céleste grâce explique ainsi les lois. Téméraire docteur, est-ce là ton langage? Honteux de reconnoître un si libre esclavage, Par tes détours subtils, par tes systèmes vains Tu prétends éluder les paroles des saints.

CHANT TROISIEME. 3()r

Hélas 1 de notre orgueil telle est l'horrible plaie : Nous craignons d'obéir, et le joug nous effraie! Voulant trop raisonner, nous nous égarons tous; Et, de notre pouvoir défenseurs trop jaloux, Nous usurpons du ciel les droits les plus augustes; Nous fixons son empire à des bornes injustes. Mais que Dieu confondroit une telle fierté. S'il nous abandonnoit à notre liberté!

«La grâce, dites- vous, vous paroît la contraindre.» Agréable péril! Ah! risquons, sans rien craindre. De trop donner à Dieu , de trop compter sur lui ! Quel espoir, quel honneur de l'avoir pour appui! Laissons, laissons tout fiiire à celui qui nous aime. Il sait mes intérêts beaucoup plus que moi-même. Contre lui pour nos droits nous disputons en vain. Trop heureux de pouvoir les remettre en sa main. Eh! comment résister à cette main puissante? La molle et souple argile est moins obéissante. Moins docile au potier qui la tourne à son gré, Qu'un cœur au souffle heureux dont il est pénétré.

Oui, c'est de ta bonté que je dois tout attendre.

J'en dépends; mais. Seigneur, ma gloire est d'en dépendre.

Tu me mènes, je vais; tu parles, j'obéis;

Tu te caches, je meurs; tu parois, je revis.

A moi-même livré, conduit par mon caprice

Je m'égare en aveugle et cours au précipice.

Mes vices que je hais, je les tiens tous de moi;

Ce que j'ai de vertu, je l'ai reçu de toi.

De mes égaremens moi seul je suis coupable;

3o2 LA GRACE.

De mes heureux retours je te suis redevable. T^es crimes que j'ai faits, tu me les as remis; Et je te dois tous ceux que je n'ai point commis.

Qu'une telle doctrine est douce et consolante!

Elle remet la paix dans mon ame tremblante.

La foi m'apprend d'abord à tout craindre de moi;

L'espérance bientôt ^'ient ranimer ma foi.

«Par vos foibles efforts, il est vrai, me dit-elle,

a Vous ne suivrez jamais la voix qui vous appelle.

«De cruels ennemis, hélas! environné.

a Vous êtes à leurs traits sans cesse abandonné.

a Mais vous avez au ciel un père qui vous aime,

ce Un père, c'est le nom qu'il s'est donné lui-même;

« Rassurez-vous : son tils lui sera toujours cher.

«Périsse linsensé qui prend un bras de chair!

« L'ame sasie et fidèle à son Dieu se confie,

«Et peut tout en celui qui seul la fortifie.»

Le moliniste, aidé par un autre secours,

!Ne sera point ému d un seml^lable discours.

A ses ordres soumise, h ses désirs présente.

Et compagne assidue, ainsi qu'obéissante,

La crrace. nous dit -il. vient offrir son appui.

Quand il veut, il s'en sert: l'usage en est k lui.

Dieu fournit l'instrument qui gagne la victoire;

Mais de s'en bien servir l'homme seul a la gloire.

Dogmes cachés long-temps aux humains aveuglés.

Et qui par ^Moiuia sont enfin dévoilés :

Molina qui, pour nous plein d'un amour de père.

CHANT TROISIEME. 3oJ

Adoucit d'Augustin le dogme trop sévère,

Rend un calme flatteur à notre esprit troublé;

Décide, et parle en maître où Paul avoit tremblé.

« Il n'est point , nous dit-il , de race favorite :

«Dieu sait de cet enfant quel sera le mérite;

(f Dieu lit dans l'avenir ce qu'il doit être un jour,

« Et s'il se rendra digne ou de haine ou d'amour.

« La grâce est une source en public exposée ,

« Dont l'onde est en tout temps par toute main puisée.

