‹ Poésies lyriques. Édition complète en deux parties, avec introduction et glossaire publiée sous les auspices de la Faculté d'histoire et de philologie de St-Pétersbourg (volume 2)Chapitre 7 sur 353 · XXXI · texte numérisé non relu

XXXI

Large et généreux pour les autres, Jean se contentait de peu pour lui-même :

S'il avoit une coste grise

De drap de Poulainne ou de Frise, Et un cheval tant seulement,

Il li souffisoit hautement.

Îl n'avoit pas tous ses aviaux, Car souvent mengoit des naviaux, Des feves et dou pain de soile, D'un haren, d'une soupe à l'oile, Par deffaut de bonne viande.

Et si te respon sans demande Qu'il n'avoit tappis ne courtine, N'autre chose qui encourtine Son lit. Ains prenoit à l'hostel Ce qu'il trouvoit..….. (r). |

Grâce à l'influence de Jean et sur sa requête, Machaut, clericus, elemosinarius et familiaris regis domeslicus, qui possédait déjà une chapellenie à Houdain, reçut du pape Jean XXII, le 13 juillet 1330, non seulement à cause de sa probitas et virtutum merita, mais encore consideratione carissimt in Christo fili nostri Johannis regis Boemie illusiris, un canonicat à Verdun (2). Le 17 avril 1332, par une autre bulle du même pape, il recevait un nouveau canonicat à Arras, et cette fois encore consideratione regis Boemte. Dans ce dernier document Machaut porte le titre de notaire du roi (3). Ces deux canonicats lui étaient conférés sub expectatione.

Au bout de neuf mois (le 4 janvier 1333), une troisième bulle (4) conféra au poète, nofarius et secretarius regis, un canonicat à Reims, toujours sans préjudice des nominations antérieures et de sa chapellenie de Houdain.

Le successeur de Jean XXII, Benoît XII, ayant résolu de mettre fin à l’abus des expectatives, Machaut fut atteint par le nouvel ordre des choses. Par une bulle datée du 17 avril 1335 (s), Benoît confirma sa dernière nomination,

(x) Zbid., p. 104.

(2) Voy. l'article déjà cité de M. Thomas, p. 330. (3) Zbid., p. 331.

(4) Ibid., p. 331.

(s) Jbid., p. 332,

XXXTIL

mais à la condition qu’il renoncerait aux deux bénéfices précédents, qui d’ailleurs ne lui avaient encore rien rapporté. Quant à la chapellenie de Houdain, Machaut s’engagea à la céder, une fois qu'il serait en possession d’une prébende à Reims. Le poète ne conserva donc qu’une prébende à Saint- Quentin, obtenue par lui dans l’intervalle en dehors de l’intervention pontificale.

Grâce à Machaut, son frère cadet Jean fut, lui aussi, au nombre des protégés du roi de Bohême. Une bulle de Jean XXII datée du 4 janvier 1333, et retrouvée par M. Ant. Thomas, accorde à Jean un bénéfice de 40 livres tournois de revenu au plus, à la nomination de l’abbé et du couvent de Montebourg (1). Dans cette bulle, Jean de Machaut est simplement qualifié de clerc rémois : Dilecto filio Johann: de Machaudio, clerico Remensis diocesis...; mais, d’un autre côté, le même document le présente comme dileclus familiaris et domesticus regis Boemie illustris et constate l’intervention du roi, qui avait sollicité les bonnes grâces du pape en faveur de son serviteur.

Les deux frères, on le voit, étaient parvenus à une situation matérielle de quelque importance.

En 1337, les relations entre Guillaume de Machaut et l’église de Reims sont définitivement fixées. Je rapporte à la bulle de 1335 l'indication suivante tirée du Livre rouge du chapitre de Reims : Nunc Guillermus de Machaudio receplus fuit per procurationem, anno Domin: m° ccc° tricesimo septimo, feria quarla post Conversionem sancti Paul: (le 25 janvier) (2).

