VIE DE GUILLAUME DE MACHAUT
Tous ceux qui se sont occupés de la vie et de l’œuvre poétique de Guillaume de Machaut (1) ont rencontré, comme
(1) Voici la liste des études et des notices biographiques consacrées à notre auteur :
L'abbé Le Beuf, Notice sommaire de deux volumes de poésies françoises et latines conservées dans la bibliothèque des Carmes-Déchaux de Paris
— mss. 22545 et 22546 de la Bibl. Nat.), dans les Mémoires de l'Acad. des inscriptions, 1" série, xx, p. 377 et suiv. et p. 415 et suiv. (Mémoire lu en décembre 1746).
Le comte de Caylus, Premier mémoire sur Guill. de M., poète et musicien dans le XIV* siècle, dans les Mém. de l’Acad. des snscript., xx p. 390.
L'abbé Rive, Notice d'un manuscrit de la Bibl.de M. le duc de la Vallière, contenant les poésies de Guill. de Machau (— mss. 22545 et 22546 de la Bibl. Nat.), accompagnée de Recherches historiques et critiques pour servir à la vie de ce poète, dans le tome 111 de l’Essaï sur la musique ancienne et moderne par B. de Laborde et l'abbé Roussier, Paris 1780, p. 477 et suiv.
P. Tarbé, Les œuvres de G. de Machault, Reims et Paris, 1849 = Collection des poètes de Champagne antérieurs au XVT° siècle, t. zur.
Le même, Poésies d'Agnès de Navarre-Champagne, dame de Foix, Reims et Paris, 1856 (qui font partie de la même Collection).
Fétis, Biographie universelle des musiciens?, 1862.
P. Paris, Le Livre du Voir Dit de Guill. de Machaut, où sont contées les amours de G. de M. et de Péronnelle, dame d'Armentières (publ. pour la Société des Bibliophiles françois), Paris, 1875.
L. de Mas-Latrie, Guill. de Machaut et la Prise d'Alexandrie, dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1836, xxxvn1, p. 445 et suiv.
Le même, La Prise d'Alexandrie ou Chronique du rot Pierre I“ de Lussgnan par G. de M., publ. pour la Soctété de l'Orient latin, sér. hist. I. Genève, 1877, p. vit et suiv.
Cf. aussi L. Petit de Julleville, dans l'Histoire de la langue et de la littérature française, 11 (Paris, 1896), p. 338 et suiv.
H. Suchier (et A. Birch-Hirschfeld), Geschichte der franz. Litteratur, Leipzig-Wien, 1900, p. 235 et suiv.
G. Grober, dans le Grundriss der romanischen Philologie, vol. 11, 1° section (Strasbourg, 1902), p. 1043 et suiv.
On trouvera aussi une courte biographie de Machaut dans le 1v° vol. de
première question à résoudre, celle de l’origine de son nom. La pénurie des données historiques donna lieu tout d’abord à de nombreuses confusions entre les différents personnages qui l'ont porté. L'abbé Le Beuf voyait dans notre poète le Guillelmus de Macholio (pour Machello?), valet de chambre du roi, qui figure en 1301 sur les tablettes de cire de Florence (imprimées dans le Recueil des Historiens de la France). Cette opinion a été adoptée sans examen par l’abbé Rive. Or, on sait aujourd’hui que le personnage des tablettes doit être identifié avec le Guillelmus de Machello des diplômes de Philippe le Bel (1308, 1309 et 1314) (1).
P.Tarbé, qui nous a donné la première biographie détaillée de Machaut, travaillait déjà dans des conditions beaucoup plus favorables ; ayant eu entre les mains tout un ensemble de documents sur les différentes familles des Machaut, il a pu en faire un triage critique.
À part quelques pièces obscures, ces documents forment deux groupes : les uns se rapportent au valet de chambre du roi que nous venons de mentionner, les autres à Pierre de Machello (2), de Machau, miles et cambellanus regis, mort vers 1307 (3). Ce dernier, marié à une dame Isabelle (+ 1315), laissa trois fils, « monseigneur Jehan de Machau, Pierre et Guillaume de Machau », et une fille Jeanne, dame de Chambly (4).
Après avoir démontré qu'il est impossible de voir dans le poète champenois le Guillaume des tablettes de cire, Tarbé
la Nouvelle Bibliothèque de l'amateur champenoïs ( Pièces rares ou inédites relatives à l'histoire de la Champagne et de la Brie), Paris, 1807 (p. 30 et suiv.), publ. par A. Assier.
