SUR L'ABUS QUE LES POÈTES FONT DE LA POÉSIE
A M. DE VALINGOUR.
Aux combats de la scène en vain, cher Valincour ,
Des amis trop flatteurs m'excitent chaque jour,
Et m'y font espérer ces éclatans suffrages
Que le pubhc content donne aux jeunes courages ;
Quoique de ce discours le charme dangereux
Tente aisément un cœur de la gloire amoureux,
C'est à tes seuls avis que je prête l'oreille.
Loin de porter envie aux rivaux de Corneille ,
A tes sages leçons je veux m'assujétir,
Et choisir des travaux exempts du repentir.
Auroit-il dû jamais alarmer l'innocence L'art sublime des vers , si pur en sa naissance : Art divin, qui reçut de tes nobles transports, Sainte religion , sa pompe et ses accords ?
Oui, c'est toi qui, de l'homme élevant le génie, Autrefois enfantas l'admirable harmonie :
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Pour honorer le ciel et publier ses dons, La lyre, sous ta loi, forma ses premiers sons. Quand les Juifs d'un barbare évitoient la poursuite , La mer les vit paroître, et la mer prit la fuite. Pour sauver Israël par des chemins nouveaux. Le souffle du Seigneur ouvre le sein des eaux; L'onde reste immobile, et, soudain ranimée, De la superbe Egypte ensevelit l'armée.
Après ce grand spectacle et ce prodige heureux , Une divine ardeur s'empare des Hébreux.
Moïse, plein du feu dont son ame est saisie. Entonne un saint cantique, auguste poésie, Qui célèbre le Dieu dont le bras étendu Des flots sur le seul Juif tint l'amas suspendu : Tout le peuple y répond, et sa reconnoissance Des poétiques chants consacra la naissance.
Des célestes bienfaits le tendre sentiment Imprime à tous les cœurs ce même mouvement : Et l'ardeur d'exprimer noblement son hommage Des vers au païen même inspira le langage. Lorsque après son travail le laboureur joyeux , Dans les jours solennels rendant grâces aux dieux, A. l'aspect des moissons sous ses toits amassées , Perdoit le souvenir de ses peines passées, Docile aux lois d'un art qu'il ne connoissoit pas , Sur des tons. mesurés il conduisit ses pas; Son oreille attentive à de justes cadences. Le régla dans ses chants , le guida dans ses danses. Ainsi la poésie, en toute nation.
A M. DE VALINCOIJR. Cyo^y
Doit sa naissance illustre î\ la religion.
Mais aux traits de la mère où l'innocence brille Qui pourroit aujourd'hui reconnoître la fille? Hélas! presqu'en naissant, loin des yeux maternels, Elle alla se jeter en des bras criminels; Non loin de son berceau, déjà défigurée. Ivre des faux plaisirs, au mensonge livrée. Et de nos passions trop funeste instrument. Elle osa nous prêcher le vice effrontément; Elle mit en tous lieux sa gloire à nous séduire. Et corrompit des cœurs qu'elle devoit instruire. Homère le premier , fertile en fictions , Transporta dans le ciel toutes nos passions. C'est lui qui nous fit voir ces maîtres du tonnerre. Ces dieux dont un clin d'œil peut ébranler la terre , Injustes, vains, craintifs, l'un de l'autre jaloux, Au sommet de l'Olympe aussi foibles que nous ; Et c'est lui-même encor dont la main dangereuse A tissu de Vénus la ceinture amoureuse. Les feux qui de Sapho consumèrent le cœur. Dans ses écrits encore exhalent leur chaleur. Pour chanter les exploits des héros qu'il admire, Le foible Anacréon en vain monte sa lyre, Les cordes sous ses doigts ne résonnent qu'amour.
Athènes, il est vrai, tu le sais, Vahncour, Par ces lâches discours qu'inspire la mollesse N'a jamais du cothurne avili la noblesse. On ne vit point alors des héros languissans ,
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Sous le poids de leurs fers sans cesse gémissans , Et l'on n'entendit point sur la tragique scène D'un amoureux tourment soupirer Melpomène. Là , de nos passions , pour en purger nos cœurs , Sophocle dépeignit le trouble et les malheurs; Là, pour donner du vice une horreur salutaire, OEdipe vint gémir d'un crime involontaire; IjC chœur y consoloit l'innocent abattu , Effrayoit le coupable, et chantoit la vertu.