« Et lorsque pour agir nous faisons nos efforts,

« Dieu nous doit aussitôt ouvrir tous ses trésors. »

Dans l'Espagne, oii d'abord ces maximes panu^ent, La vérité trembla, les écoles s'émurent. Et du saint si fameux par ses rares écrits Les disciples savans élevèrent leurs cris. Pour ramener la paix dans l'Eglise troublée. Le pontife appela la fameuse assemblée Oîi Lémos , défenseur des célestes secours , Du mensonge hardi perçant tous les détours. Débrouilla, confondit la doctrine nouvelle. Clément alloit lancer son tonnerre sur elle. Il vous rendoit vainqueurs , disciples d'Augustin ; Mais sa mort vous priva d'un triomphe certain. Assis au même trône, et plein d'un même zèle, Paul fit dresser l'arrêt qu'attendoit tout fidèle. L'humble école espéra, sa rivale craignit; Mais dans le Vatican le foudre s'éteignit.

De Molina, qu'alors épargna Tanathème ,

3o4 LA GRACE.

Ne rejetons pas moins le dangereux système.

L'orgueil sera toujours prompt à le recevoir :

Il flatte la raison qui veut tout concevoir.

Le ciel à nos regards n'a plus rien d'invisible :

On perce de la foi le nuage terrible ;

Des mystères divins le voile est écarté.

Mais, pour moi, qui chéris leur sainte obscurité,

Je ramène le voile, et ne veux pas comprendre

Ce que l'homme doit croire et ne doit point entendre.

Une mortelle main pourroit-elle arracher

Les sceaux qu'au livre saint Dieu voulut attacher?

Toi seul, Agneau puissant, 6 victime adorable,

Toi seul tu peux ouvrir le livre respectable.

Hélas! s'il étoit vrai qu'un serviteur heureux, Ministre obéissant, vînt remplir tous mes vœux; Si je trouvois pour moi la grâce toujours prête. Que du ciel aisément je ferois la conquête! Mais l'homme toutefois, chancelant, inégal. Rencontre à tous ses pas quelque obstacle fatal. A la plus douce paix un trouble affreux succède. Il aimoit, il languit; il brûloit, il est tiède. La joie et le chagrin, la froideur et l'amour De son cœur inconstant s'emparent tour à tour. Après avoir long-temps couru dans la carrière, Tout à coup il s'arrête et recule en arrière. Toi donc, heureux mortel, arbitre souverain, Toi qui trouves toujours la grâce sous ta main , Contre tant de malheurs montre ton privilège : Fais connoître tes droits au démon qui t'assiège.

CHANT TROISIEME. 3o5

Le chagrin te saisit, tu te sens agité; Viens te rendre la joie et la tranquillité : Etouffe ces dégoûts qui commencent à naître. Il est temps, qu'attends-tu ? Commande, parle en maître Mais quoi! désir, effort, menace, tout est vain! Et tu veux sans succès trancher du souverain ! Misérable , du moins reconnois ta misère , L'orgueil t'avoit séduit; fais-en l'aveu sincère. Et ressens le besoin d'un plus puissant secours : Au Seigneur, sans rougir, tu peux avoir recours. Va pleurer à ses pieds ; implore, presse, crie; Il se plaît à donner, mais il veut qu'on le prie. Il faut ravir ses biens; et, pour être accordé, Sans cesse son appui doit être demandé. Nous ne pouvons jamais lasser sa patience; Il aime que nos cris lui fassent violence.

Si la grâce à toute heure obéit à nos lois , Faut-il, pour l'obtenir, l'appeler tant de fois? Et si nous avons tous la force salutaire , Que sert-il de prier? Nous devons tous nous taire. Tendre Eglise, sur nous vous pleurez vainement : Colombe , finissez ce long gémissement.

Ministres, essuyez vos larmes assidues; Et retirez vos mains vers le ciel étendues. Vous qui poussez vers Dieu des soupirs éternels, Fidèles prosternés au pied de ses autels , Pourquoi répandre ainsi des prières stériles ? C'est à vous d'ordonner, vos cœurs vous sont dociles; Vous-mêmes à vos maux donnez un prompt secours :

3o6 LA GRACE.

Vous pouvez tout. Mais quoi! vous soupirez toujours, Et de tous vos efforts vous sentez l'impuissance 1 Hélas! qui n'en a point la triste connoissance? Quel mortel à son gré dispose de son cœur?

Si l'on en croit pourtant un système flatteur ^

Pour le bien et le mal l'homme également libre

Conserve, quoi qu'il fasse, un constant équilibre.

Lorsque, pour l'écarter des lois de son devoir,

Les passions sur lui redoublent leur pouvoir,

Aussitôt balançant le poids de la nature,

La grâce de ses dons redouble la mesure.

