A M. DE VALINCOUR
Cet aimable Joas, cette reine homicide, Sans attendre que l'âge, amenant la langueur, Eût de l'auteur de Phèdre affoibli la vigueur. Jeune et plein de courage, abandonnant la scène D'oii tant de vieux soldats ne s'arrachent qu'à peine ,. De ses nobles exploits il suspendit le cours; Et, fuyant les honneurs qui le suivoient toujours, De bonne heure il chercha cette heureuse lumière Qu'on n'aperçoit souvent qu'au bout de sa carrière.
L'âge peut quelquefois changer un libertin ,
Et même réformer la plume d'Arétin.
L'homme est long-temps trompé par de fausses images ;
Mais la mort qui s'approche écarte les nuages.
Captive jusqu'alors, enfin la vérité
Sort du fond de nos cœurs et parle en liberté.
On écoute sa voix , on change de langage ;
De l'esprit et du temps on regrette l'usage :
Regrets tardifs d'un bien qui n'est jamais rendu !
L'esprit est presque éteint, et le temps est perdu.
Ne perdons point le notre. Heureux dans sa jeunesse
Qui prévoit les remords de la sage vieillesse !
Mais plus heureux encor qui sait les prévenir.
Et commence ses jours comme il veut les finir!
Ainsi, quoiqu'à mes yeux le théâtre ait des charmes,
Je fuis, et ne veux point me préparer des larmes :
Dussé-je y disputer aux plus fameux guerriers,
Il me faudroit enfin pleurer sur mes lauriers.
Si l'auteur de mes jours, cher et parfait modèle,
M'a du feu de son sang laissé quelque étincelle ,
Gio EPITRE A M. DE VALINCOUR.
Je veux, digne de lui, par des travaux chrétiens
(Mes sentimens du moins sont conformes aux siens ),
Je veux, à toi fidèle, 6 Vérité divine ,
Rappeler l'art des vers à sa sainte origine.
Puisse mon coup d'essai, par un succès heureux,
Affermir dans mon cœur ce projet généreux !
Par mes premiers accens la grâce célébrée
Rend ma timide voix déjà plus assurée.
A ses commandemens ses bienfaits m'ont soumis.
C'est elle à qui je dois tant d'illustres amis
Qui , pour mieux me prouver leur sincère tendresse ,
Par d'utiles conseils soutiennent ma jeunesse;
C'est elle, Yalincour, qui, m'entraînant chez toi,
T'inspira l'amitié que tu ressens pour moi;
C'est elle , de mes vers récompense honorable ,
Qui conduisit mes pas dans ce lieu respectable,
Où son souffle fécond faisoit toujours fleurir
Ces fruits de la vertu que rien ne peut flétrir :
Le solide bonheur, la joie inaltérable,
La tranquille constance, et la paix délectable!
O Frêne , lieu charmant , cher à mon souvenir ,
Des biens que tu m'as faits prompt à m'entretenir ,
Mon cœur reconnoissant me rappelle à toute heure
Ces jours délicieux coulés dans ta demeure.
Ces exemples si saints dont j'y fus le témoin;
Et sans cesse il m'anime à les suivre de loin !