Mais quels chants pouvoit-on attendre de Tlialie,
Lorsque, d'Aristophane épousant la folie,
Et par son impudence assurant ses succès,
Elle s'abandonnoit aux plus honteux excès.
Et quand Socrate même essuyoit ses outrages?
Dans un panier risible, au milieu des nuages.
Quel spectacle de voir enlever ce héros,
Qu'une muse effrontée immole à ses bons mots!
Faut-il s'en étonner, lorsque sa raillerie
Jouoit impunément les dieux de la patrie;
Quand tout un peuple en foule au théâtre accouroit
Pour rire de ces dieux qu'au temple il adoroit ?
Rome à peine eut dompté la Grèce par ses armes ,
Que la Grèce à son tour la dompta par ses charmes;
La captive , enchaînant ses farouches vainqueurs ,
A leurs muses apprit à corrompre les cœurs.
La molle volupté respire dans Tibulle ;
Et la pudeur s'alarme au seul nom de Catulle.
Ovide nous apprend le grand art d'allumer
Des feux déjà sans lui trop prompts à s'enflammer.
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Horace, en nous offrant des images impures,
Déshonore souvent ses plus belles peintures.
En vain par Juvénal le vice est combattu ,
Sa trop libre satire irrite la vertu.
Un Pétrone feroit rougir même à Cythère.
A son Domitien Martial cherche à plairç .
Les écrivains de Rome en ressentent les mœurs :
On reconnoît chez eux la cour des empereurs.
Dans ces temps malheureux Vénus avoit des temples.
Le crime, autorisé par d'augustes exemples,
Ne paroissoit plus crime aux yeux de ces mortels
Qui d'un Mars adultère encensoient les autels.
Sur une terre impie, et sous un ciel coupable,
Le chantre des plaisirs pouvoit être excusable.
Cependant aujourd'hui les enfans de la foi
D'un plus sage transport ont-ils suivi la loi?
Hélas ! dressant partout un piège à l'innocence ,
Des Romains et des Grecs ils passent la licence !
Je pleure avec raison tant de rares esprits
Qui, pouvant nous charmer par d'utiles écrits,
De ces précieux dons oubliant l'avantage ,
Ont souillé des talens dignes d'un autre usage.
Des discours trop grossiers le théâtre épuré Est toujours h l'amour parmi nous consacré. Là de nos passions l'image la plus vive Frappe, enlève les sens, tient une ame captive. Le jeu des passions saisit le spectateur; Il aime, il hait, il craint, et lui-même est acteur. D'un héros soupirant là chacun prend la place.
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Et c'est dans tous les cœurs que la scène se passe. Le poison de l'amour a bientôt pénétré , D'autant plus dangereux qu'il est mieux préparé. Ce feu toujours couvert d'une trompeuse cendre, S'allume au moindre souffle et cherche à se répandre. Gardons-nous d'irriter ce perfide ennemi, Dans le cœur le plus froid il ne dort qu'à demi; Et périsse notre art, que nos lyres se taisent, Si les sons de l'amour sont les seuls qui nous plaisent.
Rendons aux vers plutôt toute leur majesté :
De la religion chantons la vérité.
Rarement , je le sais , par des douceurs pareilles
Une muse pieuse a charmé les oreilles.
Nos poètes chrétiens, presque tous ennuyeux.
Ont à peine formé des sons harmonieux ;
Mais des poètes seuls accusons la foiblesse :
Aux profanes travaux livrés dans leur jeunesse,
Pour réparer enfin leurs vers pernicieux.
Ils ont offert à Dieu, digne offrande à ses yeux.
Les restes languissans d'une veine épuisée.
Et les froids mouvemens d'une chaleur usée!
Celui qui , montrant Phèdre en proie à ses fureurs , Pour elle nous força de répandre des pleurs , Sut depuis, il est vrai, devenu plus grand maître, Avec le seul secours d'un enfant et d'un prêtre. Sur un ouvrage saint attacher tous les yeux. Et sortir de sa course encor plus glorieux. Aussi nous peignit-il ce Joad intrépide,