L'homme les perd encore, et, toujours libéral,

Le ciel de nouveaux dons lui rend un nombre égal.

Dieu pour le criminel qui brave sa colère

Doit payer de ses biens un tribut nécessaire ;

Mais en les dissipant on s'enrichit encor.

Et de grâces sans nombre on amasse un trésor.

Pourquoi donc les pécheurs qui détestent leurs chaînes

Pour s'en débarrasser trouvent-ils tant de peines?

Ces plaisirs qu'avec joie ils ont long-temps suivis.

Sous leur règne cruel les tiennent asservis.

Ils voudroient s'affranchir d'un joug dont ils gémissent;

Mais, hélas! chaque jour leurs forces s'affoiblissent ,

Leurs fers, se resserrant, deviennent plu^ affreux,

Et toujours leur fardeau s'appesantit sur eux!

Oui, de nos passions la trop longue habitude Malgré nous à la fm se change en servitude. Pour counoître à cpiels maux ce luortel est livré,

Qui veut chasser raniour de son cœur ulcéré ,

Faisons taire un moment les saints clans cet ouvrage,

Et d'un voluptueux écoutons le langage :

« Infortuné captif, cesse donc de souffrir :

« Sauve-toi, guéris-toi. Mais comment te guérir?

« Comment sortir sitôt d'un si rude esclavage?

« O dieux, si la clémence est votre heureux partage,

« Si vous jetez les yeux sur ceux qui vont mourir,

« Mes supplices cruels vous doivent attendrir!

« Grands dieux, regardez-moi; détournez cette flamme

« Qui défend à la paix toute entrée en mon ame ,

i( Et consume mon corps par un cruel poison !

« Je ne t'implore, 6 ciel, que pour ma guérison!

« Je ne demande pas que de celle que j'aime

« L'amour puisse répondre à mon amour extrême;

(c Mais si j'ai mérité quelque chose de toi ,

« O ciel, rends-moi la vie! o dieux, guérissez-moi !j)

Ovide, en criminel avouant tous ses crimes.

Nous en avoue aussi les peines légitimes :

t( Je hais ce que je suis : je ne m'aimai jamais,

« Cependant malgré moi je suis ce que je hais.

« Non, je ne puis sortir de mon état funeste.

« Qu'il est dur de porter un fardeau qu'on déteste ! »

Médée en succombant regrette sa pudeur.

Et se livre au transport que condamne son cœur.

Pour sauver les débris de sa vertu fraixile.

Dans les bras de la mort Phèdre cherche un asile.

Mais détournons nos yeux de ces tristes objets, Et laissons les païens en proie à leurs regrets.

3o8 LA GRACE.

Regardons un mortel que la grâce divine

Fait sortir triomphant d'une guerre intestine :

Et du grand Augustin apprenons aujourd'hui

Ce que l'homme est sans Dieu, ce que Dieu peut sur lui.

«Ma fongueuse jeunesse, ardente pour les crimes,

a Me fit courir d'abord d'abîmes en abîmes.

«Je vous fuyois, Seigneur, vous ne me quittiez pas;

« Et, la verge à la main me suivant pas à pas,

« Par d'utiles dégoûts vous me rendiez amères

« Ces mêmes voluptés à tant d'autres si chères.

« Vous tonniez sur ma tête : à vos pressans avis

« Ma mère s'unissoit en pleurant sur son fils.

« Je n'entendois alors que le bruit de ma chaîne :

« Chaîne de passions qu'un misérable traîne.

« Ma mère par ses pleurs ne pouvoit m'ébranler,

« Et vous tonniez, grand Dieu, sans me faire trembler!

« Enfin de mes plaisirs l'ardeur fut amortie :

« Je revins à moi-même, et détestai ma vie.

« Je voyois le chemin, j'y voulois avancer;

« Mais un funeste poids me faisoit balancer.

« J'avois trouvé , j'aimois cette perle si belle,

« Sans pouvoir me résoudre à tout vendre pour elle.

« Par deux puissans rivaux tour à tour attiré ,

« J'étois de leurs combats au- dedans déchiré.

« Mon Dieu m'aimoit encore , et sa bonté suprême

« A mes tristes regards me présentoit moi-même.

« Hélas ! qu'en ce moment je me trouvois affreux î

« Mais j'oubliois bientôt mon état malheureux :

« Un sommeil léthargique accabloit ma paupière.