Voy. aussi H. Riemann, Handbuch der Musikgeschichte, \, 2 (Leipzig, 1905), p. 336 et suiv. Sur le rôle de Machaut musicien en Bohême voy. Ambros, Gesch. der Musik, 11, p. 482 et Zdenék Nejedlÿ, Magister Zävise und seine Schule dans les Sammelbände der internazionalen Musikgesellschaft, vi (1905), heft 1, p. 55.
(1) Mém. de Le Beuf, p. 398 ; de Mas-Latrie, Prise d'A., pièces justificatives, n° 1, 2 et 3, p. xXX et xXxxI.
(2) De Mas-Latrie, op. cit., pièces n°* 4 et 5.
(3) De Mas-Latrie, op. ctt., pièce n° 6.
(4) De Mas-Latrie, op. cit., pièce n° 7.
Lie
l’identifie avec le fils cadet de Pierre de Machau, chevalier et chambellan du roi (1), qui appartenait sans doute aux hautes classes de la société féodale, et parle à ce propos de la « position brillante » qu’occupait la famille de Machaut. Mais de son côté, le secrétaire du roi de Bohême nous peint sa condition sociale sous des couleurs beaucoup moins éclatantes. En terminant son Dit de l'A lerion, il parle de lui-même en termes assez modestes :
Se cils est clers ou damoiseaux Qui fit le Dit de Quatre oiseaux.
Dans le Confort d'ami, composé pour Charles le Mauvais, Machaut s'excuse d’avoir osé donner le titre d'ami au roi de Navarre :
Sire, et se je t'appelle ami,
N'en aies pieur cuer à mi,
Car bien sces que tu es mes sires; Et je des meudres ne des pires Ne sui, maïs sans riens retenir Suy tiens.....
Ailleurs, il est tout simplement « Guillaume surnommé de Machaut » (v. la fin du Jugement dou rot de Navarre).
Un seigneur féodal jouissant d’une « position brillante » eût-il parlé de lui-même avec cette modestie? Cette considération détermina M. de Mas-Latrie à reprendre l’hypothèse de Le Beuf et de Rive, en dépit des invraisemblances qui s’opposaient à son adoption (2).
La question en était là, lorsqu’en 1881 M. Ant. Thomas publia les cinq bulles qu’un heureux hasard lui avait fait retrouver dans les registres des papes (3). M. Thomas rappelait en même temps les doutes qu'avait exprimés G. Paris (4)
(1) Les œuvres de G. de M., p. vi-vir. — Cette hypothèse a été acceptée par P. Paris; voy. sa Notice sur le Voir Dit.
(2) La Prise d'Alexandrie, p. 1x et suiv. de la Préface; cf. la Bibl. de l'Ec. des Chartes, xxxvir, p. 469 et suiv. — Voy. le compte-rendu de ce dernier article, dans la Revue historique, 1v, p. 215 et suiv. (G. Paris).
(3) Extraits des Archives du Vatican pour servir à l'histoire littéraire, u1, dans la Romania, x, p. 325 et suiv.
(4) Revue htst., 1v, p. 218.
sur la possibilité d'identifier la famille de Machaudio = de Machaudo avec celle de Machau = de Machello.
En effet, si Tarbé ou de Mas-Latrie avaient porté leur attention sur l'orthographe des documents rémois, lesquels, à n'en pas douter, se refèrent à Machaut le poëte, ou sur celle du traité latin (daté du 12 janvier 1275) appartenant à la collection de Fétis, qui le cite dans sa Biographie Universelle, cette identification ne leur serait jamais venue à l'esprit.
Dans la bulle de Jean XXII, datée du 12 janvier 1332, figure un Guillaume de Machau, c’est-à-dire de Machello, mais avec le titre de chanoine d'Orléans (1); c’est le fils cadet de Pierre, « chevalier et chambellan du roi », cité par P. Tarbé.
D’autre part, Mascaudium, Machaudium, Machaudum, désignent un chef-lieu de canton des Ardennes, aujourd’hui Machault, qui appartenait anciennement au diocèse de Reims (2).
Machellum est le nom latin de Machau, ou Macheau en Brie, sur les limites de l’Orléanais, à proximité de Melun, Sens et Montargis (3).
Le nom de notre poëte le rattache donc à l’histoire de la France orientale, et particulièrement à celle de Reims et du diocèse de même nom, dont Machaut, Machaud({i)um faisait partie.
