A M, LE CHEVALIER DE RAMSAY
Tout mortel en naissant apporte dans son cœur '
Une loi qui du crime y grave la terreur.
Mais si, pour conserver ce rayon salutaire.
De la société le lien nécessaire ,
Par de secondes lois si nos devoirs connus,
Si de fréquens avis , d'exemples soutenus ,
Ne font, par un concours d'heureuses influences,
Germer de nos vertus les tardives semences,
Cher Ramsay, que bientôt, père de tous forfaits,
L'orgueil (étoit-ce ainsi que Dieu nous avoit faits ! )
Va jeter dans ce cœur de funestes racines!
Que ce champ produira de ronces et d'épines!
Et quand nos maux communs nous devroient réunir. Pourquoi , l'un contre l'autre armés pour nous punir , Voulons-nous donc hâter la vengeance céleste?
SUR L'HOMME. dî>.5
L'homme est toujours pour l'homme un ennemi funeste. Quels perfides complots, quels harbares transports. Que d'horreurs , cher ami, que de sang, que de morts, Quels crimes, qu'à regret on est forcé de croire , Offre le genre humain dans sa tragique histoire!
Autrefois dispersés, féroces et muets,
I^es hommes, nous dit-on, errans dans les forêts ,
Quoiqu'ils n'eussent encor que leurs ongles pour armes,
Les remplissoient de cris , de meurtres et d'alarmes;
Et ce qu'étoient alors nos sauvages aïeux,
Une fdle en nos jours l'a fait voir à nos yeux.
Ce n'étoient point des mots qu'articuloit sa bouche :
Il n'en sortoit qu'un son, cri perçant et farouche.
Des vivans animaux que décliiroit sa main
Les morceaux palpitans assouvissoient sa faim.
Dès l'enfance elle erra de montagne en montagne,
Et souilla ses déserts du sang de sa compagne.
Pourquoi l'immola-t-elle à ses propres fureurs?
Quel intérêt si grand vint séparer deux cœurs
Qu'unissoient leurs forêts, leur âge et leurs misères?
Reconnoissons les mœurs de nos antiques pères.
Oui , quand même un Orphée eût pu dans les cités
Par sa lyre entraîner ces animaux domptés ,
Qui croira que long-temps des sons les captivèrent ^
Les menaçans arrêts qui sur l'airain brillèrent ,
Les chaînes, les prisons, les gibets, les tourmens,
De la société furent les fondemens.
Les rois , les magistrats dans un état paisible
Marchèrent précédés de leur pompe terrible, De soldats, de licteurs, de glaives, de faisceaux : Car que nous serviroient les lois sans les bourreaux?
Allons-nous donc enfin dans le sein de nos villes ,
Loin des affreux combats couler des jours tranquilles?
Quand nos princes entre eux auront réglé leurs droits,
Qu'une éternelle paix soit le fruit de leurs lois.
Non, non, cherchons plutôt tant de sujets de guerre.
Que toujours notre sang puisse engraisser la terre.
Hâtons-nous d'inventer par un sublime effort
L'art de multiplier les foudres de la mort.
Du cruel javelot, de la flèche homicide
Le vol à notre gré n'est point assez rapide :
Sous nos béliers les murs tombent trop lentement.
Et notre catapulte écrase foiblement.
Servez-nous mieux, pierriers , carcasses, coulevrines,
Mortiers, bombes, canons, infernales machines,
Renversez ces remparts, rompez ces bataillons.
Et soumettez ces mers à nos fiers pavillons.
Abordons au milieu de vos sombres nuages;
Embrasons, arrachons mâts, voiles et cordages ;
Que par vous, et le fer, le vent, le feu, les eaux,
La mort de tous côtés entre dans ces vaisseaux.
Quelles raisons d'état causent tant de ravages?
Hélas! quelles raisons arment tous ces sauvages?
Errans, nus, quels états ont-ils à limiter?
Des bornes d'un désert veulent-ils disputer?
Une éternelle haine est leur seul manifeste.
