‹ PoésiesChapitre 57 sur 64 · A MADAME LA DUCHESSE DE N · texte numérisé non relu

A MADAME LA DUCHESSE DE N

Je viens renouveler un combat peu commun , Que ne tenteroit pas mon courage importun , Si VOUS étiez semblable à ces femmes frivoles , Stériles en raisons, fertiles en paroles, Arbitres d'une robe, et juges d'un ruban, Qui, sans les doux attraits de quelque heureux roman. Jamais de leurs regards n'honoreroient un livre. Duchesse , à d'autres soins votre bon goût vous livre : Dès long-temps attentive à nourrir votre esprit D'un entretien solide, ou d'un utile écrit. Vous réparez l'honneur d'un sexe à qui l'usage Sembloit avoir donné l'ignorance en partage.

C'est la cause du ciel que je plaide aujourd'hui , Et le grand Augustin va me servir d'appui.

Sous l'empire d'un Dieu tout-puissant, équitable, J j'innocence est heureuse , et qui souffre est coupable.

Au bien de ses enfans un père intéressé

Punit même h regret , quand il est offensé.

A s'armer de rigueur nous l'avons su contraindre :

Fils ingrats, fils pécheurs, est-ce à nous de nous plaindre?

Mais à nos cliâtimens les animaux unis

Seroient donc à la fois innocens et punis î

En eux je vois la peine, et ne vois point le crime ;

Et leur plainte seroit peut-être légitime ,

Si, connoissant leurs maux, ils élevoientces crîs :

« Victimes du courroux, vils jouets du mépris,

(( Quelle est donc ta clémence, ou plutôt ta justice?

« Pourquoi , soumis à l'homme, objets de son caprice,

« Sous son règne cruel vivons-nous gémissans,

«D'un maître criminel esclaves innocens?

(( Grand Dieu , prends-tu plaisir à voir des misérables ?

« Par grâce, romps le fil de nos jours déplorables.

« Tu nous les as donnés , retire ton présent :

« Ou rends-nous plus heureux, ou rends-nous au néant. »

Ne me répondez pas qu'ils ont commis peut-être

Quelque antique forfait qu'ils ne peuvent connoître.

Verrions-nous donc entre eux ce divers traitement ,

Ce partage inégal d'un commun châtiment?

Tout semble rire à l'un , tout conspire à sa joie,

Et l'autre du supplice est l'éternelle proie.

Tandis que ces chevaux à courir destinés,

Et pour vingt sous par heure au public condamnés,

Attachés nuit et jour à leurs tristes voitures ,

Chargés injustement de brutales injures.

Maigres, secs, efflanqués, de coups de fouet meurtris.

574 PÎPITRE II

D'un harnois déchiré traînant les vieux débris , N'ont, pour mettre à profit l'instant qui les répare, Que le foin que leur jette une main trop avare , Le coursier d'un prélat, s'engraissant à loisir, Voit abonder l'avoine au gré de son désir; Couché nonchalamment sur une ample litière , Seulement quelquefois levant sa tête altière , Ecumant, frappant l'air d'un fier hennissement. Sous un poids qui l'honore il marche lentement. Ce dogue , utile esclave , et garde incorruptible , Si fidèle à son maître, aux voleurs si terrible. D'une chaîne accablé, gémit dans sa prison; On lui plaint un pain noir, pétri d'orge et de son. Qu'un astre différent éclaira la naissance De ce chien, tendre objet de votre complaisance ! Rassasié, content, il dort sur vos genoux; Et pour tout dire enfin , il est aimé de vous. Le ciel auroit-il pu, juste dans sa vengeance, Entre des criminels mettre tant de distance? Parmi nous, il est vrai, quoique tous condamnés, Il est des favoris qui semblent épargnés , Des mortels qu'en tout temps la fortune caresse. Que sur des lits de fleurs, pleins d'une douce ivresse, Dans leurs brillans palais endort la volupté : Du tonneau d'amertume ont-ils jamais gbûté? Le pauvre, né pour eux, leur vend ses bras serviles. L'un , brûlé du soleil , rend leurs terres fertiles ; L'autre de leurs repas médite les apprêts, Et par des goûts nouveaux en réveille les mets. Ce désordre m'apprend que d'un juge équitable

Cette terre nVst point Tempire véritable.

