ODE V
Plaintes d'un homme tourmenté par une maladie cruelle.
RÉVEILLÉS par l'aimable aurore, Les oiseaux chantent leurs plaisirs ; Et moi , je me réveille encore Pour recommencer mes soupirs.
L'astre pompeux qui sort de l'onde, Et ramène la joie au monde, Ne me ramène que mes pleurs :
Ce beau jour rend à la nature Toute sa riante parure, Et ne me rend que pies douleurs.
O mort , achève mon supplice , C'est ton dernier coup que j'attends !
Frappe, frappe : par quel caprice Me fais-tu languir si long-temps?
Qu'ai-je donc fait ? et pour quel crime Sur ta gémissante victime Tiens- tu toujours ton bras en l'air?
Trop heureux qui, réduit en poudre Par ton apoplectique foudre.
N'en a point vu partir l'éclair !
46o ODES
Mais quels nuages m'obscurcissent î
Mes cris ont-ils touché les dieux ?
Oui, je meurs ; mes pieds s'affoiblissent ;
Un voile s'étend sur mes yeux.
O doux terme d'un long martyre !
Je languis , je tombe , j'expire ;
Prends, Atropos, prends ton ciseau :
Coupe ce fil ; ta sœur t'avoue
Non , la cruelle le renoue , Et tourne encore mon fuseau.
Fameux coupable qu'au Tartare Dévore un avide vautour, Ainsi malgré toi se répare Un cœur qu'il ronge nuit et jour.
Ton sein fécond pour les supplices Au juste vengeur de tes vices Fournit un repas éternel.
Mille vapeurs que je rassemble Me déchirent toutes ensemble :
Un seul vautour est moins cruel.
Et toi, dans ton désert aride Par des ingrats abandonné , Du funeste présent d'Alcide Dépositaire infortuné , Du moins dans ta caverne affreuse Parut une ame généreuse Qu'attendrirent tes longs malheurs :
Tu vis pleurer Néoptolème ;
SUR DIFFÉRENS SUJETS. 4Gr
El moi , je vois mes amis même Rire à mes yeux de mes douleurs.
Ils osent appeler folie
La cause de mon désespoir;
Et ma sombre mélancolie
Ne peut pour moi les émouvoir.
Un cœur sensible est-il si rare ?
Age de fer, siècle barbare,
Siècle où l'homme est dénaturé î
Ah ! cruels, respectez mes peines !
Apprenez, âmes inhumaines.
Que tout malheureux est sacré.
Mais par quel zèle téméraire Cherchez-vous à me dissiper ?
C'est m'affliger que me distraire :
Mon chagrin seul peut m'occuper.
Que près de moi celui qui m'aime M'attriste en s'attristant lui-même :
Qu'il entretienne mes soupirs.
Mon ame, à ses tourmens en proie.
Dans l'amertume met sa joie , Et mes larmes sont mes plaisirs.
Quand sur la terre criminelle , Et dévouée au châtiment , De nos maux la foule cruelle Se répandit en un moment :
Le jour fatal qu'Epiméthée ,
Plus curieux que Prométhée, Reçut Pandore et son présent , Nous conservâmes Tespérance ; La mort, terme de la souffrance.
Nous ouvrit son sein bienfaisant.
« Eh quoi ! dit le ciel implacable ,
« Leurs tourmens peuvent donc finir!
« Inventons un mal redoutable
« Qui ne cesse de les punir.
« Que l'art de le calmer échappe
« A tous les secrets d'Esculape,
« Ils n'en pourront jamais guérir;
(c Ce mal leur sera plus funeste
« Que ni la fièvre ni la peste :
« Ils n'en pourront jamais mourir, j)
Savoir souffrir est le remède :
N'espérons point d'autre secours.
Ce mal terrible qui m'obsède , Eternel tyran de nos jours, Jaloux ennemi dont la rage Souvent de l'ame la plus sage Obscurcit le rayon divin , Supplice honteux qui dégrade , Est le désespoir du malade , Et l'opprobre du médecin.
Si du moins de son long outrage Par les Muses j'étois vengé;
Si ces vers étoient leur ouvrage, Je me sentirois soulagé.
Mais, 6 comble de ma disgrâce.
J'approche a peine du Parnasse, Qu'Apollon s'écrie en courroux :
« Chassez , chassez ce téméraire , « O filles du ciel ! que vient faire « Un hypocondre parmi nous ? »
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