Au malheureux captif cette haine est funeste,
Lorsque le jour marqué pour les tourmens vengeurs, Jour de gloire et de joie, assemble ses vainqueurs, Quand, jaloux de paroître insensible victime, A-veo un ris forcé lui-même il les anime. 11 voit son corps par eux lentement déchiré , Par eux chaque lambeau prompfement dévoré; Tandis que, de ce sang arrosant sa mamelle, La mère à ses enfans, qu'elle rend dignes d'elle. Offre un lait qu'elle change en un suc de fureur. Quel courroux, ou plutôt quel prodige d'horreur! Quand nul frein ne l'arrête, il en est donc capable L'homme, l'être pensant, l'animal raisonnable! Et vous Domitien, Caligula , Néron, Vous qui fîtes frémir la terre à votre nom , De tant de doux plaisirs quand l'empire du monde Vous offre à tout moment une source féconde. Bourreaux de vos sujets , pourquoi dans vos transports N'aspirer qu'au plaisir de régner sur des morts?
De ces monstres affreux que veux-je ici conclure?
Le penchant oii conduit la coupable nature.
Qui veut lâcher la bride à son emportement,
S'il peut tout ce qu'il veut, devient monstre aisément.
Le plus doux des mortels aime à voir du rivage
Ceux qui, près de périr, luttent contre un orage.
Sur l'objet dont l'horreur me devroit écarter
Par un charme secret je me sens arrêter.
I/infortune d'autrui semble nous satisfaire,
Et souvent dans le meurtre on se plaît sans colère.
A notre honte, ainsi qu'à celle de nos lois,
Quels spectacles, quels jeux régnèrent autrefois! Rome, qui prodiguoit, par un mépris bizarre, A tout peuple étranger le titre de barbare, jNe repaissoit ses yeux que des pleurs des mortels, Et de sang inondoit ses théâtres cruels. Là, sous les dents des ours, l'esclave méprisable Ne sait que faire entendre une voix lamentable : Mais le gladiateur, mieux instruit à mourir. Semble, percé de coups, expirer sans souffrir. Si la nature en lui, plus long-temps vigoureuse. En retardant sa mort, la rend plus douloureuse; De son corps engraissé par un doux aliment Si le sang plus épais coule plus lentement , Hâtez-vous d'applaudir dans une joie égale. Vous, graves sénateurs, et toi, jeune vestale.
Pour calmer cette horrible et longue passion ,
Qu'il a fallu de temps à la religion !
Et vous, de notre foi premiers dépositaires.
Vous que nous révérons sous le nom de nos pères,
Que de larmes, hélas! il vous en a coûté
Pour rappeler entin l'homme à l'humanité !
Ne vit-on pas encor chez nos pieux ancêtres ,
Dans nos moindres procès, dans ceux même des prêtres,
Nos braves en champ clos, d'un et d'autre coté,
Courir le fer en main, cherchant la vérité?
«Forçons Dieu, disoient-ils, a rompre le silence:
« Il doit dans les combats soutenir l'innocence.
a Éprouvons qui de nous il voudra protéger :
a C'est en nous égorgeant qu'il faut l'interroger. »
En vain plus d'une loi nous défend la vengeance :
Le fer nous suit toujours ; et pour nous dès l'enfance
L'instrument du courroux devient un ornement
Que le foible vieillard traîne encor follement.
Que fait-il entre amis cet ornement funeste ?
Il attend l'imprudence ou d'un mot ou d'un geste.
Si je n'avois , hélas ! à craindre que ce fer !
Mais ces coups médités dans la nuit de l'enfer,
Que ne soupçonne point un cœur noble et sincère ,
Et qu'enfonce la main que l'on croit la plus chère ;
Ces éloges flatteurs, ces doux embrassemens,
Ces services promis avec tant de sermens,
De si tendres discours dont la douceur m'entraîne ,
Ce voile d'amitié que couvre tant de haine....
Ah ! daigne par pitié m'attaquer sans détour !
Cruel, romps ton nuage et m'écrase au grand jour.
Crois-tu que je me plaise, en mon humeur chagrine,
A ne voir que malheur, que désordre et ruine?
Mes yeux sont plus contens , cherRamsay, quand je vois
Des objets consolans, des hommes tels que toi.
Du torrent débordé quel que soit le ravage ,
Le ciel a ses amis qu'il sauve du naufrage.
Nous les reconnoissons à cette douce paix
Que celle de leur ame étale sur leurs traits ;
A ce front qui d'abord annonce la présence
Et la sérénité de l'heureuse innocence.
Ils sont l'honneur de l'homme : on peut à leurs discours.
Sans craindre un repentir, se confier toujours.
