‹ PoésiesChapitre 51 sur 64 · SUR LES DEUX EPITRES SUIVANTES · texte numérisé non relu

SUR LES DEUX EPITRES SUIVANTES

La raison , comme je l'ai fait voir clans le poème de la Religion, nous conduit à la foi en nous faisant sentir la nécessité d'une révélation. Lorsque nous demandons à cette raison , qui nous rappelle sans cesse à un être suprême , pourquoi l'ouvrage de cet être tout-puissant est sujet à tant de désordre , elle est contrainte d'avouer qu'elle ne peut répondre à une demande si bien fondée : elle reconnoît le désordre , et ne peut qu'en soupçonner la cause. Quelque crime a sans doute irrité l'ouvrier contre son ouvrage ; mais quel est ce crime ?

La variété des matières que me fournissoit le poème de la Religion ne m'a pas permis de développer cette preuve incontestable du péché originel autant qu'elle mérite d'être développée : c'est ce que je fais dans ces deux épîtres, en faisant voir que l'homme n'est point dans l'ordre, puisqu'il est malheureux et méchant.

Je n'ai pas besoin de prouver ces deux tristes vérités • l'histoire universelle est l'histoire des malheurs et des crimes des hommes ; et la poésie nous occupe toujours de ces deux objets. Nos malheurs et nos crimes fournissent les sujets des poèmes épiques et tragiques. Je ne veux que prouver par ces deux vérités celle de notre dé-

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gradation. Si nous sommes malheureux et méchans, nous sommes dans le désordre ; si nous sommes dans le désordre, nous ne sommes donc plus dans l'état où Dieu nous plaça d'abord. Si nous n'y sommes plus, nous avons mérité de le perdre par quelque crime; et puisque nous sommes criminels, la religion qui nous apprend le crime, et qui nous conduit à la guérison , est donc la véritable.

L'origine du mal physique et du mal moral n'a jamais pu être connue sans la révélation. Gicéron, éclairé par l'évidence même des choses , ^ Cicero ipsâ reruni evideri" tiâ ductus , reconnut le désordre et se douta de la cause. L'état de souffrance dans lequel naissent les enfans lui fit conclure qu'ils naissoient sous un ciel irrité , sub Deo irato nasci oportere^ et en disant qu'ils venoient sur la terre expier quelque crime commis dans une autre vie , il alloit jusqu'où l'on peut aller avec les seules lumières de la raison.

Plusieurs autres philosophes ne furent pas aussi sensés que Gicéron. L'ancien système des deux principes, attribué à Zoroastre, système qui admet deux causes, l'une du bien, l'autre du mal, causes coéternelles et indépendantes l'une de l'autre, fut très-répandu dans l'Orient. Heraclite croyoit expliquer la difficulté en comparant l'harmonie du monde à celle d'une lyre qui rend une harmonie produite par plusieurs cordes montées sur des tons différens. Maxime de Tyr , platonicien , croyoit que les maux n'étoient pas dans l'intention de l'ouvrier, mais qu'ils étoient nécessaires pour la conservation de l'ouvrage , parce que la destruction des parties fait subsister

* s. Augustin.

le: tout. Suivant ce principe, le Créateur n'est plus un être tout-puissant.

Chrysippe, dans un ouvrage sur la Providence, dont Aulu-Gelle rapporte un long passage , 1. 6 , prétendoit que le désordre n'étoit pas conforme au dessein primitif de l'ouvrier, mais une suite de l'ouvrage. «Nos mala- « dies , disoit-il , furent une suite du premier dessein par « lequel nous devions jouir de la santé. Il en fut de même « des vertus : de la source qui devoit les produire sor- « tirent les vices par une affinité contraire.» Quoique ces paroles aient fort peu de sens, il plaît à Bayle, en les citant à l'article Chi-jsippe , d'y joindre cette réflexion : « Je ne pense pas qu'un païen ait pu rien dire de plus « raisonnable dans l'ignorance où il étoit de la chute du > premier homme, chute que nous n'avons pu connoître « que par la révélation , et qui est la vraie cause de nos « misères, »

Cette opinion , qui paroît si raisonnable à Bayle , est aussi incompréhensible que celles de Zoroastre, d'Heraclite et de Maxime de Tyr. Ces anciens philosophes aimoient mieux , comme la plupart des nôtres , débiter de grands mots qui n'expliquent rien que d'avouer leur ignorance. Ceux qui pensèrent comme Cicéron furent les plus raisonnables.

