‹ PoésiesChapitre 55 sur 64 · SUR LES DEUX EPITRES SUIVANTES · texte numérisé non relu

SUR LES DEUX EPITRES SUIVANTES

Je puis bien, à la tête de ces deux épîtres, m'appliquer, à cause de l'obscurité de la matière que j'y traite, ces paroles de Cicéron sur une autre matière : « Je l'ex- « pliquerai comme je pourrai, non en prononçant des « oracles certains , comme un autre Apollon , mais en '< suivant, comme un foible mortel, la conjecture la plus « probable. '> Ut potero explicabo , non tamen ut Pjthius ApoUo, certa ut suit et fixa quœ dixero , sed ut homunculus j prohahiliorem conjecturani sequens. Tuscul. i.

Tout est obscur pour nous ; et la question dont je vais parler, une des plus obscures de la philosopbie , doit du moins servir, comme beaucoup d'autres, à humilier notre esprit curieux. C'est la réflexion que fait Bayle "^ : «Les actions des bêtes, dit- il, sont peut-être lui des « plus profonds abîmes sur quoi notre raison se puisse «exercer; et je suis surpris que si peu de gens s'en « aperçoivent. »

Le petit nombre de ceux qui s'en aperçoivent prouve le grand nombre de ceux que le préjugé entraîne. Loin de connoître la difficulté de cette matière, on ne soup-

Dictiouu. ail. Barbe.

conne pas même qu'elle puisse faire naître une difficulté. Nous voyons dans les bétes et dans les hommes plusieurs actions semblables.

Nous ne doutons pas que , comme ces actions sont en nous une suite de nos pensées, elles ne soient aussi dans les bêtes , que nous croyons sensibles au plaisir et à la douleur, une suite de leurs pensées. Quelques-unes des bêtes paroissent nous aimer, et sont certainement aimées de nous : pourrions-nous prodiguer notre amour à une matière insensible? Les bêtes ont donc une ame , suivant le préjugé des sens; et suivant un autre préjugé, leur ame, moins noble que la nôtre, est d'une autre nature. Montaigne n'y mettoit point de différence; mais heureusement, du moins, peu de gens ont pour la condition humaine ce mépris qu'avoit Montaigne. Peu jaloux de l'empire que , selon lui , Fliomme s'arroge sur la terre et sur les animaux, il étoit, disoit-il, tout prest a s^ en démettre. INous avons ordinairement plus de fierté, et nous voulons conserver le rang de supériorité que la raison nous donne sur les animaux. Ainsi nous leur donnons une ame; mais cette ame n'est point raisonnable comme la nôtre.

Voilà ce que nous pensons quand nous n'écoutons que nos préjugés; et voilà aussi ce que presque tous les philosophes de l'antiquité ont pensé. Il en faut excepter la secte pythagoricienne, qui croyoit que les mêmes âmes communes aux bêtes et aux hommes passoient par une circulation continuelle du corps d'une bête dans celui d'un homme, et du corps d'un homme dans celui d'une bête. Ce système de la métempsycose , que Pytha-

AVERTlSSIiMENT. 553

gore avoit pris des anciens braclimanes , quelque absurde qu'il soit, prouve que ces philosophes étoient persuadés (lue lame, par sa nature, est un être immortel. Les autres philosophes n'ayant pas une idée claire de la distinction des deux substances , raisonnoient comme le peuple, croyoient les âmes des bêtes fort inférieures aux nôtres, mais ne doutoient pas que les bêtes n'eussent une ame. Elles avoient, suivant les stoïciens, l'impétuosité des passions, mais non pas les passions, parce que toutes les passions , même celles qui dérangent la raison , supposent la raison. Qiiamvis rationi iiiimica sit ira y dit Sénèque, numquam taman nascitur, iiisi uhi rationi locus est. Plutarque, dans le traité qu'il a composé sur cette matière, n'en examine pas le fond. Il examine seulement si les animaux terrestres ont plus de sagacité que les animaux aquatiques. Il introduit deux avocats qui plaident l'un contre l'autre. Chaque plaidoyer est appuyé sur des faits, ou très-faux, ou très-incertains; et le juge ilécide que ces deux avocats, en se réunissant, sont trèspropres à combattre ceux qui soutiennent que les animaux n'ont point d'intelligence.