«M'éveillant quelquefois, je cherchois la lumière;

« Et dès qu'un foi}>le jour paroissoit se lever,

« Je refermois les yeux de peur de le trouver.

i< Une voix me crioit : « Sors de cette demeure. »

« Et moi, je répondois : Un moment, tout à l'heure.

«Mais ce fatal moment ne pouvoit point finir,

« Et cette heure toujours différoit à venir.

« De mes premiers plaisirs la troupe enchanteresse,

a Voltigeant près de moi , me répétoit sans cesse :

« JVous t'offrons tous nos biens , et tu veux nous quitter!

« Sans nous y sans nos douceurs, qui peut se contenter?

« Le sage, en nous cherchant , trouve un secours facile;

a Son corps est satisfait, et son ame est tranquille.

« Mortels, viç'ez heureux et profitez du temps ;

a Du torrent de la joie enivrez tous vos sens,

« Fuyez de la vertu V importune tristesse ;

« Couchez-vous sur les fleurs, dormez dans la mollesse.

« Et toi que dès long-temps nos bienfaits ont charmé,

« Crois-tu donc quavec nous ton cœur accoutumé

(( Puisse ainsi s'arracher aux délices quil aime ?

« Hélas \ en nous perdant tu te perdras toi -même l

« Mais devant moi l'aimable et douce Chasteté

« D'un air pur et serein, pleine de majesté,

« Me montrant ses amis de tout sexe et tout âge ,

« Avec un ris moqueur me tenoit ce langage :

« Tu m'aimes , je t'appelle, et tu n'oses venir.

« Foible et lâche Augustin, qui peut te retenir?

« Ce que d'autres ont fait, ne le pourras-tu faire ?

a Incertain, chancelant, a toi-même contraire,

« Tu veux rompre tes fers , tu veux et ne veux plus.

« Ne fixeras-tu point tes pas irrésolus ?

3io LA GRACE.

« Regarde a mes cotés ces colombes fidèles :

« Pour voler jusqua moi Dieu leur donna des ailes.

« Ce Dieu t'ouvre son sein, jette-toi dans ses bras.

« Hélas! je le savois, mais je n'y courois pas!

« Un jour enfin, lassé de cette vive guerre,

c< Je pleurois, je criois, je m'agitois par terre.

« Quand, tout à coup frappé d'un son venu des cieux,

« Et des mots du saint livre où je jetai les yeux,

« L'orage se calma, mes troubles s'apaisèrent.

« Par votre main. Seigneur, mes chaînes se brisèrent ;

« Mon esprit ne fut plus vers la terre courbé :

(c Je sortis de la fange où j'étois embourbé.

« Ma volonté changea : ce qui vous est contraire

« Me déplut, et j'aimai tout ce qui peut vous plaire.

« Ma mère , qu'à vos pieds vous vîtes tant de fois

« Pleurer sur un ingrat rebelle à votre voix,

«Ma tendre mère enfin sortit de ses alarmes,

« Et retrouva vivant le fils de tant de larmes.

« Je connus bien alors que votre joug est doux.

« Non, Seigneur, il n'est rien qui soit semblable à vous.

a Dès ici-bas ma bouche, unie avec les anges,

« Ne se lassera point de chanter vos louanges.

« Je n'aimerai que vous : vous serez désormais

« Ma gloire, mon salut, mon asile, ma paix.

« O loi sainte, ô loi chère, 6 douceur éternelle,

«Ineffable grandeur, beauté toujours nouvelle,

« Vérité qui trop tard avez su me charmer ,

« Hélas ! que j'ai perdu de temps sans vous aimer ! w

POÈME

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B.EDOUBLONS, s'il se peut, Tardeur qui nous anime;

Elevons notre voix sur un ton plus sublime :

Osons du Dieu vivant célébrer la grandeur;

Osons de ses desseins montrer la profondeur :

Desseins toujours cachés, secrets impénétrables,

Jugemens éternels, et lois irrévocables,

Lois terribles d'un Dieu qui voit dans l'avenir

Ceux qu'il veut couronner , et ceux qu'il veut punir !

Des siècles à ses yeux qu'est-ce que l'étendue ?

Tous les siècles entiers sont un jour à sa vue :

L'avenir est pour lui l'ordre de ses arrêts.

11 lit nos volontés dans ses propres décrets.

Mystère ténébreux, qui pourra le comprendre?

Mais, Seigneur, devant toi tout l'homme n'est que cendre.

Sans les examiner, qu'il reçoive tes lois.