Les de Machaut d’ailleurs ne sont pas très rares à la même époque dans cette province de la France. Sans pouvoir préciser leurs rapports généalogiques avec notre poëte, nous citerons Jean de Machaut, « Johannes de Machaut, burgensis Cathalaunensis, filius Hemardi: de Machaut, quondam burgensis Cathalaunensis, que Charles V anoblit héréditairement en 1373, lui, sa femme et ses enfants, quamvis ex nobili genere usualiter forsan traxisse originem non dicatur, nedum mortbus
(1) Romania, x, p. 328.
(2) Vivien de Saint-Martin, Nouveau dictionnaire de géogr. universelle, 8. v.
(3) Voy. la Grande Encyclopédie, 8. v.
LS
et actibus nobilibus, sed et virtutrbus aliis multipliciter decoretur (1).
Un autre Johannes de Machau (Machaut ?) est mentionné dans une liste des chanoines et des bénéfices du diocèse de Reims (d'environ 1350), où il figure parmi les diacres de cette église (2).
Serait-ce le frère cadet du poëte, simple clerc sans bénéfice en 1333, chanoine de Toul en 1354?
fl
Nous ne connaissons pas la date de la naissance de Machaut. En prenant les documents précités pour base de leurs calculs chronologiques, les biographes arrivent à des conclusions différentes. De 1282 ou 1284 avec Rive (3), de Mas-Latrie, Le Beut, on passe à 1295 avec Tarbé, Grober, à 1310-1317 et même au-delà avec P. Paris.
Dans le dernier de ses grands poèmes, la Prise d’Alexandrie, Machaut, déjà vieux, se rappele le temps où il vivait avec Jean de Luxembourg :
Je fui ses clers ans plus de -xxx-, Si congnu ses meurs et s'entente, S'onneur, son bien, sa gentillesse, Son hardement et sa largesse,
Car j'estoie ses secrétaires
En trestous ses plus gros affaires (4).
P. Paris (s) interprète ce passage d'une façon très large : le poète aurait été le « nourri » (v. le v. 831) et le serviteur du roi de Bohême durant trente ans, et ces trente ans « peuvent en effet s'entendre du temps qu’il aurait passé dans la mai-
(1) De Mas-latrie, La Prise d'Alexandrie, pièce justificative n° 0, P. xxxvi et suiv.
(2) Archives législ. de la ville de Reims, publ. par P. Varin (Paris, 1843 et suiv.), Statuts, I, p. 106.
(3) Cf. Crapelet, Poésies morales d'Eustache Deschamps, 1832, p. 8x.
(4) Edition de Mas-Latrie, p. 24-25.
(s) Voir Dit, p. x1v et suiv.
son du prince à partir de sa première enfance, et sans doute après la mort de son père, Pierre de Machaut, arrivée en 1307» (ou mieux avant 1307). Raisonnant ainsi, P. Paris admet que Machaut n'avait pas plus de 30 à 35 ans, quand le roi Jean mourut dans la plaine de Crécy (1346); ce qui revient à dire que notre poète naquit vers les années 1311-1316 (1). Mais un fils de Pierre de Machaut ne pouvait naître après 1307. Je ne saurais donc concilier la date de P. Paris avec celle de la lettre du roi Philippe le Bel concernant Isabelle, veuve de Pierre de Machaut.
Même si l’on écarte la supposition de Tarbé, que Pierre de Macello, miles et cambellanus, fut le père du poète, la date de P. Paris n’y gagne rien. La bulle du pape Benoît XII datée du 17 avril 1335 nous dit que Guillaume de Machaut était auprès du roi de Bohême depuis douze ans ou environ : asserit [Johannes rex] duodecim annis vel circa suis obsequiis institisse (2); ce qui reporterait son entrée au service du roi à 1323. « Je fui ses clers ans plus de trente » recule cette date jusqu’à 1316 au moins. Les témoignages du roi et de son clerc ne concordent pas. Pour expliquer cette contradiction M. Thomas rappelle que lorsque Machaut écrivait sa Prise d'Alexandrie, plus de vingt ans s'étaient écoulés depuis 1346, et que le calcul du vieux poète, désireux d’ailleurs de faire ressortir la durée de ses relations avecle roi, pouvait être, sans doute quelque peu hyperbolique. Il est vrai que le chiffre mentionné par la bulle n’est pas non plus tout à fait exact ; mais il mérite tout de même plus de créance. Il est bien probable qu'il faut expliquer la divergence entre ces deux indications par ce fait que, dans la bulle, il est question du service réel du clerc, elemosinarius et familiaris domesticus
(1) Pour le moment, je laisse de côté une allusion assez vague du Jugement dou roi de Navarre, dont je n'ai pas encore pu étudier le contexte:
Car vous estes trop juenes hons Pour dire si fortes raisons.
