‹ PoésiesChapitre 45 sur 64 · ODE IV · texte numérisé non relu

ODE IV

A. deux poètes qui se déchiroieut nnutuelleinent dans leurs vers.

G DISCORDES vraiment funestes !

Esprits divins, âmes célestes.

Quel exemple nous donnez-vous î

Quoi! semblables aux dieux d'Homère,

La jalousie et la colère

Vous déshonorent comme nous!

Faut-il donc que de nos foiblesses , De nos méprisables bassesses De si grands cœurs soient infectés !

Enfans d'Apollon , si vous l'êtes , Quel est l'outrage que vous faites Au sacré nom que vous portez !

D'une ame que le ciel inspire La colère, honteux délire, Doit-elle troubler la raison ?

Laissez sa fureur indomptée Aux vils mortels que Prométhée Forma du plus épais limon.

Ce fut hii-ineme, je l'avoue, Après avoir pétri la boue, Source de ses profonds regrets , Qui, pour ennoblir son ouvrage, Y plaça la fierté sauvage Du roi terrible des forêts.

Que du ciel la foudre l'écrase !

Ou plutôt que sur le Caucase Il reste attaché pour jamais l Que son vautour et que ses chaînes Soient les longues et justes peines Des affreux dons qu'il nous a faits!

Cruels enfans d'un cruel père , Notre héritage est la colère.

Source éternelle de malheurs :

Vous le savez, tristes Atrées:

Thyestes, OEdipes, Térées, Maisons fécondes en douleurs.

Tu l'appris , misérable reine , Quand tes fils aux bords de l'Ismène S'arrachèrent tous deux leurs jours ; Tu l'appris, voisin du Scamandre, Lorsque dans les monceaux de cendre Tu vis les restes de tes tours.

Quelle déplorable famille !

Je vois le père avec la fille

SUR DIFFÉREINS SUJETS. 455

Se suspendre à des nœuds mortels.

Je vois l'ennemi des Lycambes Du triomphe de ses ïambes Repaître ses regards cruels.

Que dans ces nœuds lui-même expire , Celui qui de l'aimable lyre Fait un instrument de fureur.

O poètes , les dieux propices Vous font naître pour nos délices ; Ne devenez pas notre horreur !

Les Muses ne songent qu'à plaire;

Dans leur paisible sanctuaire

On ne respire qu'un air doux :

Par leurs présens remplis de charmes

Veulent-elles donner des armes

Pour nous déchirer entre nous?

Règne chez les rois de la terre , Règne cette honteuse guerre!

Près d'eux redoutons nos égaux^ :

Ces faveurs dont ils enrichissent , Les premiers qui les leur ravissent , Les enlèvent à leurs rivaux.

Mais en vain le ciel vous honore , A ses dons je prétends encore, Et comme vous j'ose y courir. Content qu'il vous en favorise,

Je ne crains point qu'il les épuise :

Il enrichit sans s'appauvrir.

Varius en brigue les grâces , PoUion marche sur ses traces.

Et Virgile guide leurs pas :

Il n'est jaloux que d'une place A coté de son cher Horace, A la table de Mécénas.

Despréaux, ce censeur rigide

Des écrits de notre Euripide,

Lui soumet les siens à son tour :

Amis, compagnons de fortune.

Leur gloire à tous deux est commune ,

Au Parnasse comme à la cour.

Corneille, Molière, Chapelle, Admiroient ce couple fidèle.

La Fontaine fut cher à tous.

Eh ! qui n'eût aimé La Fontaine?

Qui n'eût dépouillé toute haine A l'aspect d'un mortel si doux ?

Nous pleurons ces hommes sublimes u

Faut-il sur de telles victimes

Que la mort étende ses coups!

O mort , quand tes fureurs cruelles

Nous ravirent ces grands modèles ,

Quel vide tu fis parmi nous!

SUR DIFFEKENS SUJETS. . 4^7

Le dieu du Parnasse, leur maître, Qui pour lui les avoit fait naître , A rappelé tous ces héros.

Dans son temple qui les rassemble, L^amour qui les unit ensemble Fait leur bonheur et leur repos.

Sans que ce dieu des rangs décide , Au-dessus d'Eschile, Euripide Après Sophocle prend le sien.

Il n'est plus de jalouse guerre :

Et des souillures de la terre Leurs cœurs ne conservent plus rien.

C'est là qu'avouant la foiblesse Qui lui causa quelque tristesse, Corneille embrasse son rival.

Ce rival hautement publie Qu'il n'auroit point, sans Athalie, L'honneur de marcher son égal.

Imitez en tout leur exemple ,

<) vous qui comme eux , dans ce temple ,

De l'oubli voulez triompher :

Quand la jalousie en vos âmes

Veut allumer ses sombres flammes,

Soyez prompts à les étouffer.

Des Muses sacrés interprètes, Montrez-nous des âmes parfaites

Par vos écrits et par vos mœurs ; Et puisqu'en vous un dieu réside, Faites connoître qu'il préside Et sur vos vers et sur vos cœurs.

Page 1