O Dieu de vérité, quand tu parles, je crois :

De ma fière raison j'arrête l'insolence ;

Loin de t'interroger , je t'adore en silence.

3i2 LA GRACE.

Je crois tes dogmes saints, quoiqu'ils me soient voilés. Je les chante : mortels, écoutez, et tremblez.

De nos fragiles corps Dieu conserve la vie :

Lui seul répand le jour dans notre ame obscurcie :

Par lui nos cœurs glacés s'enflamment pour le bien.

Mortels, vous devez tout à qui ne vous doit rien.

Vous ne tenez jamais que de sa bonté pure

Et les dons de la grâce, et ceux de la nature.

A ses moindres faveurs quel droit prétendez-vous ?

Du livre des vivans il peut vous rayer tous.

Fils ingrats, fils pécheurs, victimes du supplice,

Nous naissons tous marqués au sceau de sa justice.

Depuis le jour qu'Adam mérita son courroux.

Les feux toujours brûlans sont allumés pour nous.

Sous lui , sous ses enfans , héritiers de son crime,

La même chute, hélas! ouvrit le même abîme.

Pour un crime pareil si l'ange est condamné,

Pourquoi l'homme après lui sera-t-il épargné ?

Tous deux de la révolte également coupables,

Dévoient tous deux s'attendre à des peines semblables.

Sans espoir de retour les anges rejetés

Dans les feux éternels sont tous précipités.

Des humains en deux parts Dieu sépare la masse :

Il choisit , il rejette, il fait justice et grâce.

Qui se plaindra, quand tous méritent l'abandon?

Tous coupables , qui peut espérer le pardon?

Oui lui plut, fut choisi : de la masse proscrite

Sa bonté sépara la race favorite;

Et pour ce petit nombre agréable à ses yeux

Jl ouvrit de ses dons les trésors précieux.

C'est ce nombre si cher , ce céleste héritage

Qu'il réserve à son fils pour auguste apanage.

Chef de tous les élus, Jésus-Christ par son sang,

Lui-même élu par grâce, a mérité ce rang.

« Cher et petit troupeau que m'a donné m.on père,

(( Bannis toute frayeur, dit ce Dieu tutélaire :

« Je connois mes brebis, je suis toujours leurs pas;

« Et l'ennemi cruel ne les ravira pas ;

« Sur les tendres agneaux que le ciel me confie

« Sans relâche attentif, je réponds de leur vie. »

Les hommes, par ce choix qui partage leur sort. Sont tous, devant celui qui ne fait aucun tort, J^es uns vases d'honneurs, objets de sa tendresse. Connus, prédestinés, enfans de la promesse; Les autres malheureux, inconnus, réprouvés. Vases d'ignominie , aux flammes réservés.

Qu'ici sans murmurer la raison s'humilie. Dieu permet notre mort ou nous donne la vie : Ne lui demandons point compte de ses décrets. Qui pourra d'injustice accuser ses arrêts? L'homme, ce vil amas de boue et de poussière, Soutiendroit-il jamais l'éclat de sa lumière ? Ce Dieu d'un seul regard confond toute grandeur : Des astres devant lui s'éclipse la splendeur ; Prosterné près du trône oii sa gloire étincelle, Le chérubin tremblant se couvre de son aile. Rentrez dans le néant, mortels audacieux.

3i4 LA GRACE.

Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux. Il a dit à la mer : « Brise-toi sur ta rivew, Et dans son lit étroit la mer reste captive. Les foudres vont porter ses ordres confiés , Et les nuages sont la poudre de ses pieds. C'est ce Dieu qui d'un mot éleva nos montagnes , Suspendit le soleil , étendit nos campagnes ; Qui pèse l'univers dans le creux de sa main. Notre globe à ses yeux est semblable à ce grain Dont le poids fait à peine incliner la balance. Il souffle, et de la mer tarit le gouffre immense. Nos vœux et nos encens sont dus à son pouvoir. Cependant quel lionneur en peut-il recevoir ? Quel bien lui revient-il de nos foibles bommages? Lui seul il est la fin, il s'aime en ses ouvrages. Qu'a-t-il besoin de nous? D'un œil indifférent Il regarde, tranquille, et l'être et le néant. Il toucbe, il endurcit, il punit, il pardonne. Il éclaire, il aveugle, il condamne , il couronne. S'il ne veut plus de moi , je tombe , je péris; S'il veut m'aimer encor, je respire, je vis. Ce qu'il veut , il l'ordonne, et son ordre suprême N'a pour toute raison que sa volonté même. Qui suis-je pour oser murmurer de mon sort. Moi conçu dans le crime, esclave de la mort?» Quoi! le vase pétri d'une matière vile Dira-t-il au potier : « Pourquoi suis-je d'argile '} » Des salutaires eaux un enfant est lavé. Par une prompte mort un autre en est privé. Dieu rejette Esaïi, dont il aime le frère.