Son titre de chanoine n’obligeait pas Machaut à la résidence. Il jouissait, sous ce rapport, du privilège attaché au titre de clerc d’un souverain.

(1) Jbid., p. 329-330.

(2) Cartulaire À ou Livre rouge du chapitre de Reims (fol. 54 r°). C'est une liste des prébendes et des chanoines, à partir du commencement du xiv* siècle (Archives de Reims). Cf. Jean-Herman Weyen, Dignités et prébendes de l’église de Reims (Bibl. de la ville de Reims, ms. 1773), fol. 284 ro. En copiant le document cité, Weyen a mis par erreur feria quinta au lieu de /erta quarta. Voy. aussi Tarbé, G. de M., p. 1x.

Vers 1340, nous rencontrons le poëte à Reims. Ceci résulte des indications contenues dans une Complainte adressée par lui à un de ses amis de france nommé Henri (1).

Machaut se plaint d’abord des désagréments qu'il éprouve. Il parle ensuite de ses craintes au sujet de certaine dame et des inquiétudes qui le tourmentent à la pensée qu'on commence à l’oublier à la cour. Ces différentes circonstances le décident à quitter Reims (v. 13-14) et à se rendre dans l'Empire. Pour terminer, le poète déclare à son correspondant qu'il attend de lui un peu de compassion pour ses malheurs, et le prie de faire ses adieux à tous ses autres amis de France. La pièce fut composée à Reims (v. 14), où Machaut semble avoir passé alors un certain temps. Il considère son départ comme un exil, et s’en montre d'autant plus affligé, qu'il comptait sans doute trouver dans cette ville une situation convenable et y fixer sa résidence (v. 46-50).

Mais ses projets ne se réalisèrent pas (v. 29). Les circonstances lui étaient doublement défavorables. Il souffrait comme « prêtres » et comme « lais » (v. 47-48, cf. 25-26).

Une bonne moitié de sa Cormnplainte est remplie par l’énumération des mécomptes dont, bon gré mal gré, il lui fallait subir les ennuis.

A toi, Hanri, dous amis, me complain,

Pour ce que mais ne queur ne mont ne plain, Car à pié sui, sans cheval et sans selle,

Et si n'ay mais Esmeraude ne Belle

Ne Lancelot (2), dont petit me deduit, Quant la joie ay perdu de tel deduit…

Plus de cheval, plus de chiens : adieu donc les plaisirs de la chasse. Mais ce n’est encore là pour notre clerc que le prélude de ses misères. D’autres tourments l’assiègent et combien plus graves ! L’ennemi est aux portes, Reims est en danger. On parle d’une attaque possible du roi d'Angle-

(1) Voy. ci-dessous, p. 251-252.

(2) Je considère ces trois noms comme étant ceux des chiens de chasse qui avaient appartenu à Machaut. — Cf. Méon, Fabl., t. 11, p. 324, v. 8or.

terre (v. 27-28). On organise la défense, on active les préparatifs militaires ; lui-même doit monter la garde aux remparts

.. il m'estuet mettre aus murs de la ville, Et si vuet on que je veille à la porte Et qu'en mon dos la cote de fer porte.

Il semble au premier abord que le poète ait en vue les événements de 1359 et le siège de Reims par Edouard III. Mais à cette date Machaut était trop âgé pour pouvoir concourir utilement à la défense de la ville. De plus ses relations dans « l’Empire » n'étaient pas telles qu’elles pussent lui ouvrir de ce côté des perspectives bien attrayantes.

P. Paris a formulé l’hypothèse que la pièce se rapporte à l’année 1340 (1). Malheureusement les détails donnés par le poète ne jettent pas beaucoup de lumière sur la question. Mais l’'émoi dont parle Machaut serait compréhensible, la marche d’EdouardIll sur Tournaien 1340 pouvant inspirer de sérieuses appréhensions.

