‹ PoésiesChapitre 56 sur 64 · A MAD\ME LA DUCHESSE DE N · texte numérisé non relu

A MAD\ME LA DUCHESSE DE N

A QUEL honteux affront m'allez-vous exposer! Et quelle loi, duchesse, osez-vous m'imposer! Pourrez-vous sans colère écouter un système Dont cent fois la rigueur m'a révolté moi-même? Laissez-moi bien plutôt renfermer en secret Les dures vérités que je crois à regret. Mais déjà mon refus commence à vous déplaire. Je vais donc révéler, philosophe sincère, Mes sentimens affreux , barbares , inouïs : Souvenez-vous du moins que je vous obéis.

Lorsque, des préjugés brisant la longue chaîne. Ma raison, libre enfin, me parle en souveraine, Ce chien qui suit mes pas (duchesse, plaignez -moi Je le répète encore à regret, je le croi). Ce chien ne m'offre plus qu'une trompeuse image De la fidélité qui paroît son partage.

Insensible automate , il me suit sans me voir ; Il fait mes volontés sans jamais les savoir.

Sans colère il s'irrite, il gémit sans se plaindre ; Sans ni'aimer il me flatte, et me fuit sans me craindre. Le sang fait tout en lui, seul maître de son corps, Sans qu'une ame préside au jeu de ses ressorts. Si dans quelques momens , touché de ses caresses, D'un cœur prêt à l'aimer j'écoute les foiblesses ; Si, dans les cliâtimens qu'il me paroit souffrir, Par ses cris douloureux je me laisse attendrir. Descartes, ou plutôt la raison me rappelle. Et, dictant contre lui sa sentence cruelle. Le déclare machine..., A ce mot quel courroux En des yeux menaçans change ces yeux si doux ! Vous vous troublez. « Qui ? moi? Perdez cette espérance : (c On ne s'irrite point contre l'extravagance ; a Et mon juste mépris vous met au rang des fous. « Philosophe et rimeur, quels titres contre vous! »

Poursuivez : amoureux d'honorables injures.

J'offre à la vérité ces délices si pures;

Et d'un ingrat mépris dussiez-vous m'accabler,

Pour défendre nos droits, j'ose encor vous parler.

Oui , c'est de l'homme ici que je plaide la cause ;

Et pour lui-même enfin contre lui je m'oppose.

Pouvez-vous consentir qu'à nos fers destinés.

D'indignes animaux à la terre bornés

Partagent avec nous cette clarté divine

Qui nous rappelle à tous notre illustre origine?

Consultez la raison : son oracle éternel

Vous dira, comme à moi, que notre être immortel,

Tj'ame, rayon de Dieu, son souffle, son image.

SUR L'AME DES iiETES. 5(35

Esl un don qu'il n'a fait qu'à son plus bel ouvrage. De ee Dieu, dites- vous, les^dons sont différens : Quand pour nous sa bonté prodigue les plus grands. Aux plus vils animaux, en biens inépuisable. Il accorde au lieu d'ame un instinct admirable. Qui peut.... Je vous arrête, et, ferme sur ce point, Je proscris un vain nom, un être qui n'est point. Oui, quand de la raison j'approclie la lumière , Je n'en puis voir que deux, \ esprit et la matière. De ces êtres divers l'homme, assemblage heureux. Par des liens secrets les réunit entre eux : La matière , être épais , étendu , divisible ; L'esprit, être pensant, simple, pur, invisible. Par ce guide immortel, dont l'homme est honoré, Un stupide animal peut-il être éclairé?

Vous n'osez soutenir une erreur si grossière ; iMais s'il n'est point ce guide, il n'est donc que matière.

Je triomphe ; et déjà mon premier argument Dans votre esprit troublé porte l'étonnement. c< Sans chercher, dites-vous, la gloire d'y répondre, c( J'argumente à mon tour, et je vais vous confondre:

« Parcourez d'un coup-d'œil tous ces appartemens , « De la cire et du miel édifices charmans : (( Comptez les magasins de cette mouche habile, « Digne de nos regards et des vers de Virgile. « Tous ces bruyans sujets, si soumis à leur roi, « A vos subtilités répondent mieux que moi. « Contemplez des fourmis la prévoyance active ;

c( Admirez des oiseaux la prudence attentive.

c( Pourquoi dans les rochers, les arbres, les buissons,

a Vont-ils si loin de nous cacher leurs nourrissons?

« Nous les avons contraints à devenir si sages,

a Et notre cruauté les a rendus sauvages.