Cette grande difficulté, ayant été résolue par la religion chrétienne , ne devoit plus être agitée. Cependant , comme les absurdités plaisent aux hommes , les manichéens réveillèrent le système des deux principes , qui reprit par eux une nouvelle vigueur; et les pélagiens , qui se trouvèrent engagés à nier le péché originel , se

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trouvèrent par conséquent engagés à soutenir que nous étions aujourd'hui dans le même état où Dieu nous avoit mis d'abord; que la douleur, l'ignorance, la concupiscence et la mort n'étoient point les peines d'un péché, mais les suites naturelles de la condition humaine, et l'apanage d'un être composé d'un corps et d'une ame. Ces deux sectes puissantes et nombreuses furent foudroyées par saint Augustin.

Cet étonnant génie, aussi profond métaphysicien que grancl saint, fit voir aux manichéens l'impossibilité de deux principes coéternels , prouva aux pélagiens que sous un Dieu juste la créature n'est point malheureuse sans l'avoir mérité, et leur montra que leur opinion sur i'«état présent de l'homme étoit non-seulement contraire à la révélation , mais à ce que la raison avoit dit aux païens éclairés.

Rien ne rend plus méprisable ceux qui parmi nous rejettent les lumières de la religion que la manière dont ils parlent sur cette question. Ils n'ont garde de penser comme Cicéron : ils aiment mieux, en répétant les principes des Héraclites et des Chrysippes , s'envelopper dans les mêmes ténèbres. Ils soutiennent qu'il n'y a aucun désordre; que tout subsiste par un cond^at élémentaire, et que la discorde fait l'harmonie du tout. Ces esprits superficiels, qui, en débitant des principes ininteUigibles , croient paroi tre d'abstraits métaphysiciens , interprétèrent en leur faveur plusieurs endroits de Y Essai sur rhoinme, par M. Pope, et voulurent nous persuader que ce poète célèbre pensoit comme eux. J'avoue que je me laissai entraîner à le croire; ce qui fut cause que

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j'attaquai dans le poème de la Religion , chant II , et surtout dans mon épître à M. Rousseau, ce principe tout est bien, dont quelques personnes abusoient. La candeur, vertu naturelle aux grands génies, avec laquelle M. Pope me déclara ses sentimens dans une lettre me fît repentir de lui en avoir soupçonné d'autres. Cette lettre doit nous persuader que dans son ouvrage il n'a jamais entendu parler de l'ordre primitif, mais d'un ordre proportionné à une nature dégradée.

Des sentimens si conformes à la religion ne sont pas ceux que j'attaque : j'attaque ces systèmes contraires à la raison , dans lesquels on avance que , comme nos connoissances dépendent des organes des corps, les maladies de l'ame , comme celles du corps , sont une suite de l'humanité. «Les hommes sont ce qu'ils doivent être, ré- « pète-t-on souvent ; ils sont faits , comme les animaux « et les plantes , pour croître , vivre un certain temps , « produire leurs semblables et mourir : de tous les ani- « maux , ils sont les plus heureux. »

* Homère pensoit le contraire quand il fait dire à son Jupiter que, de tous les animaux que nourrit la terre, l'homme est le plus malheureux. Pline et Gicéron ont pensé de même. La raison , qui nous instruit de nos misères, nous fait verser des larmes que la religion vient essuyer. Il est donc important de prouver par ces misères mêmes la vérité d'une religion qui peut seule nous consoler. Voilà l'objet de ces deux épîtres.

Dans la première je montre par les maux du corps

* Iliade, 17.

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qui ne finissent qu'à la mort, et par les maux de lame, l'ignorance et la concupiscence, que nous ne sommes pas dans l'ordre. Comment une créature si malheureuse estelle l'ouvrage de la souveraine bonté ?

Dans la seconde, je prouve que nous ne sommes pas dans l'ordre par la plus horrible de nos passions , qui nous porte au barbare plaisir de nous entre-détruire : passion qu'enfante l'orgueil. Comment une créature si criminelle est-elle l'ouvrage de la souveraine sainteté?

Convaincu de la vérité de ces belles paroles de saint Léon, Deus omnipotens et démens ^ cujus natwa honitas, ciijus voluntas potentia , cujus opus misericordia , etc. , comme l'homme, dans l'état où je le vois, ne me paroît pas un ouvrage de la miséricorde de Dieu , j'en conclus qu'il a offensé sa justice.

SUPv L'HOMME

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