Par une lettre datée du 14 juillet 1340, Philippe le Valois avait nommé l’archevèque de Reims, Jean, capitaine de la ville « à laquelle nous avons especial affection » (2). Le s septembre 1340, l’archevèque ordonna à tous les « citoiens de ladicte cité nos subgez et habitans en nostre ban, et à tous autres citoiens et habitans de ladicte cité et ville en quelque justice et signourie il demeurent », de se rassembler dans quelques jours, de bon matin, au mont d’Aresnes pour une revue, « armés et arroiés soufhsanment, chascuns selonc son estat.. » (3). Enfin, le même archevêque publie le 8 septembre 1340 une ordonnance, « pour la garde et défense de la cité de Reims et de la marche d'environ », relative à l'expulsion hors de la ville de tous les étrangers suspects. Les comptes de l’échevinage témoignent également des préparatifs militaires faits par la ville de Reims à cette date. Dans l’article

(1) Voy. son édition du Voir Dit., p. 383-384.

(2) P. Varin, Archives administratives de la ville de Reims, 1, 1 et 2, p. 850-851.

(3) Ibid., p. 851-852.

« des frais de cry fait en ceste ville » en 1340 se trouvent mentionnées toute une série d'ordonnances administratives concernant les étrangers, le service de garde, les mesures contre les incendies, l'éclairage de la ville, le bon entretien des armes etc (1).

Au vers 16, Machaut parle de la maletôte, dont il est également question dans un certain nombre de documents de ce temps-là. On peut consulter à ce sujet les comptes « des voyes de Paris et ailleurs ». La question de cet impôt extraordinaire souleva des protestations et de longs pourparlers avec le roi, auprès de qui Reims envoya ses délégués pour en traiter (2). Finalement l'impôt fut, comme on le sait, introduit, mais de force (3).

L’'impôt de la gabelle, dont Machaut fait aussi mention dans sa Complainte, demande à son tour un mot d’explication. Ce terme ne désigne pas ici la gabelle du sel qui ne fut généralisée que le 16 mars 1341 et organisée définitivement par l'ordonnance du 20 mars 1342 (4). Avant cette date, la gabelle était tout simplement une sorte de contribution indirecte. Machaut cite, toujours pour s’en plaindre, une longue série d’autres taxes et impôts. Il est probable que tous n’étaient pas encore établis à l'époque où il en parle et qu’un certain nombre étaient simplement en projet. Nous savons qu’en 1340 trente deux villes de l'Amiénois, du Vermandois et du

(1) Ibid., p. 832-833.

(2) Ibid., p. 835-836.

(3) J. Viard, Un chapitre d'histoire administrative. — Les ressources extraordinaires de la royauté sous Philippe VI de V'alots, dans la Rev.des quest. hist., t. 88, 1888, p. 192. — À propos des taxes forcées prélevées sur lc clergé pour la défense de la ville, voyez Varin, 1bid., p. 816, n° couix et la note correspondante, ainsi que n° cpLx1; cf. n° cpLzxvii.

Il est également à consulter sur la question des impôts sur les bourgeois. Le 25 septembre 1339, les habitants de Reims furent dispensés de venir en armes au camp du roi à Chauny-sur-Oise, afin de leur permettre de réserver leurs forces pour la défense de la ville, mais à condition de verser au trésor royal une somme considérable. Les dépenses pour la défense de Reims datent déjà de 1337, année de la publication de l'ordonnance royale sur cette question. Voy. 1bid., n° cpxzuini.

(4) A. Coville dans Lavisse, list. de France, iv (1902), p. 77; G. Picot, Histoire des Etats généraux, 2° édition, 1 (1888), p. 133.

Beauvaisis consentirent à céder au roi 4 deniers par livre sur toutes les marchandises vendues (1). À Reims ce même impôt sur les « denrées et marchandises » ne fut établi qu’en 1341 et pour une durée de dix-huit mois (2).

La « foible monnoie » mentionnée au v. 17, était aussi à cette époque une des sources du revenu de l’État. Entre 1337 et 1342, & le remuement » ou l’oscillation de la valeur des monnaies était perpétuelle (3).