« Puisqu'ils savent nous craindre et prévoir leur malheur,

« Cette crainte est leur gloire et notre déshonneur.

(.< Le fol amour, suivi de ses transports terribles,

« Entre aussi quelquefois dans ces âmes paisibles :

« La colombe elle-même apprend à s'irriter.

a J'entends d'un peuple entier la discorde éclater,

« Une Hélène a soufflé cette ardeur meurtrière ;

(c Plus d'un héros pour elle a mordu la poussière;

« Et l'oiseau dont le chant , noble cri du réveil ,

c( Doux salut de l'aurore, appelle le soleil,

« Souvent à haute voix célèbre sa victoire ,

(( Tandis qu'abandonnant ses amours et sa gloire,

« Le vaincu prend la fuite, en détournant les yeux

« Vers les antiques toits, palais de ses aïeux.

« Insectes, moucherons, respirent tous la guerre;

« Et de leurs grands débats veulent remplir la terre.

« Ils ont, pour attaquer, leurs glaives et leurs dards;

a Ils ont , pour se cacher, leurs camps et leurs remparts.

« Vengeur de la patrie, un courageux Pompée

« Veut ravir à César sa puissance usurpée,

a Guerre plus que civile, où du combat fatal

« Mars, l'homicide Mars vient donner le signal.

« Le sang coule , et bientôt le destin fait entendre

« Ce qu'il a résolu du heau-pere et du gendre.

« Mais ce n'est point toujours par des exploits si grands

« Qu'ils termiiienl entre eux leurs nobles clilïérends:

« Loin du bruit de Bellone, en d'obscures retraites,

« Ils savent méditer des traliisons secrètes.

« Un fîl industrieux, perfidement tissu,

t( Arrête dans les airs un ennemi déou:

« Et ta toile, Arachné, quoi que l'on nous raconte,

(( Même après ton supplice , à Minerve fait honte.

« Ne sera-t-elle aussi qu'automate à vos yeux ?

« Proscrivez seulement par ce titre odieux

«La bête (qui voudroit en prendre la défense?)

« Dont le nom méprisable annonce l'ignorance;

w Celle qui tout un jour rumine dans un pré ,

« Ou l'immonde animal par le juif abhorré.

« Mais de nos «actions l'imitateur habile,

« En tours ingénieux le singe si fertile ;

« Le renard qui s'échappe aux chiens qu'il a trompés ,

« Tous deux dans votre arrêt sont-ils enveloppés?

« Quoi! n épargnez-vous point la triste Philomèle ?

ce Ah! cruels, entendez gémir la tourterelle,

« Et du cerf aux abois considérez les pleurs!

c( Mais vous êtes, hélas! plus durs que les chasseurs:

« Pourquoi chercher si loin des objets de tendresse ?

« Contemplez seulement ce chien qui me caresse.

<( Avouez, si pourtant vous connoissez l'amour,

« Qu'il a bien de mon cœur mérité le retour.

« A mes commandemens quelle oreille attentive !

« Fut-il obéissance et plus prompte et plus vive?

«Je l'appelle, il accourt; je me lève, il me suit;

« Je m'arrête, il attend ; je le chasse, il s'enfuit;

«Ses soupirs, son œil triste, et sa tête baissée,

« Expriment sa douleur et prouvent sa pensée. « Un rival indiscret ose-t-il me flatter, « Sa jalouse fureur brûle de l'écarter. «Je m'éloigne : quel trouble, et quelle impatience! « Que de gémissemens pour un moment d'absence ! « Je reviens : quels transports! que de soins empressés ! « Transports toujours nouveaux, soins désintéressés. « Ardent, soumis, fidèle, il m'aime, sans prétendre « Que quelque heure a nie voir, et le reste a m attendre. y>

Duchesse , à m'émouvoir vous travaillez en vain. Songez qu'un philosophe armé d'un cœur d'airain. Sans que jamais respect ni prière le touche. Suit d'un pas obstiné sa vérité farouche. Tous ces faits merveilleux, je les sais, je les crois; Ils m'étonnent : c'est tout ce qu'ils peuvent sur moi. Surpris d'une machine à mes yeux si parfaite, J'en rapporte la gloire à la main qui l'a faite. J'en cherche les ressorts, et moins je les puis voir, Plus j'en dois admirer l'auteur et son pouvoir. Quand d'une montre encor j'ignorerois l'ouvrage, Quoiqu'elle offre à mes yeux une aiguille si sage, Dont chaque pas égal, juste règle du temps, M'avertit d'en saisir les rapides instans; Et quoique le marteau qu'elle renferme en elle , Dans tous les coups qu'il frappe, à l'aiguille fidèle, Vingt fois me les répète et réponde à mes doigts, Dont l'importunité l'interroge vingt fois, Croirai-je qu'en son sein c'est une ame qui veille Pour satisfaire ainsi mes yeux et mon oreille ?

