‹ PoésiesChapitre 10 sur 16 · L'AIGLE DES ALPES · texte numérisé non relu

L'AIGLE DES ALPES

Combien j'aime à te voir, Aigle d'heureux augure , De tes ailes de feu déployer l'envergure ! Tu semblés dédaigner notre globe ; tes jeux

Sont de bercer ton vol dans un ciel orageux, Ou, par un beau soleil , sous la voûte azurée, De planer triomphant et roi de l'empyrée. Ton essor est sublime et n'est point limité ; De la terre et des cieux à toi l'immensité ! La foudre gronde en vain ; tu la braves, tu mêles L'éclair de ton regard aux célestes éclairs ; Puis sur ce mont altier, dont les cimes jumelles Découpent l'horizon et partagent les airs , Sur ces blocs revêtus de leur neige d'albâtre, Tu reviens , en jouant , tournoyer et t' abattre.

Ainsi , quand le poète y en son vol spacieux

S'élève , et contemple des cieux L'éclat éblouissant, la grandeur infinie ;

La terre , qui lui semble une froide prison, S'efface ; il monte , il voit s'agrandir l'horizon Et le cercle brûlant de son propre génie. Il s'ouvre avec effort de glorieux chemins ;

Il monte, il monte; on dirait que son aile Heurte les profondeurs de la voûte éternelle.

Puis il retombe au milieu des humains.

Le Camoëas.

^Le (Painoend.

( Fragment. )

Le jour paraît ; les flots éclatants de blancheur Balancent mollement la barque du pêcheur.

(\) Cette piçc* et la suivante ont pavu dans la Revue du Nord en

Sur le sable doré , dont la plage est couverte , La mer jette en passant ses débris d'algue verte. Messagers du matin, les folâtres oiseaux Rasent , dans leurs ébats , la surface des eaux. A l'aspect de ce ciel, qui s'empourpre et se dore, Le marin devant Dieu se prosterne et l'adore.

Camoëns est parti ; son vaisseau voyageur De l'abîme profond sillonne la largeur; Il s'éloigne, et des monts le vaste amphithéâtre S'efface, et disparaît à l'horizon bleuâtre ; L'azur des mers se fond avec l'azur descieux. Que les jours se traînaient longs et silencieux Pour tous ces passagers, qui, voguant s»r les ondes , Ne savaient les peupler d'illusions fécondes '

Mais Camoens ! à l'heure où commence le soir,

Sur le tillac désert il aimait à s'asseoir ;

La fraîcheur tempérait sa brûlante insomnie ;

Il planait triomphant sur l'aile du génie,

Et le ciel, dans ce cœur trop longtemps agité >

Semblait verser le calme et la sérénité.

Le vaisseau poursuivait sa marche triomphale.

Une nuit, Camoè'ns veillait, et la rafale

Passait , en mugissant ; quand un rayon ami

Descendait sur les flots éclairés à demi ,

Le poète voyait, comme des spectres sombres ,

Tous les mâts projeter leurs gigantesques ombres.

Oublieux du péril, sur ces gouffres mouvants ,

Les matelots bercés dorment au bruit des vents ;

Ils dorment, et le ciel déjà gros de tempêtes

Semble un autre Océan suspendu sur leurs têtes. «

La foudre roule et gronde ; une horrible clarté Jaillit, et comme un trait perce l'immensité..

On s'éveille , on accourt ; mais le danger augmente ;

Tous les flots y couronnés d'une crête écumante ,

Surgissent à la fois , et viennent retentir

A Tentour du vaisseau, qu'ils voudraient engloutir.

Le vent tumultueux se déchaîne avec rage ,

Siffle, et sur tous les points accumule l'orage ;

L'Océan tout entier semble envahir les airs

Et bondir contre un ciel éblouissant d'éclairs.

Les cordages rompus, les débris de voilure

Pendent le long des mâts, comme une chevelure.

Le tonnerre mugit , tombe , grince , s'éteint ,

Mais du trait enflammé le navire est atteint.

C'est un bûcher flottant. Quelle horrible harmonie

De plaintes, de sanglots et de cris d'agonie !

Camoè'ns plus hardi s'élance , et d'une main

Se frayant à la nage un périlleux chemin ,

t De l'antre , il disputait aux vagues mutinées

Le fruit de ses travaux mûri par les années >

Son poème \ ... Il triomphe , et ses doigts convulsifs Du rivage prochain étreignent les rescifs. A la lueur des feux , qui roulent sur sa têtep Il revoit son vaisseau battu par la tempête;

Tout-à-coup il entend un cri de matelots ,

Puis il n'entendit plus que les vents et les flots.

LA

MORT D'ANDRÉ CHÉMER.

MORT D'AHDRÉ CKÉIIIR.

La France gémissait 5 en butte à la fureur

D'un fantôme incarné qu'on nomme La Terreur;

Prodige monstrueux de crime et d'énergie , Dont la main colossale est de meurtre rougie , Qui va heurtant les cieux de son front menaçant , Et laboure à deux pieds une mare de sang. Le bourreau promenait le char des funérailles : Chaque cité voyait , au sein de ses murailles , S'élever, à la voix du peuple-justicier, Cette potence...... où brille un triangle d'acier.