Je passe aux « desimes » dont il est ensuite question (v. 20). Machaut en devait payer trois au roi, et ce « sans delai ». A l’époque où nous sommes, cette question de la dime était plus compliquée qu’elle ne l’avait jamais été. Le 27 mars 1338, le pape avait autorisé le roi à percevoir les dimes ecclésiastiques pour les besoins de l'Etat, et cette autorisation devait être renouvelée tous les deux ans (4). Ainsi en fut-il en 1340 et 1342. Dans la liste des dimes cédées par le pape au roi Philippe en 1344 (pour la période de 1344-1346), figure entre autres, parmi les clerici regulares, canontici remenses, le nom de Guillaume de Machaut : Guïll. de Machaudio — dec. LX s. (= solidi) (5). Cette liste qui fixe le montant de la dime, mentionne en même temps la valeur des bénéfices. Pour Machaut ceux-ci s'élèvent à la somme de Lx livres parisis, qui équivalent à environ 1,000 francs de notre monnaie. C'était aussi le montant des revenus de la majorité de ses collègues.

En dehors de cette perception, Philippe recourait parfois à des impôts locaux et contraignait une partie, ou même la totalité des clercs séculiers et réguliers, à lui verser le dixième ou le vingtième de leurs revenus. Enfin, s'appuyant sur une

(1) Viard, art. cité, p. 187.

(2) Voy. la lettre royale du 4 septembre 1341 publ. par Varin, ouvr. cité, p. 857-858.

(3) Coville, ouvr. crlé, p.78. — Je dois renoncer, pour le moment, à expliquer les allusions du poëte (v. 19) aux trentièmes qu'il est obligé de payer pour huit ans, aussi bien que la mention qu'il fait (v. 18) de la visite du pape. Les documents que j'ai pu consulter ne m'ont pas permis d'élucider ces deux points de la Complainte.

(4) Viard, art. cité, p. 213-214.

(5) Varin, ouvr. cité, p. 1034.

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ordonnance du pape datée de 1333, en dépit des protestations de la curie romaine, il prélevait encore certains autres impôts sur le clergé (1). L’ordonnance en question concernait une dime spéciale et quelques subsides promis par le pape au roi Philippe en échange de sa promesse de partir pour la croisade (2). Elle avait d’ailleurs été rapportée en 1336.

Si tous les détails ci-dessus mentionnés se rapportent, comme il est vraisemblable, à l’année 1340, je crois pouvoir en conclure, d’après les considérations générales exposées plus haut, que la date proposée par P. Paris est la plus probable.

Mais l'argumentation du savant auteur est, sur ce point, quelque peu sommaire. Elle s'appuie exclusivement sur les premiers vers de la Complainte. On y lit que Machaut était « sans cheval ». Selon P. Paris, on l’aurait forcé à le vendre. Il en voit la preuve dans les articles suivants du compte des dépenses de‘la ville de Reims, année 1340 et suivantes, publié par Varin : « Item, -xxiv- livres, pour un cheval acheté à Guillaume de Machau, pour ce qu’on ne peust recouvrer de cheval à louier pour porter la malle H. le Large, quant il fu en l’ost devant l’Escaudevre pour parler au roi, pour le cri qui fu fait en ceste ville que chascuns alast en ost » (tbid., p. 834). Nous ignorons, en réalité, la cause pour laquelle Machaut vendit son cheval. Mais en supposant avec P. Paris qu'il y ait été forcé, on peut croire que ce fut par un simple besoin d'argent, et non par voie d’'expropriation. D'ailleurs, il n’est peut-être pas absolument certain que le Machaut de ce document soit le même que notre Machaut, chanoine de Reims, quoique, à vrai dire, la chose paraisse assez vraisemblable. Si l’on accepte cette identification, il faudrait rapporter la composition de la Complaïnte à l’année 1340, mais seulement à partir du 27 septembre, date à laquelle Edouard III leva le siège de Tournai.

Quel est maintenant cet Henri à qui est adressée la pièce)

(1) Cf. la lettre de Benoît x11, du 23 juin 1337. Viard, art. cité, p. 213. (2) Viard, art. cit., p. 210, 211.