SUR i/AME DES BETES. 569

Non , non , lorsque je suis servi par un acier

Qu'a façonné la main d'un artisan grossier,

Et quand sous des doigts morts une bouche sans vie

Fait soupirer la flûte avec tant d'harmonie,

Que de cuivre et de bois l'automate formé

Par l'amant de Syrinx me paroît animé ,

Je vois dans l'animal avec moins de surprise

Tous les effets d'un sang que son feu subtilise.

Tantôt ce sang rapide, à l'ame obéissant,

Allume dans nos yeux un regard menaçant;

Et tantôt sur nos fronts fait rayonner la joie.

Egalement docile à l'ame qui l'envoie.

Eh! que dis-je ! Souvent , trop prompt à nous trahir,

Ce sang à l'ame môme ose désobéir.

En vain l'homme outragé veut étouffer sa rage :

Un torrent qui bouillonne enflamme son visage ;

Et s'il veut, quand il craint, affecter la valeur,

Son sang qui s'en retire y laisse la pâleur.

Des secrets sentimens qu'excite la nature

Sur nous , et malgré nous , éclate la peinture.

Dans les dangers pressans , le corps sait précéder

Notre ame, qui n'a pas le temps de commander.

Pour défendre mon œil qu'attaque la poussière.

Un muscle sans mon ordre en baisse la paupière.

L'enfant prêt à tomber étend ses foibles bras :

Ce geste involontaire a suivi son faux pas ;

Et la main qui s'expose au coup inévitable

Prépare pour le front un secours favorable.

D'ignorans portefaix, pour soutenir leur poids.

D'un savant équilibre accomplissent les lois.

Quand je vois tant d'humains que Famé à peine éclaire, Je suis prêt à douter qu'elle soit nécessaire. Que sert-elle au sauvage enfoncé dans un bois ? Que fait l'être pensant dans un brute Iroquois? En exemples pareils nos climats sont fertiles : Dans nos sots villageois que d'ames inutiles! Ils labourent leurs champs, ils parlent à leurs bœufs, Et le soin de penser ne fut point fait pour eux. IVon moins que ses chevaux leur conducteur stupide Mériteroit souvent et le mors et la bride. Un manœuvre se lève, et, chargeant sur son bras La règle, le marteau, l'équerre, le compas, Va tailler lentement la pierre qu'on lui donne : Courbé sur elle, il frappe, il polit, il façonne; La nuit vient, il s'endort; et le soleil nouveau Le rappelle à sa pierre, il reprend son marteau. Son travail, ou plutôt l'espoir du gain l'enflamme; Il passe ainsi ses jours : bel emploi pour son ame 1 S'il alloit me répondre : « Et que fais-lu de mieux? « De rimes occupé, distrait, sombre, ennuyeux, « Tu cours après des sons : bel emploi pour la tienne ! « Aucun trouble du moins n'inquiète la mienne. « De ma tranquillité laisse-moi le bonheur, « De tes raisonnemens je te laisse l'honneur. »

Mais c'est trop m'écarter , mon sujet me rappelle ; J'y reviens, et conclus que la flamme immortelle. Qu'enferment des humains les corps les plus épais , Dans ceux des animaux ne s'allume jamais.

Et d'où vient qu'en effet la longue expérience

N'augmente point en eux l'adresse et la science?

Ce vieux chat, vieux rêveur, sans être plus instruit,

De ses réflexions ne nous montre aucun fruit.

Du premier coup d'essai, par le même artifice, S

Un oiseau de son nid élève l'édifice ;

Tandis que les travaux, les leçons et les ans

Ont formé par degrés nos esprits ignorans.

Quand je vois ce castor qui ne fait que de naître.

Si savant dans un art dont il n'eut point de maître.

Je ne puis rapporter cet étonnant savoir

Qu'à de secrets ressorts que le sang fait mouvoir.

Oui, je le crois, duchesse, et la foi me l'ordonne.

Tout prêt à soutenir ce mot qui vous étonne.

De Descartes demain le hardi sectateur

Osera vous montrer, s'érigeant en docteur

(Dût ce titre nouveau mieux prouver sa folie).

Sur la religion sa doctrine établie.

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