Par quel titre inconnu Jacob lui peut-il plaire?

() sage profondeur ! ô sublimes secrets !

J'adore un Dieu cacbé : je tremble, et je me tais.

Ce Dieu, dans ses desseins terrible et toujours sage, Qui, ne cbangeant jamais, cbange tout son ouvrage, Pour ceux même souvent qu'il avoit rendus bons , Arrête tout à coup la source de ses dons. Dans cette obscure nuit l'astre si nécessaire, J^a foi, quand il le veut, s'éteint ou nous éclaire. Ce premier des présens qu'il fait aux malheureux . Leur ouvre le chemin, quand il a pitié d'eux. Que de peuples , hélas ! que de vastes contrées A leur aveuglement sont encore livrées.

Assises loin du jour dans l'ombre de la mort ! Nous, plus heureux, craignons leur déplorable sort : Le précieux flambeau qui s'allume par grâce, Aux ingrats enlevé, souvent change de place. Par le sang des martyrs autrefois humecté, J^'Orient du mensonge est partout infecté. Cette île , de chrétiens féconde pépinière , L'Angleterre, où jadis brilla tant de lumière, Recevant aujourd'hui toutes religions, N'est plus qu'un triste amas de folles visions. Ilélas! tous nos voisins, plongés dans la disgrâce. Semblent nous préparer au coup qui nous menace' Partout autour de moi quand je tourne les yeux, Je pâlis et n'y vois que le courroux des cieux. Dans les glaces du Nord l'hérésie allumée Y répand en fureur son épaisse fumée.

3i6 LA GRACE.

Là domine Luther; ici règne Calvin; Et souvent où la foi répand son jour divin , La superstition, fille de l'ignorance, Prend de la piété la trompeuse apparence.

Oui, nous sommes, Seigneur, tes peuples les plus chers:

Tu fais luire sur nous tes rayons les plus clairs.

Vérité toujours pure, 6 doctrine éternelle,

La France est aujourd'hui ton royaume fidèle!

Ah! nos crimes, enfin à leur comble montés.

Du ciel lent à punir lasseront les bontés !

Puisse-t-il être faux ce funeste présage !

Mais , hélas! de nos mœurs l'affreux libertinage

A celui de l'esprit pourra nous attirer!

Déjà notre raison ose tout pénétrer :

Celui dont les bienfaits préviennent nos prières

Du salut à son gré dispense les lumières.

Il confond l'orgueilleux qui cherche à tout savoir;

Il aveugle celui qui demande à tout voir.

Pour les sages du monde il voile ses mystères :

Il refuse à leurs yeux les clartés salutaires ,

Tandis qu'il les révèle à ces humbles esprits,

A ces timides cœurs de son amour nourris.

Qui méprisent l'amas des sciences frivoles,

Et tremblent de frayeur à ses moindres paroles.

Un mot eût pu changer les sages Antonins ;

Mais ce mot n'est donné qu'aux heureux Constantins.

Dieu laisse sans pitié Caton dans la nuit sombre ,

Qui, cherchant la vertu, n'en embrasse que l'ombre.

CHANT QUATKIÈME. '^i-j

Mais, plus terrible encore, il prévoit tous nos pas,

Et vient frapper des cœurs qui ne s'ouvriront pas ;

Il verse ses faveurs sur une ame infidèle

Que l'abus de ses dons rendra plus criminelle.

Jérusalem le chasse, et rejette sa paix :

Son ingrate Sion refuse ses bienfaits ;

Et l'on eût vu par lui Tyr et Sidon touchées

Pleurer, sur le cilice et la cendre couchées.

Au grand jour, il est vrai, jour terrible et vengeur,

Sidon sera traitée avec moins de rigueur.

Le serviteur rebelle aux ordres de son maître.

Plus puni que celui qui meurt sans le connoître.

De tous les hiens reçus rend compte au Dieu jaloux ;

Mais l'arrêt de Sidon en devient-il plus doux ?