(Cf. P. Paris, Voir Dit, p. xv).
(2) A. Thomas, Romania, x, p. 332.
Le
(v. la bulle du 30 juillet 1330) (1), devenu ensuite nofarius (v. la bulle du 17 avril 1332) (2) et enfin secretartus (v. la bulle du 4 janvier 1333) (3), tandis que le poète aurait compté la durée de son service à partir du moment où il commença à être un simple protégé du roi, jouissant de son appui matériel, mais aspirant encore à un poste fixe. Peut-être aussi s'est-il contenté de nous donner un chiffre approximatif.
Or, si l’on néglige les indications tirées de ses œuvres et si l'on s’en tient au témoignage de la bulle, d’après lequel Machaut ne serait passé au service du roi de Bohême que vers l’année 1323, il a dû naître tout au moins au commencement du xiv° siècle. Le 30 juillet 1330 Jean XXII donna à Machaut un canonicat dans la cathédrale de Verdun. Mais nous apprenons par la même pièce qu'avant 1330 il était déjà revêtu d’un bénéfice ecclésiastique et possédait la chapellenie perpétuelle de l’hôpital de Houdain (Pas-de-Calais), de Husdinio, au diocèse d'Arras (4). La date de cette dernière nomination ne nous est pas connue (5), mais il est évident qu’une charge pareille ne pouvait être conférée à un adolescent de seize ou de dix-sept ans.
HI
En 1323 (ou vers cette date), Machaut entra au service de Jean de Luxembourg. On ignore comment le poète parvint à obtenir une position à la cour du roi de Bohême. Tarbé, pour l’expliquer, rappelle d’abord que les Machaut étaient des voisins de la maison de Luxembourg, laquelle avait fondé dans la ville de Montargis un couvent de femmes de l’ordre Saint- Dominique, où furent inhumées deux tantes du roi et sa sœur Marie, reine de France, femme de Charles le Bel; puis faisant allusion aux sympathies de la cour de Luxembourg pour
(1) Jbid., p. 330.
(2) Ibid., p. 331.
(3) Jb1d., p, 331.
(4) Ibid., p. 330.
(5) Mes recherches sur ce point sont restées infructueuses jusqu'à présent.
celle de France, il signale le rôle important que jouait à cette dernière cour la famille des Machaut (1). De Mas-Latrie s’en tient à cette seconde explication (2). Pour juger de la valeur de ces inductions il suffit de se rappeler ce qui est dit plus haut des confusions auxquelles le nom du poète a donné lieu.
Ce n'étaient pas uniquement des intérêts politiques ou des sympathies personnelles qui attiraient les comtes de Luxembourg vers la France, ils cédaient encore à la séduction de cette civilisation brillante dont elle fut le foyer pendant toute la durée du moyen âge (3). L’esprit chevaleresque et l'éducation française de Jean, ses fréquents voyages de l’autre côté du Rhin, son caractère ouvert et sociable donnaient un charme à sa fréquentation et le portaient à y admettre quiconque manifestait une intelligence supérieure, des connaissances étendues, ou un réel talent littéraire.
D'autre part, le champ de son activité politique s’élargissant de plus en plus, les problèmes de la vie, la complication des événements, ses rêves, ses projets, ses fantaisies lui faisaient sentir la nécessité d’avoir auprès de lui des collaborateurs à la fois avisés et actifs (4). Ce fut sans doute au cours d’un de ses voyages en France qu’il eut l’occasion de rencontrer Machaut et d'entrer en relation avec lui. Où et comment ? on ne sait; toujours est-il qu’il l’attacha à sa personne en qualité de secrétaire.
La situation faite à Machaut par sa nouvelle fonction n’était pas des plus faciles : Sine rege Bohemiae nemo valet expedire,
(1) G. de M., p. vui-vuni.
(2) La Prise d'Alex., p. xiv et suiv.
(3) Le comte Th. de Puymaigre, Jean l'Aveugle en France, dans la Revue des questions historiques, nouvelle série, virt (Paris, 1892), p. 396- 397; 399.
(4) Machaut lui-même ne parle nulle part de ses études. Les renseignements fournis par notre auteur dans son Voir Dit (p. 3490) :
Je qui ay esté à l’escole Lisi la lettre mot à mot.
sont trop sommaires. L'œuvre poétique de Machaut nous fournit sous ce rapport des données plus détaillées et plus complètes.
disaient les contemporains (1). L'activité et l'humeur vagabonde du roi étaient réellement surprenantes : méiratur omnis quod, etsi tam longas frequenter solet facere rex dictus vias, in via cernilur non ut equitans, sed potius quasi volans. Hunc st sic equitantem cerneres plus unum famulum quam dominum judicares (2).
