‹ PoésiesChapitre 52 sur 64 · A M. LE CHEVALIER DE RAMSAY · texte numérisé non relu

A M. LE CHEVALIER DE RAMSAY

Que l'homme est malheureux ! et que d'un Dieu terrible Sur les enfans d'Adam la colère est visible ! Que l'homme est malheureux! Pourquoi le répéter? Le seroit-il assez pour en pouvoir douter ! Rarement il y pense, et souvent il l'ignore. Peut-il l'être à ce point! Il l'est bien plus encore, « Qu'avons-nous donc perdu? nous dit-il quelquefois; « Et pourquoi voulons-nous que, déchus de nos droits , c( Nous soyons ici-bas d'illustres misérables ? c( Jamais de plus d'honneur nous ne fûmes capables. « Des peines aux plaisirs nous passons tour à tour. « Tout change ; c'est la loi : la nuit succède au jour; « Les temps les plus sereins sont suivis des orages. « La terre languiroit sous un ciel sans nuages ; « Ces moissons , l'ornement de nos riches vallons , (( IN on moins que des zéphyrs veulent des aquilons.

5i8 EPITRE I

(( Oui, de tout l'univers le désordre est la vie, « Et la discorde même enfante l'harmonie. «Mortels, à votre état conformez vos désirs, « Dieu vous appelle à lui par la voix des plaisirs. » Et moi j'entends tonner la voix de la vengeance. La nature à mes yeux n'étale que souffrance. Et me rappelle à Dieu par un cri de douleur. Cette plaintive voix, tu l'entends dans ton cœur. Cher Ramsay : ta raison , contrainte de se rendre A l'aveu d'un forfait qu'elle ne peut comprendre , Te dit, ainsi qu'à moi, que l'ordre est renversé. Et que nous naissons tous sous un ciel courroucé. Je vais ici la suivre, et, soutenu par elle. Remonter au forfait que la foi nous révèle.

Qui jamais de nos lois n'offensa l'équité

N'a rien à redouter de leur sévérité.

Parmi tous ces forçats, gémissans dans les chaînes.

Est-il un innocent, compagnon de leurs peines.

Qui, les mains sur la rame, et les pieds dans les fers.

De son arrêt injuste importune les mers ?

Ils sont tous sur leurs hancs attachés par leurs crimes.

Entrons, pour contempler de plus tristes victimes,

En ces vastes maisons où dans l'infirmité

Languissent ceux qu'afflige encor la pauvreté.

O nature, en ces lieux quand tu te considères,

Toi-même tu frémis de toutes tes misères !

Que de larmes, de cris et de gémissemens!

Là, sur un lit cruel, lorsque de ses tourmens

Brille à ses tristes yeux l'appareil redoutable,

Le malade attaché, d'une voix lamentable, Implore le secours de la terrible main Qui, s'ouvrant par le fer un périlleux chemin, Arrache quelquefois et la pierre et la vie. Du courageux martyr l'espérance est ravie. Qu'attendoit-il ? La mort sur lui levoit son bras ; Il vouloit la contraindre à reculer d'un pas : Le vieillard à ce prix achète une journée. C'est là qu'on voit encor la femme infortunée, Succombant sous un long et douloureux effort, Mourir pour mettre au jour un sujet de la mort. A combien de malheurs notre sort nous expose ! Sous un Dieu de bonté quelle en est donc la cause? La moindre des douleurs est toujours un tourment. Un tourment n'est-il pas toujours un châtiment? Si nous sommes punis, nous sommes donc coupables.

G mort qui viens finir des jours si déplorables.

Que ne nous parois-tu comme un charme à nos maux ,

Plus doux qu'un doux sommeil après de longs travaux !

O mort toujours terrible, 6 mort toujours cruelle,

Si dans son désespoir quelque brave t'appelle,

Viens, approche.... il frémit, il recule d'effroi.

Et n'ose seulement fixer les yeux sur toi.

Par l'intrépidité dont il prend sa ciguë

Le martyr de l'orgueil croit éblouir ma vue;

Mais je n'admire en lui que cette fermeté

Que devant des témoins soutient la vanité.

Nul de nous de sang-froid, avouons-le sans honte

N'envisage la mort. César veut la plus prompte,

Quand on va cesser d'être et qu'on n'en doute point,

Il n'est plus, cher ami, de héros sur ce point:

Mécénas pense mieux que Sénèque et Montagne.

Mais d'où vient cette horreur , 6 mort, qui t'accompagne?

Nous nous lassons de tout; nos plaisirs ont leur fin.

Les convives contens sortent d'un long festin ,

Et l'homme n'est jamais rassasié de vivre :

Sa faim renaît sans cesse, et sans cesse il s'y livre.

Puisqu'il est né mortel , devroit-il s'effrayer

D'un tribut qu'à toute heure lui mortel peut payer?