Je ne saurais le dire. L'hypothèse émise par P. Paris qu'il doit être identifié (1) avec « H. un mien especial ami », cité dans le Voir Dit, me paraît peu fondée.

De ce qui précède, il semblerait donc résulter que Machaut était établi à Reims vers 1340. La plainte formulée par le poète qu'on « commence à l'oublier à la cour [de Jean| » prouve qu’il y résidait déjà depuis un certain temps. A cette date, qui marque une détente sensible dans la situation politique de l'empire, on peut constater une accalmie correspondante dans la fiévreuse activité du roi de Bohême. Menacé de perdre la vue, il sentait d’ailleurs la nécessité de prendre des mesures définitives. En septembre 1340, nous le rencontrons au camp des Français, près de Tournai. Puis, la trève conclue, il retourne au Luxembourg, où il s'arrête cette fois plus longtemps qu'à l’ordinaire.

Le ton des plaintes de Machaut est celui d'un homme qui, soupirant après le repos et commençant à réaliser son rêve, s’accoutumait déjà à ce nouveau genre de vie, lorsque les événements vinrent tout-à-coup déjouer ses espérances.

Il se voyait contraint de reprendre ses anciennes occupations. A-t-1l alors vraiment quitté Reims? on l’ignore. Les indications fournies à ce propos par les vers 55 et 56 ne disent qu’une chose, c’est qu'il était décidé à le faire. S'il « partit pour l'exil », ce fut en tout cas pour peu de temps. Le 29 juillet 1346, en effet, le roi aveugle tombait sur le champ de bataille de Crécy.

Son service auprès du roi Jean de Luxembourg n'avait guère laissé à Machaut les loisirs nécessaires pour s'occuper de poésie. Ses compositions principales lui sont postérieures ; elles se placent entre 1350 et 1377. Ce n'est que dans les dernières années du règne qu'il put se livrer franchement à

(x) Votr Dit, p. 383.

son inspiration poétique et entreprendre des compositions de longue haleine.

Il débuta par de petites pièces lyriques, dont un certain nombre mises en musique, ballades, rondeaux ou virelais, dominent dans ces premiers essais de sa muse. Effusions sentimentales, séparations, tourments du cœur aggravés par l'éloignement, tels sont les thèmes uniformes que son esprit fécond développe sous les aspects les plus variés.

Le Dit dou Vergier et le Dit dou Lyon furent, à mon avis, ses débuts dans le genre des compositions plus étendues. Les manuscrits des « OEuvres complètes » de Machaut, qui suivent dans l’ensemble l’ordre chronologique, placent le Dit dou Vergier immédiatement après le Prologue. Le Dit dou Lyon vient ensuite. Mais dans les premiers vers de ce dernier poème, l’auteur mentionne la date du 2 avril 1342 (1). Tarbé n’attribue à cette date aucune importance (2). Qu'elle soit, en effet, plus ou moins approximative et qu’elle ne donne pas l’époque précise de la composition du Dit, personne n’en doutera. Ce n’est cependant pas une raison pour lui refuser toute valeur.

Si le Dit dou Lyon suit le Jugement dou roi de Navarre (3), qui se rapporte à 1349, cette transposition s'explique, à mon sens, par le désir de le rattacher au Dit de l'Alertion, à cause de l’analogie des titres.

La nature du sujet et le ton du Dit dou Lyon rappellent ceux du Dit dou Vergier. Mais la description de l’île. des vrais amants et son exposé des conditions et de la valeur de « la vraie amour » s’inspirent de sentiments plus calmes. Le Dit dou Vergier, au contraire, donne une plus large place à la passion et aux souvenirs personnels.

Par un beau jour d’avril Machaut rencontre dans un verger

(a) V. 31. En ce dous temps dont je vous cont, Dou mois d'avril le jour secont, L'an mil trois cens quarante deux, Forment estoie sommilleus…

(2) G. de M., p. x1.