Mirabeau n'était plus , ce volcan oratoire

Dont les mugissements ébranlaient l'auditoire !

De son brûlant courroux les flots étaient taris ;

Mais un autre volcan mugissait dans Paris :

Jusqu'aux murs de Strasbourg, jusqu'aux plaines d'Hyère,

La Montagne lançait sa lave incendiaire ;

Des Cromwels en haillons et des Tarquins-Brutus

Sur les autels du crime égorgeaient les vertus ;

Les graves Girondins, modernes Ëpictètes ,

Sous la mort, en riant, avaient courbé leurs têtes ;

Rois , au peuple français rejetez vos défis ; La Révolution a dévoré ses fils !

Alors , par un destin atrocement bizarre ,

Un jeune ami des lois , captif à Saint -Lazare ,

Par de vils oppresseurs se vit persécuté

Au nom de la patrie et de la liberté.

Ce poète inspiré , ce citoyen sans tache ,

Gardé sous les verroux en attendant la hache ;

Ce sublime mortel, qu'osa calomnier

L'Ëgoïsnie au cœur froid, c'était André Chénier,

Il demandait encore à sa muse proscrite

Des chants , qu'eût enviés Virgile ou Théocrite ;

A ses amis plongés dans l'obscure prison ,

Il peignait le soleil brillant sur le gazon,

Ou le ruisseau qui roule en nappes transparentes,

Un souris renaissait sur ses lèvres mourantes ; " Mais dès que îe poëte avait quitté son luth , Comme un dernier rayon , tout espoir de salut Disparaissait ; adieu , vallons , brises légères , Bêlements des agneaux 5 douces voix des bergères , Herbe tendre , pareille aux tapis de velours ! Leurs fers, qu'ils oubliaient, semblaient encor plus lourds.

Cependant , les suppôts d'un pouvoir tyranuiquc Dressent de Guillotin la rouge mécanique \ Sur le forum s' apprête un spectacle gratis. Voyez-vous ce ramas de Français abrutis , Aveugle en son amour , hideux en sa colère 7 Qui n'est que populace , et se croit populaire : Autour de Téchafaud il bouillonne et rugit. Comme un cercle vivant la foule s'élargit.

Avec ses mille bras , avec ses cris d'hyène ,

Que veut-elle? Assouvir sa faim quotidienne*

Le glas de la mort sonne ; un grossier tombereau

Traîne les condamnés , que guide le bourreau.

Assis au premier rang , quels sont ces deux poètes

Dont la voix résonnait même au sein des tempêtes ?

C'est le jeune Chénier ; c'est Roucher, son ami ;

Tous les cœurs généreux en secret ont frémi ,

Mais la grande cité , d'épouvante saisie ,

Pleure..,., et vous abandonne , anges de poésie î

Et Chénier répétait , sur le fatal chemin :

« Cependant j'avais là quelque chose. .. (î) » et sa main

Se posait sur son front. Un seul instant lui resjte ;

La mort va t'arracher des bras de ton Oreste ,

0 Pilade î arme-toi de courage ! il le faut !

Descends du char funèbre , et monte à l'échafaud î

(I) Paroles de Ghénkir.

Allez , martyrs \ c'est là , sur cette place ronde ,

Que tombaient les vingt-un , martyrs de la Gironde.

Enviez un trépas qui les rendit fameux ;

Ils pensaient comme vous , sachez mourir comme eux !

Un sinistre murmure autour de vous circule ;

Déjà la guillotine a levé sa bascule,

Et sous le fer, tout prêt à redoubler ses coups ,

Les deux croissants de bois n'attendent que vos cous... .

Chénier paraît d'abord ; ô peuple ! quelle joie !

Quel triomphe ! un bourreau va te jeter ta proie !

Son doigt touche un ressort \ le coutelas plombé

Glisse dans la rainure et siffle il est tombé \

A la foule , qui hurle autour de lui groupée ,

L'exécuteur présente une tête coupée ,

Et ce pâle débris , qui distille le sang ,

Aux yeux des spectateurs s'agite en grimaçant.....

Horreur! Mais de plaisir , le peuple sanguinaire

De ses poumons d'airain fait gronder le tonnerre.

Le couperet poursuit sa hideuse moisson ; Il remonte , il retombe avec un rauque son. Un corps a disparu sous le grand socle vide Qui soutient , comme un bloc , la machine livide ; Dites ? quels jours la faux vient-elle de trancher? Peuple , vois cette tête , et reconnais Roucher !

Oh ! malheur à ces nains , hissés au rang suprême , Qui décimaient le peuple au nom du peuple même *, Pour les remplir encore , ils vidaient les cachots , Et siégeaient triomphants sur des cadavres chauds. Mais leur jour est venu ; demain le fer oblique Tombe sur les tyrans , fils de la République ; C'est demain que , tendant la gorge au coup mortel , Les sacrificateurs montent sur leur autel. Captifs , à ce grand jour ouvrez votre paupière ! C'est le neuf thermidor ! malheur à Robespierre !

Lit

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