L'aimable vérité, sur leurs lèvres assise.
En bannit l'art qui trompe, et même qui déguise,
53o ÉPITRE 11
Il n'est point dans leurs cœurs de replis tortueux. Hélas ! nous naissons tous pour être vertueux. Le chemin aplani sans cesse nous appelle. Eh ! pourquoi s'égarer quand la route est si belle ? De notre vrai bonheur un ennemi jaloux A sans doute établi son règne parmi nous. C'est celui dont Milton , qu'admire ta patrie , Peint sous des traits si forts l'implacable furie.
Avant qu'il eût fondé son trône en ces bas lieux,
Prince impur, autrefois l'un des princes des cieux.
Il osa de Dieu même envier la puissance ;
Et, voulant égaler, las de l'obéissance,
Celui qu'impunément on ne brave jamais,
11 alluma la guerre au séjour de la paix.
Déjà le ciel trembloit ; et les anges fidèles
Voyoient marcher contre eux les légions rebelles.
L'Eternel se leva : Satan du haut des airs,
Comme l'éclair qui fuit, tomba jusqu'aux enfers.
Accablé du tonnerre, interdit, immobile.
Pour la première fois sa rage fut tranquille.
Mais bientôt dans l'horreur de ces gouffres brûlans,
Tournant de tous cotés ses yeux étincelans,
Il relève à la fin sa tête infortunée.
Que par des coups profonds la foudre a sillonnée.
O surprise ! 6 douleur ! il voit autour de lui
Ses soldats (désormais quel sera son appui ? )
Compagnons de sa chute ainsi que de son crime,
Sans mouvement, sans voix, étendus sur l'abîme.
Que lui peut-il rester , qu'un désespoir affreux ?
SUR L'HOMME. .^:^i
Il le sait : cependant sur son front ténébreux
Il ose rappeler l'audace et l'insolence,
Et rompre par ces mots ce lugubre silence :
« Chérubins ( car toujours ce grand nom vous est dû ) , « Archanges consternés , qu'avez-vous donc perdu ? « Un combat : au hasard on en doit l'avantage. « L'irréparable perte est celle du courage : (c Le mien est invincible : et dans ce cœur altier , « Amis, rassurez-vous, je le sens tout entier. « Qu'avez-vous donc perdu ? Quelques trônes peut-être. « Mais, assis dans le ciel, n'aviez-vous pas un maître? c( Nos trônes sont ici. Les enfers sôus nos lois (c Seront des cieux pour nous, quand nous y serons rois. «D'innombrables sujets quelle moisson s'apprête? « Ma valeur vous promet une prompte conquête. « Aux enfans de la terre, anges, vous le savez, c( Dieu destine les biens dont il nous a privés. «De cet arbre naissant corrompons la racine, « Et de toute la race infectons l'origine. « Ces nouveaux favoris, l'objet de tant d'amour, « Qui doivent dans le ciel nous remplacer un jour, « Peupleront avec nous ces gouffres redoutables. « Malheureux et médians , à nous-mêmes semblables , «De folles vanités j'enivrerai leurs cœurs, « Et je leur fermerai les yeux sur leurs malheurs. « Que celui dont la haine aujourd'hui nous outrage, « Méconnoissant bientôt son infidèle ouvrage , « Soit contraint d'avouer que je suis son rival. « S'il est le dieu du bien, je suis le dieu du mal.
« Je veux que , par un coup qui couronne mon crime ,
« La terre soit mon temple, et l'homme ma victime.
((. Je sèmerai les maux dont je suis tourmenté,
« La haine, la fureur, l'orgueil, la cruauté.
« Voilà mon paradis. Je mets ma gloire à nuire ;
« Je ne puis désormais me plaire qu'à détruire. »
Il annonçoit ainsi ses funestes projets :
Nous n'en avons que trop affermi le succès.
Il frémit cependant , au milieu du ravage ,
Retenu par la main que sait mettre à sa rage
Celui qui doit enfin l'enchaîner pour jamais ;
Celui qui doit confondre, en ramenant la paix.
Les soupçons qu'aujourd'hui forme notre ignorance.
En attendant ce jour, courons, pleins d'assurance.
Dans le sein de ce Dieu qui protège les siens ,
Et des maux les plus grands tire les plus grands biens.
FTN DES EPTTRES SUR L HOMME.