(3) Voy. ci-dessous, la table des manuscrits,

le dieu d'Amour et sa suite. Le poète aime, mais sans savoir s’il est payé de réciprocité. Le dieu lui développe les principes et la valeur de l’amour, lui expose la psychologie du sentiment amoureux et lui donne, sous forme de conclusion, le conseil de souffrir avec patience, tout en servant fidèlement, comme c’est le devoir d’un amant, la dame de son cœur. Dans son discours, l'Amour exalte le mérite de l’amant pauvre, mais dévoué. Il y a là comme un reflet des sentiments personnels du poëte. L'analyse des principes généraux de l'amour et l’exposé qu'il fait, sous forme allégorique, de sa profession de foi sentimentale, ne sont en réalité qu’un examen de conscience intime, un effort pour rétablir dans son âme l’équilibre rompu. La conclusion du Dit nous montre que le but est atteint. Le poète se décide à suivre les conseils d'Amour et célèbre les louanges de sa dame.

La dernière composition importante de cette période de la vie de l’auteur est le Jugement dou roi de Behaïgne que Tarbé place entre 1347 et 1349 et Grober avant 1346. Ce Jugement n'est pas daté, mais le poète y parle de Jean comme d’un personnage encore vivant (1).

Les souvenirs personnels abondent dans ce poème conforme au goût du temps, qui n'est au fond qu’un panégyrique indirect de Jean de Luxembourg, le roi-chevalier.

C'était au mois de mai. Machaut aperçoit dans un verger un chevalier et une dame plongés l’un et l’autre dans la tristesse. Ils s’abordent, et, de propos en propos, la conversation se transforme bientôt en un « débat » amoureux. La dame se trouve sous l’impression de la mort récente de son amant ; le chevalier, de son côté, vient d’être trahi par sa dame. Intéressé par la discussion, Machaut sort du refuge d’où il avait jusque là observé la scène, et vient prendre part au débat. Il leur donne le conseil de soumettre la question à un juge compétent et leur propose comme tel le roi de Bohême. La proposition du poète étant acceptée, tous les trois se rendent au château de Durbuy, dont nous avons déjà

(1) Voy. l'éloge de ce roi par l’auteur, ms. 22545, fol. xv.

donné la description. La cause entendue, Jean se prononce en faveur du chevalier ; après quoi il l'invite ainsi que la dame à rester ses hôtes jusqu’à la fin de la semaine.

La réception au château et le Judicium amoris constituent le point central du /uvement ; mais on sent combien le poète lui-même est intéressé dans le débat. Le récit du chevalier sur la trahison de sa dame s’y fait remarquer par son étendue peu ordinaire, et l'abondance des détails trahit les souvenirs personnels et les impressions vécues d’un passé encore inoublié.

La mort de Jean fut un événement considérable dans la vie de Machaut. Des relations intimes s'étaient établies, comme on l’a vu, entre le roi et son secrétaire. Jean disparaissant, Machaut perdait à la fois un protecteur puissant et les ressources matérielles qu'il devait à sa munificence. Les revenus du canonicat de Reims assuraient à peine le nécessaire à celui que son existence antérieure avait habitué au superflu. Il lui fallut donc, en prévision de l’avenir, donner à sa vie une nouvelle orientation.

Ses rapports avec la maison de Luxembourg lui fournirent heureusement les compensations indispensables. Il obtint la faveur et l'appui de la duchesse de Normandie, femme du dauphin, le futur Jean le Bon : elle s'appelait Gutha (Bonne) ct était fille du roi de Bohême. Dans le passage de la Prise d'Alexandrie consacré à l'éloge de Jean l’Aveugle, Machaut parle de Bonne dans les termes suivants :

Li roys Jehans, dont Dieu ait l'ame, Ot espousé la milleur dame

Qu'on peüst trouver en ce monde;

Car d'orgueil estoit pure et monde

Et s'ot quanque nature donne

De bien : ce fu ma dame Bonne.

Bien le say, car moult la servi;

Mais onques si bonne ne vi.