Tremblons jusqu'à la fin. Si l'on ne persévère.

Jamais de ses travaux on n'obtient le salaire :

Jusqu'au dernier instant il faut toujours courir.

Près d'atteindre le terme, on peut encor périr.

L'austère pénitent, le pale solitaire.

Couché sur le cilice , et blanchi sous la haire ,

Par un souffle d'orgueil , un impur mouvement ,

Un désir avoué, perd tout en un moment;

Tandis que , pénétré d'un remords efficace ,

Yieilli dans les forfaits, un brigand prend sa place.

A la vigne du maître appelé le dernier,

Il n'arrive qu'au soir, et reçoit le denier.

Quelquefois, par l'effet d'une bonté profonde, Où le vice abonda la grâce surabonde; Mais quelquefois aussi, par un triste retour.

3i8 LA GRACE.

Un cœur où la vertu fît long- temps son séjour,

Las de sa liberté, rentre dans l'esclavage.

Et dans l'abîme affreux plus avant se rengage.

Le dernier coup porté rend le combat certain,

Et, pour être vainqueur, tout dépend de la fin.

La couronne est placée au bout de la carrière :

Il faut, pour la ravir, fournir la course entière.

De l'Église au berceau l'illustre défenseur,

Et des foibles chrétiens le sévère censeur.

Le soutien de la foi, la gloire de l'iVfrique,

Tertullien s'égare et périt hérétique.

Pour les enfans ingrats quels regrets superflus ,

Lorsque de ton festin, grand Dieu, tu les exclus!

Quel désespoir pour eux, quand ta voix qui les chasse

Appelle l'étranger pour s'asseoir à leur place!

Souvent il est fatal de vivre trop long-temps :

Osius sur la terre avoit brillé cent ans,

Fléau des ariens en détours si fertiles,

Le père des pasteurs, le maître des conciles :

La mort à ses travaux alloit rendre le prix ,

Lorsque, las d'un exil oîi sa foi l'avoit mis,

Il ranime une main par vingt lustres glacée,

Pour signer de Sirmich la formule insensée.

A tout craindre de nous sa chute nous instruit.

Redoublons notre course, et, prévenant la jiuit.

Hâtons-nous de jouir du jour qui nous éclaire.

(( Mais que sert de courir? répond un téméraire « Qui m'oppose un discours tant de fois répété. « Dans le ciel, me dit-il , mon sort est arrêté.

«Pourquoi venez-vous donc, discoureur inutile, « M'animer aux travaux d'une course stérile ? (c Au livre des élus si mon nom est gravé , « Tout crime par la grâce en moi sera lavé. « Si le ciel en courroux me destine à la peine, « Pour chercher la vertu ma diligence est vaine. « C'en est fait , je veux vivre au gré de mes désirs : « J'attendrai mon arrêt dans le sein des plaisirs. »

Détestable pensée ! affreuse conséquence !

Ainsi vous vous jugez vous-même par avance.

Dans le trouble oii vous jette un douteux avenir.

Ignorant votre arrêt , vous l'osez prévenir.

La porte du bonheur en vain vous est ouverte ,

Vous-même vous voulez assurer votre perte.

Le suivez-vous en tout, ce vain raisonnement?

Sans doute Dieu connoît votre dernier moment,

Et votre heure fatale , au ciel déjà réglée.

Jamais par vos efforts ne sera reculée.

Pourquoi donc, dans les maux qui menacent vos jours.

De l'art des médecins cherchez-vous le secours?

De leurs soins assidus que devez- vous attendre ?

Votre course est fixée, ils ne peuvent l'étendre.

Ah! malgré ces raisons, la crainte de mourir

A des secours douteux vous force de courir !

Oii sont donc pour le ciel les efforts que vous faites?

Pourquoi n'y point courir, insensés que vous êtes?

J'ignore comme vous quel sort m'est réservé ;

Mais, pour me consoler, vivrai-je en réprouvé?

Non ; pour mourir en saint, c'est en saint qu'il faut vivre.