Ou dispute sur le sentiment de saint Augustin , parce que , comme il n'a pas traité en philosophe cette question , qu'il appelle une des obscurités de la nature, ohscura naturœ , il ne s'est pas expliqué clairement. Quand il dit cependant , vita hrutorum est spiritus -vitalis , constans de aère et sanguine , animal is , sed sensibilis , mémoriam habens , intellectii carens ^ cum carne inoriens ^ in a'èra evanescens , il ne dit rien qui ne puisse convenir à la matière. Les animaux, ayant comme nous un cerveau ,

du sang, des esprits, etc., ont une espèce de mémoire par les traces formées dans leur cerveau, que réveillent les sons, ou les objets qui les ont formées; et quand saint Augustin parle d'une vie composée de chair et de sang qui s'évapore dans les airs, on doit être certain qu'un aussi grand métaphysicien n'entendoit pas un être spirituel. Enfin, de son grand principe, sur lequel j'appuie ma seconde épître, on doit tirer comme une conséquence certaine que les bêtes n'ont rien que de matériel. Quoique la bonne philosophie nous le persuade, cependant l'écrivain espagnol qui osa le premier n'en faire que des automates n'eut point de sectateurs, et son système, qu'il ne sut pas bien défendre, ne fit aucun bruit. Mais ce même système, soutenu depuis par les principes de Descartes, fit en peu de temps d'étonnans progrès , et tous les plus fameux philosophes l'embrassèrent. Il faut avouer que ces progrès se sont ralentis dans la suite : il semble même aujourd'hui que l'ancien préjugé veuille reprendre le dessus; nos sens nous y ramènent toujours ; et lorsque nous voyons dans les bêtes une si parfaite imitation de nos sentimens, nous ne pouvons nous résoudre à croire que cette imitation ne soit qu'un mécanisme; nous allons jusqu'à nous imaginer que nous risquerions pour nous-mêmes en admettant la possibilité d'un mécanisme semblable à la pensée ; mais nous nous trompons beaucoup. «Quel intérêt avons-nous, dit « M. Arnaud, lettre 4^^? ^^^^ l^s bêtes ne soient pas des «< machines? L'art de Dieu en paroît plus merveilleux, « si tout se fait en elles par ressorts ; mais on pourra « croire qu'il en est de même des hommes. Ceux qui le

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« croiront, pourront-ils le croire sans penser? Dès qu'ils « pensent , ils ne sont donc plus des machines. »

Quoique ce parti soit le meilleur à suivre, je ne le prétends pas exempt de grandes difficultés : de quelque côté qu'on se tourne, on trouve un abîme; mais l'abîme est bien plus grand pour ceux qui font les bêtes pensantes que pour ceux qui en font des automates. Les derniers n'ont que leurs sens à combattre, et sont tout au plus dans l'impuissance d'expliquer un mécanisme dont les ressorts nous sont inconnus. Les premiers, que la raison combat à tout moment, sont dans l'impuissance d'expliquer la nature de l'ame. Par quel principe feront-ils agir les bêtes ?

Recourii' à P instinct, c'est réveiller le péripatétisme, et se contenter d'un mot vide de sens. Dire avec l'auteur du Voyage du inonde de Descartes "^ que l'ame des bêtes n'est ni matière, ni esprit, mais un être mitoyen, c'est dire qu'entre être et n'être pas il peut y avoir un milieu. Lame plastique que leur donne Hartsoèker est aussi peu intelligible. Leur donner un être immatériel, mais mortel, un être qui pense, mais qui ne raisonne pas, comme l'auteur d'un livre sur ce sujet, imprimé en 1728, c'est leur donner une ame qui n'est point une ame, de même que ceux qui leur donnent une ame sensitive, terme qu'ils ne peuvent expliquer. Dire avec Locke •< qu'on ne sait pas s'il n'y a point quelque être purement «matériel qui pense, parce qu'il n'est peut-être pas plus « difficile à Dieu d'ajouter à la matière une faculté de

Le père Dank'l.

« penser que d'y ajouter une substance pensante, » c'est admettre un peut-être plus inconcevable que la question même. S'imaginer que les animaux sont autant de diables incorporés, et que, par une étrange métempsycose, qui durera jusqu'au jour du jugement , ils commencent dans ce corps leur supplice éternel, on sent assez que cette opinion, quoique très-commode pour répondre à plusieurs difficultés, est exposée à tant d'autres, qu'elle ne peut être soutenue sérieusement ni par un philosophe, ni par un théologien : aussi l'écrivain qui l'a avancée ne l'a-t-il proposée que sous le titre à' A musemens philosophiques.

