SOUVENIR DE LA PATRIE
Suisse ,1845,
Les nuages glissaient sous un ciel calme et pur , Comme de blancs flocons sur une mer d'azur ; Le torrent, d'où s'exhale une épaisse fumée ,
Tombait et retombait par bonds impétueux.
A ce fracas sombre et majestueux Je prêtais , en rêvant t une oreille charmée. Le voile de la nuit , déroulé lentement, Couvrait une moitié du vaste firmament.
Le soleil descendait, mais sur ce beau théâtre Il épanchait encore un jour pâle et bleuâtre , Comme un fidèle ami, qui, près de nous quitter, Par un brusque départ craint de nous attrister.
Pour contempler d'en haut tous ces riches domaines , Je gravissais les bords d'un gouffre menaçant.
( Le sentier des grandeurs humaines Sous les pieds de l'Intrigue est encor plus glissant ! ) La lune se découvre , et sa blanche lumière , Des monts aériens jusqu'à l'humble chaumière .
Descend, tombe, se brise et jaillit comme un trait ;
Et la Nature se montrait Dans toute sa vigueur et sa beauté première.
Oh 1 salut mille fois, salut, paisibles monts !
Arbustes verdoyants , neiges étincelantes !
Salut ! J'ai fui pour vous les cités turbulentes ,
Ces populeux cachots, où nous nous enfermons ,
Qu'habitent les ennuis et que la Mort décime ;
Oh ! salut mille fois, salut, paisibles monts!
Oh ! laissez-moi fouler votre orgueilleuse cime ,
Et d'un air frais et libre enivrer mes poumons !
Je voudrais vivre ici ! Tranquille et solitaire
Je suis si près des cieux , même en touchant la terre!
N'est-ce pas une erreur? Non, non, j'entends, je vois Des spectres belliqueux ; de leur gothique armure
Le magique et bruyant murmure S'unit , comme un accord, à leur puissante voix. Transfuges du cercueil , magnanimes fantômes , Dans les airs parsemés de lumineux atomes , Sur ces lieux autrefois par l'Autriche envahis , Planez en agitant vos palmes séculaires ;
Comme des anges tutélaires
Veillez sur votre beau pays ï Oui, je vous reconnais, et mon doigt vous dénombre. Votre gloire du moins n'est pas une vaine ombre ; Elle éclate et reluit comme un astre immortel. Furst, Melchtal, Stauffacher, et toi Guillaume Tel , De vos noms rocailleux la sauvage harmonie Ne saurait d'un poète effrayer le génie. Que dis-je? Ils ont charmé la Suisse et l'univers ; Puissent-ils conserver leur charme dans mes vers !
Vous aussi vous m'êtes connues , Ombres de ces héros dignes des temps anciens, Morts pour sauver du joug les fronts helvétiens ; Dans mes bras fraternels soyez les bienvenues î Malheur au Bourguignon, dont la témérité Attaque votre fière et noble pauvreté î Il vient, succombe et fuit ! — Vos mains sont encor pleines
De lauriers , sanglante moisson
Eclose pour vous dans les plaines
Et de Morat et de Granson.
tummtuf
Mais quel doux souvenir de ma ville natale Tout-à-coup se réveille, et fait vibrer mon cœur ? Lille, ton peuple aussi, ton peuple fut vainqueur ! (î)
(1) Allusion au bombardement de Lille } en t792.
Sous tes murs, qu'il menace, un conquérant s'installe ;
Sur la France envahie et sur sa capitale
Il croit régner en maître, et, prêt à les saisir ,
Comme un tigre vorace , il rugit de plaisir.
Que faites- vous, Lillois, à cette heure fatale?
Ou l'opprobre ou la mort ! vous avez à choisir ;
Le choix n'est pas douteux. — La foudroyante bombe
Part, monte, comme une trombe ,
Rase le ciel en sifflant ;
Puis sur la ville retombe ,
Et lance, en creusant sa tombe , Ses débris et la mort qu'emprisonnaient ses flancs.
Dix fois le jour renaît ; à ces images sombres La sombre nuit dix fois vient ajouter ses ombres ■;
Et le camp ennemi, comme un gouffre d'enfer > Fait pleuvoir sans relâche une grêle de fer : Mais de nos artilleurs la manœuvre savante Renvoie aux étrangers la mort et l'épouvante.
L'obus frappe et jaillit par bonds irréguliers ;
Il court de toits en toits, promenant l'incendie
Qui monte, et bat les airs de son aile agrandie,
Temples majestueux, modestes ateliers,
Sous les globes rougis qui tombent par milliers ^
Sous les vagues de feu qui mugissent et roulent ,
Avec un long fracas se brisent et s'écroulent.
Voyez dans ses remparts, de l'un à l'autre bout
La ville s'agiter, comme une mer qui bout !
Le vent d'automne gronde; il s'unit à la flamme :
Semble la féconder et lui prêter une âme ;
L'un par l'autre excités , ces fougueux éléments Exhalent leur courroux en longs mugissements.
Tout-à-coup, du milieu de ces sanglants désastres , Part un chant triomphal, qui monte vers les astres.
Sur les remparts de la cité ,
Que couronne une foule immense , La Victoire descend , et le jour, qui commence, Des plaines d'alentour montre la nudité. Les fiers Autrichiens, dont l'attente est déçue, Hâtent, en frémissant, leur fuite inaperçue. Honneur à vous, Lillois, magnanimes soldats ! Eprouvés par dix jours de sanglante souffrance,
Des Thermopyles de la France
Vous fûtes les Léonidas.
Mais pourquoi ces tableaux de mort et de ravages , Quand, sous le firmement semé d'étoiles d'or.
La Nature, comme un trésor ,
Etale ses charmes sauvages ; Quand la Nuit, sous son aile, assoupit l'Univers ; Quand des célestes corps l'éternelle harmonie , Ce lac tranquille et bleu, ces prés encore verts , Ces gigantesques monts et leurs sites divers , Et du fleuve lointain la surface aplanie , Tout révèle d'un Dieu le bienfaisant génie. Peuples, embrassez-vous et donnez-vous la main ! Abjurez toute haine! ah ! trop de sang humain
Dans vos champs dévastés ruisselle !
Affermissez des lois l'équitable pouvoir !
Plus de combats ! puissions-nous voir Sur un large pivot, qui jamais ne chancelle, S'asseoir et s'établir la paix universelle. Affranchis de tyrans , forts de votre unité ,
Plus grands <jue les héros de Rome et de la Grèce, Vous bénirez alors dans vos chants d'allégresse Dieu , la France et la Liberté.