Il était le représentant d’une idée qui commençait déjà à vieillir, mais un représentant brillant et entraînant. Comment le jeune Machaut n’eût-il pas cédé à cette irrésistible influence ? A mesure que leurs relations devenaient plus intimes, l’étonnement du début se changea d’abord en sympathie, puis celle-ci en un attachement d'autant plus profond qu'il était entretenu par une constante communauté de vues et d’activité journalière.
Dans son Confort d'ami, Machaut nous dépeint Jean comme l'idéal du souverain et le propose à l’imitation de Charles de Navarre (3). Ces sympathies de jeunesse se manifestent également dans la digression que la Prise d'Alexandrie consacre à Madame Bonne, femme de Jean le Bon et fille du roi de Bohëme, et plus loin dans son panégyrique de Charles Il‘ de Luxembourg (4). Partout, au milieu de son entourage, nous apparaît dominante la figure du roi aveugle :
Cils Behaignons dont je vous conte, N'ot pareil, duc, ne roy, ne conte; Ne depuis le temps Charlemeinne, Ne fu homs, c'est chose certeinne,
Qui fust en tous cas plus parfais En honneur, en dis et en fais (5).
Les rapports intimes qui existaient entre le roi et Machaut contribuèrent assurément à rendre plus supportable au jeune clerc champenois l’existence tourmentée qu'il dut partager avec son maître. Les événements des premières années du
(1) Chronicon aulae regiae, éd. Dobner (Monumenta historica Boemias, t. VI), p. 431.
(2) Chron. aulae reg., éd. Dobner, t. v, p. 457.
(3) Tarbé, G. de M., p. 103 et suiv.
(4) Ed. de Mas-Latrie, p. 24-25.
(s) Ibid., p. 24.
règne de Jean en Bohême, les troubles intérieurs, la lutte contre la noblesse, la bataille d'Esslingen (1), Machaut ne dut les connaître que par ce qu'il avait entendu raconter dans l'entourage du roi. Quant à sa participation à la bataille de Mübhldorf, dont il parle aussi dans le Confort d'ami, elle reste en question (2). Certains détails de la description du voyage que le roi de Chypre, Pierre de Lusignan, fit en Europe, en 1364, dans le but d’organiser une croisade, prouvent que le poète connaissait assez bien l'Allemagne centrale. Une bonnepartiede ces récits est sans doute le résultat des impressions personnelles recueillies par lui au cours de ses campagnes et de ses voyages à travers ce pays (3).
Machaut nous décrit très exactement l'itinéraire de Pierre (4) ; on voit qu'il lui était familier.
Au milieu de juin, le roi quitte la France et, traversant la Flandre, le Brabant et le comté de Juliers, il se dirige vers Cologne où il séjourne deux mois. De Cologne, en passant pars la Franconie (le Franc), la Thuringe (Duringue) et Esslingen (Esselingue en Wurtemberg) il arrive à Erfurth (Erefort),
Une cité puissant et fort,
Seant en biau plain sans montaigne, Tout droit au fin cuer d’'Alemaigne (5),
(r) Tarbé, G. de M., p. 104-105. — F. Palacky, Geschichte von Bohmen, t. 11 (Prague, 1850), p. 109 et suiv.; J. Schôtter, Johann Graf von Luxemburg und Kônig von Bôhmen, Luxembourg, 1865, t. 1, p. 173 et suiv.
(2) Tarbé, op. cit., p. 105 : De là s’en ala [Jean de Luxembourg] en Bavière. Desconfit le duc d'Otheriche [= Henri]... Et l'emmena à Bruguelis [château de Bürglitz en Bohême]. — Voy. Schôtter, 1, p. 255 et suiv.
(3) Environ 40 ans plus tard, Machaut se souviendra encore des conjurations magiques des Allemands :
es c'est la guise d'Alemaingne, Qu'on garist la gent par paroles (Voir Dit, p. 103-104) et du terme employé outre Rin « vrauelette » (damelette, explique Machaut), que la mémoire du vieux chevalier des dames a conservé fidèlement.
(4) La Prise d'Alexandrie, p. 27 et suiv. — Voy. pour les détails N. Jorga, Philippe de Mézières (1327-1405) et la croisade au XIVe siècle, Paris, 1896 (= Bibl. de l'Ec. des hautes études (sciences philosophiques et Fos fasc. 110), p. 189 et suiv.