M. Bossuet, dans son introduction à la philosophie, s'étend beaucoup sur cette matière; mais il paroît n'avoir voulu que défendre la supériorité de la nature humaine. Il prouve combien il est impossible que le même principe qui agit en nous fasse agir les bêtes; et quand il s'agit d'exphquer le principe qui agit en elles, il expose les différens sentimens, et ne décide pas. Honfroy Ditton, Anglais, à la fin de son traité sur la religion chrétienne , examine la même question , et n'hésite pas à donner aux bêtes une ame semblable à la nôtre. Mais que devient-elle après la destruction du corps? Il ne répond à cette difficulté qu'en avouant qu'il n'y peut répondre. « J'avoue ingénument mon ignorance, nous dit-il : comme « je ne puis savoir quelle fin Dieu s'est proposée en créant «les bêtes, et les usages qu'il en fait, je ne sais non « plus de quelle manière il dispose de leurs âmes après « la séparation du corps. Tout cela est couvert pour

AVERTISSEMENT. oSy

« moi d'épaisses ténèbres. Encore un coup, j'avoue mon «< ignorance. »

J'avoue aussi la mienne quand il s'agit d'expliquer le mécanisme des animaux; mais cette ignorance ne m'empêche pas de croire qu'ils n'agissent que mécaniquement. Je puis, à l'exemple de Ditton, agiter la même question à la suite de mon poème sur la religion : elle y est d'autant mieux placée que le sentiment que je soutiens est fondé sur les principes que j'ai établis dans le deuxième chant sur la nature de l'ame et sur la cause de nos malheurs. Il est vrai que dans ces épîtres je ne parle plus si sérieusement, parce que le sujet ne l'exige pas, et que le système cartésien , quoique le plus conforme à la raison, ne doit point être soutenu comme une vérité incontestable. Lorsque je fis ces épîtres, il y a plusieurs années, je n'avois pas intention de faire un ouvrage sérieux, ni même de le rendre public. Il fut imprimé sans ma participation ; et les auteurs du Journal de Paris , dans l'extrait qu'ils en donnèrent au mois de juin lySo, ayant paru soupçonner en moi des sentimens que je n'ai point, je me suis vu dans l'obligation ou de corriger, ou de m'expliquer : ce qui m'a fait faire des cliangemens si considérables , que l'ouvrage n'est presque plus le même.

Après avoir travaillé sur cette matière, j'eus envie de savoir quel sentiment avoit suivi M. le cardinal de Polignac dans son anti-Lucrèce. Il m'honora de la réponse suivante , dont la lecture fera plus de plaisir que n'en peut faire celle de mes vers.

A Anchin , 5 février 17 19.

« Je vous suis bien obligé , monsieur , de la pièce que « vous m'avez envoyée. Si madame la duchesse de N...., « plus capable qu'un autre d'en bien juger, ne se rend « pas à vos raisons , n'en accusez que la force des pré- « ventions, qui feront toujours regarder le sentiment «cartésien comme un paradoxe, malgré la plus solide « métaphysique.

« Puisque vous voulez savoir la route que j'ai prise « dans mon ouvrage sur cette matière, je vous dirai « qu'après le cinquième livre, où je prouve la spiritualité « de notre ame , j'en ai fait un tout entier pour répondre « à l'objection des bêtes, seul refuge des libertins. Il m'a «paru qu'on ne pouvait pas démontrer qu'elles n'ont « aucune pensée , parce qu'il ne seroit pas impossible que « Dieu les eût créées pensantes , mais seulement que « leurs opérations peuvent se faire sans connoissance , « et qu'il est même plus vraisemblable qu'elles n'en ont «point; qu'ainsi cette question de fait, si les bêtes pen- « sent ou non, étant pour le moins douteuse, tandis qu'il «■ est certain que l'homme pense, c'est une absurdité « visible dans le raisonnement d'objecter contre un fait *<■ certain un fait qui ne l'est pas; d'où je conclus qu'ayant « démontré que tout être pensant est incorporel , la com- « paraison de la bête à l'homme ne peut produire que ce «dilemme: Ou elle pense, ou elle ne pense point: si

««elle pense, son ame est spirituelle; si elle ne pense « point , elle ne peut être comparée à l'homme , qui pense " très-certainement ; au lieu que les libertins sont obligés «- de faire ce syllogisme vicieux et ridicule : La bête « pense aussi-bien que l'homme; cependant lame de la ^ bête est matérielle , est mortelle ; donc celle de l'homme « l'est aussi.