Fille yert dou bon roy de Behaigne... (1)

(1) La Prise d'Alex., p. 24.

Tarbé (1), de Mas-Latrie (2) et Grôber (3), ont émis différentes hypothèses sur les relations de Machaut avec le duc de Normandie. Ils pensent que ce dernier le prit auprès de lui en qualité de secrétaire. Mais la raison qu’en donne Tarbé n’est pas fondée, car le passage du Voir Dit qu'il cite (4) concerne Charles V et non Jean le Bon. Quant à la preuve tirée par de Mas-Latrie du passage de la Complainte « Sire, à vous fais ceste clamour » (n° vir, p. 262), elle doit être également écartée, ainsi que nous le montrerons plus loin. Malgré cette absence de preuves, l’hypothèse en elle-même n'est assurément pas invraisemblable. Il est bon de remarquer pourtant que le roi Jean ne figure dans aucune des grandes compositions de Machaut, ni comme personnage actif, ni même à titre de simple destinataire.

Le poète parle de lui à quatre reprises différentes. Il manifeste sa compassion pour ce prince à l’occasion de ses malheurs et de sa captivité, et insiste surtout sur ses grandes qualités personnelles. Puis il consacre à la défaite de Poitiers et à l’infortune du monarque un lai spécial, le 24° de notre recueil, écrit sous l’impression encore toute fraiche des événements. Machaut revient sur ce triste épisode de la guerre de Cent ans dans son Confort d'ami. Rappelant à Charles de Navarre les suites fâcheuses qu’aurait pu avoir pour lui sa participation à la bataille de Poitiers (5), il lui parle du triste sort du roi Jean, à la bravoure duquel il rend hommage :

Là fu pris li bons roys de France, Qui ot tel cuer et tel constance Qu'onques Judas Machabeüs, Hector ne Cesar Julius, Alexandres ne Charlemainne

Qui tint l'empire en son domainne, Godefroy de Bouillon n'Artus, Ajaus, Achilles, Troillus,

(1) G. de M., p. xut-xunt.

(2) La Prise d'Alex., p. xvi.

(3) Grundriss, p. 1043.

(4) G. de M., p. x, note.

(s) 1bid., p. 100.

Gauvains, Tristan ne Lancelos, Rolans, n'Ogiers, bien dire l'os, Guillaume, Olivier ne Pompée N'orent si tres bonne journée, Ne ne firent tant comil fit... (1)

Les ennemis n’ont triomphé de ce nouveau preux que grâce à leur supériorité numérique ; et Machaut prie Dieu pour sa délivrance :

Pr pri devotement que Diex Et sa Mere le nous ramaint Et que pacience li maïint... (2)

La Prise d'Alexandrie rappelle également les « anuis et soulfrances » du monarque prisonnier. Un autre passage du poème précité voit en sa personne un vrai fils de l'Eglise (3). Dans ces mentions diverses, dont les unes sont de courtes et rapides allusions, quelque peu obligées d’ailleurs, les autres des éloges pompeux sentant la rhétorique, rien ne révèle l’existence de relations cordiales entre le roi Jean et Machaut, telles que nous les avons constatées entre le roi de Bohême et son secrétaire.

Le 11 septembre 1349, Bonne mourut. Le 22 août 1350, Philippe VI mourait à son tour, laissant la couronne à Jean le Bon. Parmi la foule brillante des courtisans qui s’empressaient autour du nouveau roi, Machaut était fort exposé à rester dans l'ombre, plus ou moins oublié de son ancien maître. Aussi, sans perdre de temps, se mit-il en quête de nouvelles protections.

Machaut avait pu connaître Charles le Mauvais au temps de son enfance (Charles naquit en 1332). Mais des relations plus suivies ne durent guëre s'établir entre lui et ce prince que vers 1347-1349. Elles étaient facilitées par le caractère aimable et ouvert de Charles, qui, d’après les Chroniques de Saint- Denis, se distinguait avantageusement sous ce rapport des

(x) Jbid., p. 1o1.

(2) Ibid.

(3) p. 31 et 23.

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