ODE VI
Sur la suspension d'armes en 1736, lorsque notre armée ôio'it près d'investir Mantoue.
Dans ces retraites fortunées,
Séjour de gloire et de repos,
Où , par la vertu couronnéees ,
Régnent les âmes des héros.
Près du Permesse , au milieu d'elles ,
Le chœur des fdles immortelles
Chantoit les armes des François ,
Peuple célèbre d'âge en âge
Par son intrépide courage ,
Et par son zèle pour ses rois.
« Ce peuple venge un roi qu'il aime, a Disoit Galliope à ses sœurs :
« Contemplez sa valeur extrême, « Quel amour enflamme leurs cœurs !
« L'aigle superbe est alarmée. . .. »
De Richelieu l'ame charmée S'émeut au bruit de ses chansons :
Elle entend parler de vengeance, Elle se flatte que la France N'a point oublié ses leçons.
Cependant Virgile s'écrie :
« La douleur n'est donc que pour moi !
« O Mantoue , 6 chère patrie ,
« Ces guerriers vont fondre sur toi !
(c Ton lac te rend inaccessible;
« Mais quel obstacle est invincible
« A leur étonnante valeur ?
c( Philisbourg pourra te l'apprendre :
« Le Rhin , qui voulut le défendre ,
« N'en fît que hâter le malheur. »
« Rassure-toi , tout est tranquille , « Lui répond le dieu des neuf sœurs ; «Moi-même j'ai craint pour ta ville; « Je plaignois l'objet de tes pleurs.
« Mais un jeune et nouvel Auguste « Éteint le courroux le plus juste, ce Et vient encore de ses mains « Fermer le temple redoutable « D'où la Discorde impitoyable «Souffloit la mort sur les humains.
« Déjà par ses complots terribles « Elle ébranloit tous les états ; i( Et les peuples les plus paisibles « S'animoient au bruit des combats :
« Dans une querelle étrangère « Ils vouloient mêler leur colère, (c Tout étoit prêt à s'enflammer ; « Et peut-être d'une étincelle
« Le feu d'une guerre cruelle « Alloit pour jamais s'allumer.
« Faut-il donc que le fer décide «De tous les différends des rois, « Et que Mars, arbitre homicide, « Soit le seul qui prouve leurs droits ! «Juge affreux qui les autorise!
(c Au moindre intérêt qui divise « Ces foudroyantes majestés , « Bellone porte la réponse ; (( Et toujours le salpêtre annonce « Eeurs meurtrières volontés.
« Puisse un roi , l'amour de la terre , « Leur servir d'exemple aujourd'hui !
« Contraint de prendre son tonnerre, « Il n'a frappé que malgré lui.
c( A sa douceur rendez hommage, «Tristes victimes de l'orage, « C'est vous qui l'avez excité.
«Forcé de punir cette audace , « Si ce prince enfin vous menace , «Pourquoi l'avez-vous irrité?
« C'en est fait, il daigne suspendre « Ces armes que vous redoutez :
« Consolez-vous , il va vous rendre « Les places que vous regrettez.
« Relevez toutes vos barrières ;
« L'ardeur d'étendre ses frontières « N'a point animé ses projets :
« Cessez enfin , cessez de craindre , « Vous n'aurez jamais à vous plaindre « Que de n'eJre point ses sujets.
« Avance, nnstant favorable *
« Qui rendki l'univers heureux,
« Et d'une paix si désirable
« Hâtez-vous de serrer les nœuds.
« De ces conférences fertiles
« En débats toujours inutiles,
« Epargnez les froides longueurs ;
« Laissez, laissez à la prudence
« Du Mentor si cher à la France
« Le soin de réunir les cœurs.
« Dans les travaux inévitables
« Dont les monarques sont chargés ,
« Par des ministres respectables
« Heureux ceux qui sont soulagés !
« Mais le ciel qui les leur prépare
(( Réserve le don le plus rare
(c Pour un monarque bienfaisant :
« Son attentive providence
« Au fameux père de la France
ce Donne un d'Amboise pour présent.
« Exempt de faste et d'avarice, (v Ce fut lui qui , simple en ses mœurs ,
li6S , ODES
« Par sa douceur et sa justice « Grava son nom dans tous les cœurs.
«Est-ce encor lui que l'on admire?
« Quel sage, dans le même empire, « Range aussi les cœurs sous la loi?
« Il étend plus loin sa puissance , « Il force à la reconnoissance « Jusqu'aux ennemis de son roi.
« Faut-il s'étonner s'ils méprisent
«Les richesses et les palais,
« Ces hommes qui s'immortalisent
« Par la grandeur de leurs bienfaits?
« Qu'ont-ils besoin qu'un édifice
« Sur son fastueux frontispice
« Porte leurs noms pour ornement?
«Ils vivront assez dans l'histoire:
« Le bien public est de leur gloire
« L'inébranlable fondement. »
De ces paroles retentirent
Les échos du sacré vallon,
Et tous les héros applaudirent
A la louange d'Apollon.
Le seul Armand, en sa présence, *
Dans un respectueux silence ,
Étouffa son jaloux tourment.
Sa cendre ici-bas fut troublée ,
Et de son pompeux mausolée
Sortit un long gémissement.