Fatal tribut du crime, et non de la nature ; Elle n'acquitte point la dette sans murmure. L'enfant même d'un jour , frappé du coup mortel , Nous crie en expirant : « Je suis né criminel. »

Quand, pour me préparer à ce coup, dont l'attente Rend à tous les plaisirs mon ame indifférente , D'utiles vérités je cherche à me remplir; Quels voiles ténébreux viennent m'ensevehr : Des intérêts du corps à toute heure occupée, Et dans la nuit des sens mon ame enveloppée, Elle-même souvent , malgré tous ses effort^, Tombe, s'appesantit, s'éteint, et devient corps. Funeste aveuglement , déplorable ignorance ! O toi qui de mon cœur es la seule espérance, G Dieu, que mon amour a tant de fois cherché. Si j'étois innocent, me serois-tu caché ? Dans un corps, dira-t-on, cette ame emprisonnée De son aveuglement doit-elle être étonnée ?

SUR L'HOMME. 5i2i

Et c'est de ce supplice et de cette prison

Que mon étonnement demande la raison.

L'être immortel soumis à l'être périssable !

L'être noble asservi sous l'être méprisable!

De l'ouvrage d'un Dieu la parfaite beauté

Ne m'annonce que paix, harmonie, unité :

Ordre dont le modèle est la beauté suprême,

Charmant concert qui prend sa source dans Dieu même.

Quelle harmonie , 6 ciel, lorsque je trouve en moi

Cette loi de mes sens qui s'oppose à ta loi !

Quelle unité, grand Dieu, lorsqu'en moi je rassemble

Deux êtres qui jamais ne s'accordent ensemble !

L'un et l'autre indignés de leurs étroits liens,

L'un de l'autre ennemis, ils sont tous deux les tiens.

Le crime a changé l'ordre : à tes lois infidèle,

L'ame trouve à ses lois son esclave rebelle ,

Et ne mérite plus l'honneur de commander.

Je le sais ; mais, hélas î pour mieux me dégrader, Il m'entraîne ce corps, quand il me tyrannise, A de honteux plaisirs que mon ame méprise. De leurs charmes en vain j'enivrerois mon cœur. Un bonheur méprisé n'est jamais un bonheur. Oui, dans son paradis, le musulman lui-même S'écrîroit : « Que d'ennui dans la gloire suprême ! « Si telle est, Mahomet, notre félicité, « Que tes amis sont las de l'immortalité ! » Lorsque dans ces transports, malgré leur violence, Nous fuyons d'un témoin l'importune présence, Reconnoissons en nous ce reste de grandeur.

Non, nous n'avons point fait les lois de la pudeur. Au haut du mont Ida, quel nuage admirable Au soleil tout à coup devient impénétrable? Sage Homère , tu veux cacher à tous les yeux Le souverain du monde et la reine des cieux.

Rougissons des fureurs d'une brutale ivresse ;

Mais , quand à nos plaisirs préside la sagesse ,

Sur notre front encor pourquoi te répands-tu ,

Rayon de l'innocence , éclat de la vertu ,

Précieuse rougeur, à t'allumer si prompte?

Tu viens apprendre à l'homme et sa gloire et sa honte.

Ainsi donc, cher ami, lorsque de tous cotés Ce corps est assiégé de tant d'infirmités; Quand rhume, asthme, vapeurs, catarrhe, épilepsie. Goutte, fièvre, langueur, gravelle, hydropisie. Fléaux que je ne puis nommer sans t'effrayer. Semblent, pour nous punir, prêts à se relayer; Il faut de toutes parts que notre ame affligée, Cette ame dans un corps heureusement plongée , En craigne les plaisirs non moins que les douleurs. Et l'homme dans le sein du trouble et des malheurs Veut se croire à sa place et dans toute sa gloire î

Non ,noîi , ce n'est pas toi , Ramsay, qui le peux croire:

Tu vois dans quel abîme il est précipité ,

Et ton illustre ami n'en a jamais douté.

En vain, et je lui dois cet hommage sincère.

De son abstrait système abuse un téméraire

SUR L'HOMME. 5u3

Qui veut nous éblouir par l'éclat d'un grand nom. Loin de moi pour toujours un injuste soupçon. Je puis avec Pascal, sans être misanthrope, M'attrister du désordre; et je puis avec Pope, Sans vouloir remplacer par une fausse paix Une utile tristesse et de sages regrets , Reconnoître celui dont la bonté suprême Met un ordre nouveau dans le désordre même : Celui qui, tendre père, ainsi que Dieu vengeur, Ne nous punit jamais dans toute sa rigueur. S'il ne nous aimoit plus, si sa main paternelle Cessoit de soutenir une race infidèle.

Que serions-nous, hélas! Je vais te le montrer. Admirons, et jamais ne cessons d'admirer Ce que la terre entière à toute heure publie, La divine sagesse et l'humaine folie.

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