SUR L EPITRE SUIVANTE
Après les premières lectures que je fis du poème de la Grâce, plusieurs de ceux qui Tavoient entendu m'exhortèrent à m'appliquer à la tragédie, qui me fourniroit, disoient-ils , des sujelsplus agréables au goût des hommes et plus convenables à la poésie. Peut-être me serois-je laissé séduire, etaurois-je eu la témérité de vouloir approcher du théâtre, dont tant de raisons me doivent éloigner, si des amis plus sincères, en me représentant les grandes difficultés du poème dramatique, ne m'eussent exhorté en même temps à ne point profaner une muse qui avoit consacré à la religion les prémices de son travail. Ces sages avis firent impression sur moi, et je m'engageai à les suivre par cette épilre, dans laquelle, pour faire voir que les sujets de piété sont les plus dignes lies vers, je remonte à la naissance de la poésie, qui ^ chez tous les peuples, a tiré son origine de la religior.*. J'ai placé l'époque de sa naissance au passage de la mer Rouge, parce que nous n'avons point de cantique plus ancien que celui qui fut composé ])ar Moïse après ce grand événement; et voici comme M. lîossuet parle de ces sortes de cantiques dans son admirable Discours sur
6oo AVERTISSEMENT.
riiistoire universelle : « Les pères les apprenoient à leurs « enf'ans ; ils se chantoient dans les fêtes, et perpétuoient « la mémoire des actions les plus éclatantes : de là est née " la poésie. G'étoit Dieu et ses œuvres merveilleuses qui « faisoient le sujet de ces odes. Dieu les inspiroit lui- «même, et il n'y a proprement que le peuple de Dieu « où la poésie soit venue par enthousiasme. »
Cette origine de la poésie prouve combien elle s'est avilie depuis qu'elle a voulu faire de l'amour son objet favori. On ne peut parler ainsi sans passer pour un censeur outré. Les hommes prétendent avoir l'heureux privilège de pouvoir sans danger voir les spectacles les plus tendres , et lire les vers les plus passionnés : cependant Ovide, qui connoissoit assez bien toutes les foiblesses du cœur humain , pensoit différemment. Il ne passera point pour un censeur trop sévère; et je puis citer son autorité , parce qu'elle est grande sur cette matière : ce qui est condamné par Ovide est bien condamné. C'est lui qui regarde le théâtre comme un lieu fatal à l'innocence :
nie locus casti damna pudoris habet.
De Arte am. i.
C'est lui-même qui défend la lecture des poètes aussi tendres que lui. C'est Ovide qui avant moi a fait lô procès à Sapho, à Catulle, à TibuUe, et qui se l'est fait à lui-même :
Eloquar invitus, teneros ne tange poëtas : Submoveo dotes împius ipse meas.
AVERTISSEMENT. 6or
Calllniachum f'ugito , Jiou est iniinicus aiiiori ,
Et cuiii Calliuiacho tu quoque, Coe , noces. Me certè Sapho meliorem fecit , amice ,
Née rigidos mores teia musa dédit.
Carmina quis potuit tutô legisse Tibulli ,
Vel tua cujus opus Cynthia sola fuit ? Quis potuit lecto durus discedere Gallo ?
Et mea nescîo quid carmina dulce sonanl.
De Renied. am. v. 737.