Roi suprême, qui vois tes sujets dans les pleurs,

Tu dois venir un jour terminer leurs douleurs.

Ils attendent ton règne; et, dans cette espérance.

Ils ne murmurent pas d'un moment.de souffrance.

Mais si le sentiment conduit les animaux ,

S'ils souffrent, quel espoir peut adoucir leurs maux ?

Croirons-nous qu'un séjour de douceurs éternelles

Doive récompenser leurs âmes immortelles?

A ce hardi soupçon la foi vient s'opposer.

Je veux bien toutefois encor le supposer.

Mais contre l'homme injuste et son règne barbare,

Pour la bête opprimée alors je me déclare.

Rougissons, rois cruels, de tant d'arrêts de mort.

Qui n'ont pour fondement que la loi du plus fort.

Et quel droit avons-nous sur des jours respectables?

Misérables , du moins épargnons nos semblables.

Si l'immortel rayon luit dans les animaux ,

Dieu , qui les fit pour lui, les rendit nos égaux ;

Et, partageant entre eux nos caresses sincères.

Nous devons les aimer et les traiter en frères.

Autrefois, nous dit-on, l'ardente charité

De ce saint si fameux par son humilité ,

De ce père fécond , dont la nombreuse race

A répandu partout le froc et la besace,

Aux bêtes, par amour, prodiguoit ce doux nom :

« Paissez , s'écrioit-il , mon frère le mouton ;

« Mon frère, dans ces bois paissez en assurance.

« A l'auteur de mes jours vous devez la naissance.

« Bénissons-le tous deux ; vous , cigale , ma sœur , (c Par vos sons éclatans célébrez sa douceur. »

Ainsi parloit d'un saint la pieuse foiblesse.

Mais que nous sommes loin de cette humble tendresse ,

Nous ingrats, nous souillés du sang de la brebis,

Qui nous a tant de fois couverts de ses habits !

Les bœufs qui tous les ans , au laboureur dociles ,

Dans nos champs ont tracé tant de sillons utiles,

Sous l'indigne marteau par notre ordre expirans,

Apprennent ce qu'on gagne à servir des tyrans.

Que de meurtres commis par nos goûts détestables!

Et que d'êtres pensans immolés à nos tables!

De ces arbres épais cet habitant si doux

N'est point dans sa retraite à l'abri de nos coups.

Malheureux l'animal dont la chair délicate

Offre à la volupté quelque attrait qui la flatte 1

Que dis-je ! L'oiseau même inutile au repas

Tombe frappé d'un plomb qu'il ne méritoit pas.

Par son vol inégal la rapide hirondelle

Irrite des chasseurs l'adresse criminelle.

Rome voit son palais semé de corps sanglans ,

Un empereur poursuit des insectes volans.

Peut-être qu'adorant la main qui les immole ,

D'un si noble trépas la gloire les consolé.

Mais aux lentes douleurs ce dogue dévoué ,

Qui , sur un échafaud indignement cloué ,

Aux cruels écoliers , victime anatomique ,

Va de son corps ouvert montrer la mécanique ,

Qui le consolera lorsque tant de bourreaux

Contemplent avec joie , en suivant leurs ciseaux ,

Les mouvemens d'un cœur dont la rage s'exhale ;

Des intestins fumans le tortueux dédale ,

Et ces canaux qu'un lait si prompt à s'écouler

Aux yeux d'Asellius sut enfin déceler?

Ah! réparons du moins notre gloire offensée,

Et loin des animaux écartons la pensée!

Pour calmer nos remords et sauver notre honneur,

Croyons que nos sujets ignorent leur malheur.

Eh quoi ! s'ils en avoient la triste connoissance , Ne les verrions-nous pas courir à la vengeance ? Un seul cartésien déchiré par leurs dents Rendroit dans leurs discours les autres plus prudens; Et l'auteur d'une secte odieuse et terrible N'eût jamais dans son lit fait une mort paisible. Nous les eussions vus tous, de rage transportés. Sur l'ennemi commun fondre de tous cotés. Son sang eût effacé ses barbares maximes; Et tout le mien sans doute effaceroit mes rimes. Mais à tant de fureurs dusse -je m'exposer, Trop heureux si mes vers peuvent vous amuser.

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