Je me crois des élus , je m'anime à les suivre; Si mon sort est douteux , je le rendrai certain. Je travaille , je cours, et ne cours pas en vain. Des maîtres le plus doux, des pères le plus tendre, Dieu m'appelle, et me dit qu'à lui je puis prétendre, Que je suis son enfant, qu'il veut me rendre heureux. De mon esprit j'écarte un trouble dangereux; Et loin que mon arrêt m'inquiète et m'alarme, J'espère tout d'un Dieu dont la bonté me charme. J'envisage les biens que me fait son amour Comme un gage de ceux qu'il veut me faire un jour. Pourquoi, de ses faveurs comblé dès ma naissance, Former pour l'avenir un soupçon qui l'offense ? Non; j'y consens, qu'il soit seul maître de mon sort. Il m'aime : du pécheur il ne veut point la mort; Il pardonne , il invite au retour salutaire. Celui qui s'accumule un trésor de colère. A toute heure aux médians il prodigue ses dons ; Son soleil luit sur eux ainsi que sur les bons; Il punit à regret; et ce n'est qu'en partie Qu'il frappe sur l'ingrat que son courroux châtie. C'est à vous, c'est à moi que le ciel est promis : C'est pour nous qu'à la mort il a livré son fils.

Oui, Dieu veut le salut de tous tant que nous sommes Jésus-Christ a versé son sang pour tous les hommes. Que celui qui périt ne s'en prenne qu'à soi. Malheureux Israël, ta perte vient de toi. Vous craignez du Seigneur les arrêts formidables , Cependant vous perdez ses momens favorables ;

CHANT QUATRIÈME. 32i

Et lorsqu'il vient à vous, vous lui fermez vos cœurs! Hélas! combien de fois, vous offrant ses faveurs, Vous a-t-il ranimés par des grâces nouvelles ! Et que n'a-t-il point fait! Un oiseau sous ses ailes Rassemble ses petits trop foibles pour voler : C'est ainsi qu'en son sein il veut vous rassembler. Les maux que vous souffrez, c'est lui qui les envoie; Par tendresse pour vous il trouble votre joie; De vos plaisirs honteux il veut vous détacher ; Au monde malgré vous il veut vous arracher. Cependant, de ce monde esclaves volontaires, Vous rejetez toujours ses rigueurs salutaires.

« Mais pourquoi, direz- vous, ce Dieu de charité

« Montre-t-il dans son choix tant de sévérité ?

« Si lui seul à ses dons peut nous rendre fidèles,

c( S'il veut notre salut, pourquoi tant de rebelles ?

« Entre tant d'appelés pourquoi si peu d'élus ?

« Leur foible nombre échappe à nos regards confus ,

« Les épis épargnés par la main qui moissonne,

« Ces restes que le maître aux glaneurs abandonne,

(c Et les grappes que laisse un vendangeur soigneux ,

« Image des élus, sont aussi rares qu'eux.

a Nous ne voyons en Dieu que justice et colère :

« Est-ce ainsi qu'il nous aime ? Est-ce ainsi qu'il est père ?

a Nous tremblons....» C'est assez, unissons notre foi :

Je tremble comme vous, espérez comme moi.

Il est père, il est Dieu : je crains le Dieu terrible,

Mais je chéris le père à mes malheurs sensible.

Sans peine devant lui soumettant mon esprit,

Je crois ce qu'il révèle, et fais ce qu'il prescrit.

Je laisse murmurer ma raison orgueilleuse ;

Je sais que sa lumière est souvent périlleuse;

Je me livre a la foi , je marche à sa clarté.

Celui qu'elle conduit n'est jamais écarté.

Je ne puis cle la grâce atteindre le mystère :

Mais Dieu parle, il suffît, c'est à l'homme a se taire.

Lorsque , voulant sonder ses terribles décrets,

Nous portons jusqu'au ciel nos regards indiscrets;

Quand no us osons percer le voile respectable

Dont se couvre à nos yeux ce Dieu si redoutable ,

Sa gloire nous opprime : éblouis, aveuglés ,

Du poids de sa grandeur nous sommes accablés.

Ah ! respectons celui qui veut être invisible,

Et craignons d'irriter sa majesté terrible !

Mais la sainte frayeur que l'homme en doit avoir,

C'est de toi seul , grand Dieu , qu'il la peut recevoir :

Apprends-nous à t'aimer, apprends-nous à te craindre.

De tes desseins cachés est-ce à nous de nous plaindre?

Détourne loin de nous cet esprit curieux

Qui rend l'homme insolent si coupable à tes yeux.

Adoucis la fierté de ceux qui sont rebelles ;

Daigne affermir encor ceux qui te sont fidèles ;

Donne-nous ces secours que tu nous as promis ;

Donne la grâce enfin , même à ses ennemis.

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