(s) La Prise d’Alex., p. 28.
ajoute le poète. Au sortir d’Erfurth, Pierre prend la direction de Meissen, sur les bords de l’Elbe :
De là il s’en ala en Misse,
Où meint buef et mainte genisse
Ont esté tollu et emblé.
Et s’i despent on moult en blé,
Car maint y a qui se renvoise,
En buvant godale et servoise ;
Et s'i a moult bonnes gens d'armes,
Biaus chevaliers et beles dames (1).
Après des pourparlers avec le margrave de Meissen, Frédéric le Fort, Pierre traversa la Saxe, non sans rencontrer Rodolphe Il,
Le duc trouva en une marche
Qui à Lubecque tient et marche (2) et alla voir à Prague l’empereur Charles, le nouveau Salomon, comme il l’appelle. Ce dernier lui promit également son concours dans la croisade projetée...
Je passe sous silence le voyage à Cracovie et les pourparlers avec les rois de Pologne et de Hongrie.
De Cracovie Pierre se rend à Vienne. Ensuite le poète nous le montre dans l’Allemagne du sud, et il nous décrit, à ce propos, des tableaux et des lieux qui devaient lui être familiers. Le voyage de Cracovie à Vienne (environ 400 kilomètres), pour une entrevue avec Rodolphe d'Autriche, ne se fait pas sans difficultés :
Tant a erré par ses journées, Par froit, par chaut et par jalées, Qu'à Vienne vint sur la Denoe, A -x- journécs de Cracoe (3).
L’indication donnée par Machaut sur la durée de ce voyage, entrepris dans la saison d'automne, est assez exacte.
Après Vienne, Pierre prit le chemin de Venise à travers la Carinthie et le patriarchat d’Aquilée. Il parvint dans cette ville le 11 novembre 1364 (4).
(1) Ibid., p. 28.
(2) Ibid. p. 29.
(3) Ibid., p. 43.
(4) Jbid., p. 47. — Voy. Jorga, of. cit., p. 199 et suiv.
Le récit de cette partie du voyage laisse de nouveau l’impression qu'ici encore le poète met en œuvre ses souvenirs personnels.
Or deviseray son chemin
Par escript en ce parchemin.
Il s'en ala en Quarateinne,
Une duché qui est procheinne Des montaignes de Lombardie.
Et, par ma foy, je ne croy mie Qu'il ait au monde entierement Si fort païs, car vraiement
On y entre par -ij- destrois
Qui sont rostes, longs et estrois ; Grans montaingnes a tant entour Et maint chastel et mainte tour, Qu'on ne porroit miner ne prendre, Tant bien y sceüst on entendre.
Les -ij- perilleuses montaingnes, Qui sont arides et brehaingnes, Le Taure et le Joure passa (1) ;
Et puis son chemin trespassa
Par le pais et la contrée
Dou patriarche d'Aquilée….
Si Machaut nous parle avec des détails si précis de ces différents pays, c'est sans doute qu'il les connaissait pour les avoir parcourus en compagnie du roi Jean, au cours des campagnes ou des voyages de ce dernier dans l'Allemagne du Sud. On sait en eflet que, à partir de 1327, les affaires de l'Autriche, de la Carinthie et du Tyrol avaient amené à plusieurs reprises le roi de Bohême dans ces régions. Il est vrai que dans son Confort d'ami: Machaut ne fait pas d’allusion à ces épisodes de la vie de Jean. Il s'arrête seulement aux
(1) Var. Tarme (ms. 0221 de la Bibl. Nat.) et Tame (ms. de M. le marquis de Vogüé). M. Jorga identifie à tort le Taure et le Joure de Machaut avec la Drave et la Save (ouvr. cité, p. 199). Notre poète a plutôt en vue les deux rivières Judrio et Torre qui passent à l'est de Udine et se jettent dans le Lisonzo. Le roi Pierre, après avoir traversé la Styrie et la Carinthie, se dirigea sans doute vers Goritz, passa le Judrio et le Torre et continua son chemin vers Venise, sur les bords de la mer. en « laissant Lombardie à destre ». Voy. aussi de Mas-Latrie, La Prise d'Alex., p. 317 et 325.
pages les plus brillantes de son règne, celles qui enregistrent des succès.
Trop fist de choses mervilleuses, Appertes, saiges, perilleuses.
Si toutes les voloie dire,
Je ne les te porroie lire,
Ou conter en un jour et demi (1).