« Ils triomphent ordinairement de cette conséquence , « et ne s'aperçoivent pas qu'elle est tirée de deux propo- « sitions entièrement incertaines, pour ne pas dire fausses. « Or est-il permis en bonne dialectique de prouver ce « qui est en question par quelque chose de plus obscur «« encore que ce qui est en question? La philosophie apte prend qu'une ame qui pense est spirituelle et immor- « telle; mais la philosophie n'apprend pas que les bêtes «pensent, puisqu'il y a plus de raison contre que pour. « Elle n'apprend pas non plus que leur ame soit mor- «. telle; car par la raison naturelle nous n'en savons rien, 'c ni par conséquent qu'elle soit matérielle; mais la phi- « losophie démontre, comme j'ai dit, que, si la bête <^ n'est que matière, elle ne pense point, et que, sa ma- « chine étant détruite , tout est détruit en elle , hors 'c les corpuscules , qui peu à peu se joignent à d'autres « corps, et se divisent suivant les lois du mouvement.

« Voilà, monsieur, le plan que je me suis fait, après « y avoir bien rêvé. Je déhvre par là mes démonstrations '« de l'immortalité de l'ame , qui me paroissent évidentes ,

56o AVERTISSEMENT.

« de la nécessité où se mettent les cartésiens de coni- « battre des préjugés qu'il est difficile de déraciner, et « contre lesquels on n'a point d'autre certitude ni d'autre « évidence que celle du principe général et bien établi , « que tout ce qui pense est immatériel et immortel de sa « nature. Personne n'est à vous, monsieur, plus parfai- « tement que

le cardinal de Polignac.

Note su?' cette lettre

Lorsqu'en 1747? l'anti-Lucrèce parut, j'y retrouvai les argumens que m'a voit annoncés M. le cardinal de Polignac en 1 7 1 9 , et j'eus la satisfaction de voir que je ra'étois rencontré avec lui en plusieurs endroits. Il traite cette question avec beaucoup plus d'étendue, puisque mes deux épîti'es ne contiennent pas cinq cents vers, et que son sixième livre en contient quinze cent soixante. Quelque long qu'il soit, il n'ennuie pas, et même est un des plus agréables de l'ouvrage par la variété des peintures , dont quelques-uues sont d'une grande beauté. On ne peut se lasser de lire celle de la perdrix , qui , élevée au sortir de l'oeuf dans une cage , et n'ayant jamais vu son semblable , voit tout à coup un mâle élevé de la même façon. Sa sui'prise à cette vue , sa prévoyance quelque temps après à préparer son nid, la timide attention avec laquelle, quand elle veut couver, elle se pose sur ses oeufs, etc., vers iioo: toutes ces petites choses, décrites en si beaux vers, cessent d'être petites, parce que la poésie les ennoblit.

M. le cardinal de Polignac, en admirant ces actions des animaux, loin d'en conclure qu'ils ont une ame , fait remarquer qu'ils agissent sans jamais avoir été instruits ; qu'ils font tous , en tout temps', les mêmes choses , et que celte uniformité dans leurs actions prouve qu'elles ne sont pas la suite de leurs pensées : ainsi , quoiqu'il ne décide pas la question , il paroît toujours favorable au système cartésien.

Quelques mois après que mes deux épitres eurent paru , en 1747» M. le cardinal Quirini , bibliothécaire du Yatican et évêque de Bresse , m'honora d'une lettre datée de Bresse le 21 août de la même année. Par cette lettre,

AVERTISSEMENT. 56r

qu'il a fait imprimer flans un de ses ouvrages adressés à M. le marquis Rinuccini, il fait entendre qu'après avoir été sur cette matière cartésien dans sa jeunesse, il a changé de sentiment, par cette raison, que les animaux paroissent sensibles aux Y^^nisirs, puisqu'ils se livrent, dit cette éminence , à la gourmandise comme les hommes , j'usqu à des excès nuisibles à leur conservation. Je crois qu'un cartésien bien affermi dans ses principes pourroit répondre à cette difficulté.

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