Les différentes expéditions de Jean dans l’Europe orientale sont mentionnées dans le panégyrique du Confort d'ami. Machaut nous dit expressément qu'il prit part à ces expéditions. Je citerai d’abord le passage en question. — Après avoir rappelé à Charles de Navarre les batailles d’Esslingen et de Mühlbach le poète continue :
De là s’en ala en Pouleine (1)
Et la conquist à moult grant peine.
Aussi conquist il Bresselau (2)
Qui estoit le duc Boselau,
Et treize dus qui tout homage
Li firent par son vasselage.
Je le vi, pour ce le tesmoing:;
Car par tout en seray tesmoing.
Bien -x- ans rois s'en appela.
Et puis il s'en ala de là
Droit au royaume de Cracoe (>)
Et par les glaces en Lectoe... (4)
Puis fut il par -1ij- fois en Prusse (5), À moult grant honnour, et en Russe (2).
Tarbé rapporte les événements relatés ici à la période de temps comprise entre 1326 et 1330 (3); mais ce qu'il en dit est inexact et incomplet. De Mas-Latrie place les campagnes de Pologne et de Russie entre 1335 et 1337 (4). Les erreurs des premiers éditeurs de Machaut ont été rectifiées par le comte de Puymaigre, qui a prouvé que le fragment cité de Confort d'ami vise la campagne de 1328-1329(s)en Lithuanie,
(1) Tarbé, G. de M., p. 106-107.
(2) Ibid., p. 105-106.
(3) Zbid., p. 194.
(4) La Prise d'Alex., p. xv.
(s) Une campagne de Jean de Luxembourg, roi de Bohëme, dans la Revue des questions historiques, 1887, p. 168 et suiv. ; cf. l’article du comte de Puymaigre dans la même Revue, t. 52, 1892, p. 422-423.
en Pologne et en Silésie. Une analyse attentive de ce fragment l’a amené à conclure que Machaut décrit les événements dans l’ordre inverse de leur réalisation. Le poète aurait mis au premier plan de son récit la fin de cette expédition ((r) et (2)), dont le succès avait été particulièrement brillant et avait laissé dans ses souvenirs une trace profonde : puis il passe au récit de la campagne de Lithuanie.
Mais cette hypothèse de Puymaigre n'’explique pas les allusions ci-dessus (3) et (5), non plus que les rapports entre les parties (1) et (2).
Il n’est pas douteux qu’il ne règne dans tout ce récit quelque confusion, que d’ailleurs il est relativement assez facile d'expliquer.
En janvier de l’année 1327, Jean entreprend une campagne en Europe, dans le but de soumettre les princes de la Silésie et aussi la Pologne, à qui l’énergie de Ladislas Lokietek avait valu une certaine indépendance (1). Les princes silésiens se considéraient comme libérés de toute sujétion à l’égard de la Bohëme depuis l'extinction de la dynastie de Przemysl (2). Jean de Luxembourg pénétra dans la Haute-Silésie (principauté de Troppau) par Brünn; et déjà dans le courant du mois de février, un bon nombre des seigneurs féodaux de la région lui prêtaient serment de fidélité (3). Entre temps son avant-garde marchait sur Cracovie. Lokietek effrayé recourut à Charles de Hongrie, dont l'intervention fut assez heureuse pour régler promptement le différend entre les deux princes. Un accord fut également conclu entre Charles de Hongrie et Jean de Bohême; après quoi celui-ci se mit en marche pour la Basse-Silésie. Là se renouvelèrent bientôt les scènes de soumission qui s'étaient passées à Troppau. Le fils de Henri V de Breslau (+ 1296), Henri VI de Breslau redoutant les desseins ambitieux de son frère Boleslas, prince de Brieg et
(1) Schotter, 1, pp. 239 et suiv., 350, 373; voy. aussi M. Bobrzynsky, Dzieje polski, t. 11 (2° édition, Varsovie, 1880), p. 186 et suiv.
(2) G. A. Stenzel, Geschichte Schlesiens, Breslau. 1853, 1, p. 117 et suiv.
(3) Voy. pour les campagnes de Jean en Silésie et en Pologne Schôütter, 1, p. 351 et suiv., 376 et suiv.
gendre du roi Jean, céda à ce dernier ses domaines. A son retour de Lithuanie, dans le courant du printemps de 1329, Jean, pour se venger des Polonais qui avaient manqué à la foi jurée, pénètre dans le nord de la Pologne, s'empare de la ville de Dobrin et s'assure la soumission de la Kujavie et de la Mazovie par la prise de Vladislav et de Plock. Après en avoir terminé avec la Pologne, il se dirige en hâte vers la Silésie, où de nouvelles complications réclamaient sa présence. L'apparition du roi à Breslau modifia immédiatement la situation; un grand nombre des princes silésiens, parmi lesquels Boleslas III, se déclarèrent vassaux de la couronne de Bohême.
Ainsi donc, nous avons dans l’espace de deux ans deux séries d'évènements analogues, mais disposés dans un ordre inverse. Rien d'étonnant qu'après vingt ans écoulés, Machaut ait pu les confondre.
Silésie-Breslau-Pologne (Cracovie), d’une part, Lithuanie- Pologne-Silésie (séjour à Breslau),d’autre part,ont donné la combinaison : Pologne-Silésie(Breslau) —Cracovie-Lithuanie. Les opérations dans le nord de la Pologne ont donc été transposées, et les deux campagnes en Silésie condensées en un épisode unique. Bonselau = Boleslas, le principal adversaire de Jean, qui avait tenté d’arracher à son frère la ville de Breslau que ce dernier s'était vu forcé de céder au roi de Bohëme, devint prince de cette région. — Le chiffre de dix années mentionné par Machaut (Bien -x: ans roi s’en appela) n’est pas satisfaisant, celui de seize ou même de quinze années, en chiffres ronds, serait plus exact.
Au sujet de la part que prit Machaut aux campagnes de Jean en Europe orientale, je citerai encore un passage de la Prise d'Alexandrie, dans lequel le poète nous décrit le voyage du roi de Chypre de Prague à Cracovie, voyage entrepris par lui pour demander leur concours aux rois de Pologne et de Hongrie, Casimir et Louis.
Pierre quitta Prague avec l’empereur au commencement de septembre, en route pour la capitale de la Pologne :
Or diray quel chemin il firent.
Parmi Behaingne chevauchierent
Trois journées, et puis alerent
A Bresselau (var. Brussela(u)), à Liguenisse (var. Linguenisse), A Nuistat (var. Muistat C), à Suedenisse ;
Costen (var. Caston J, Consten K), Calix, Buton, Glagouve Passerent, et par Bassenouve
De là en Cracoe arriverent.… (r).
L’énumération ci-dessus ne reproduit pas évidemment l'itinéraire exact de Pierre : Schweidnitz = Suedenisse se trouve sur la route de Prague à Breslau, Glogau = Glagouve sur celle de Kosten = Costen.Quant à Bassenouve,que j’identifie avec le Bassenouve du Confort d'ami (2), j'y vois Île Posen d’aujourd’hui. Nous aurions donc l'itinéraire suivant : Prague, Schweidnitz, Breslau, Liegnitz, Glogau, Kosten (Koscian), Posen, Kalisz, [Oppeln], Neustadt (sur Prudnik), Beuthen (Bytom), Cracovie.
Mais cet itinéraire se trouve en contradiction avec les données des chartes impériales. Nous savons par celles-ci que, le 14 septembre 1364, l’empereur se trouvait encore à Breslau; le 17, il est déjà à Oppeln, évidemment en route pour Cracovie (3). Or trois jours sont insuffisants pour le trajet de Breslau à Oppeln par Posen et Kalisz. L'inexactitude est flagrante.
(1) La Prise d'Alex., p. 39. — Pour l'explication de ce passage, voy. les Notes et la Table des matières de Mas-Latrie (il suppose Buton — Buntzel, Bautzen ?, Bassenouve — Passau (s:c), Buton — ville de Silésie (s:c)); comte A. Przezdziecky, O VWilhelmie Machaut, truwerze francuskim, Cracovie, 1868, p. 5 et suiv.; K. Jirecek, Guillaume de Machaut sekretar kräle Jana Lucemburského dans le Casopis musea krälovstvi teského, t. 52 (Prague, 1878), p. 82 (Jirecek corrige Costen-Coslen — Kosel); Herquet, dans la Zertschrift des Vereins für Geschichte und Alterthum Schlesiens, t. xt, p. 521 et suiv.; Jorga, ouvr. cité, p. 194-195 (Bassenouve — Baranow, Passerent—Posen (sic)); Chlebowsky et Walewsky, Storwnik geograficzny, Varsovie, 1880 et suiv., 8. v.
(2) Tarbé, G. de M., p. 106.
(3) Voy. sur la possibilité d'un passage à Posen, Huber, Erstes Erganzungsheft aux Regesta imperit de J.-F. Bôhmer, Innsbruck, 1889, p. 742-