‹ Poésies lyriques. Édition complète en deux parties, avec introduction et glossaire publiée sous les auspices de la Faculté d'histoire et de philologie de St-Pétersbourg (volume 2)Chapitre 8 sur 353 · XI.V · texte numérisé non relu

XI.V

äutres princes de son temps. Peut-être aussi, les anciennes relations de la famille de Charles avec la Champagne jouèrent-elles un certain rôle dans ce rapprochement. D’un autre côté, Charles avait avec la famille de Jean le Bon des liens de parenté et conséquemment des rapports personnels : on sait qu'il épousa en 1352 Jeanne de Valois, fille du roi Jean. Le Jugement dou rot de Navarre, qui dans les manuscrits vient immédiatement après le Jugement dou roi de Behaïgne, est consacré à Charles le Mauvais. Ce fut la première des grandes compositions de Machaut en l'honneur de ce prince ; elle marqua sans doute le début de relations plus intimes entre lui et l’auteur. Les détails donnés au commencement du poème portent la date du 9 novembre 1349 (1). C’est vers cette époque, c’est-à-dire après la mort de sa mère Jeanne de France (6 octobre 1349), que Charles était devenu roi de Navarre.

On sent que le poète est encore sous l'impression des terribles événements de 1348 : les soulèvements des paysans, les émeutes contre les Juifs, le mouvement des Flagellants et les ravages de la peste noire, dont les premières pages de son Jugement nous offrent le tableau.

Comme dans le Jugement dou roi de Behaïgone,le nœud de ce Dit est un nouveau débat amoureux, celui-ci bien plus longuement développé. Cette fois, Machaut a le dessous. La trame du débat témoigne dans cette composition d’une plus grande facilité d'invention que dans la précédente; mais on y rencontre aussi moins de sincérité, moins d'émotion et de sentiment. La louange de la dame est plutôt froide ; le poète est également très réservé dans ses éloges à l'adresse de Charles. L'insistance qu’il met à défendre sa thèse permet de supposer que la première idée de cette controverse lui est venue du dehors. Sans doute elle lui fut inspirée par ses relations avec la dame en question (celle du premier débat ou une autre) et

(1) L'an mil -ccc-e nuef et quarante, Le ix° jour de novembre, M'en aloie par mi ma chambre (ms. 22545, fol. x1x).

avec son nouveau protecteur, qui savait mener de front la guerre et l’amour : « Courtois et bien apris », tel nous le dépeint Machaut dans son Dit.

Une fois qu'il fut ainsi parvenu à s’insinuer dans les bonnes grâces de Charles, Machaut s’arrangea de façon à faire aussi profiter son frère des faveurs du roi. Par une bulle en date du 14 octobre 1354, le pape Innocent VI conféra à ce dernier un canonicat à Toul : consideralione carissimi in Christo filii nostri Caroli regis Navare illustris, pro le dilecto suo nobis super hoc humiliter supplicantis (1).

Quelques années après, les relations de Machaut avec Charles de Navarre allaient subir le contre-coup des événements politiques. On sait que Jean le Bon avait cédé à Charles d'Espagne, connétable de l‘rance, le comté d’Angoulême, précédemment donné à la mère du roi Charles et à son époux en échange du comté de Champagne et de Brie, cession qui provoqua l'assassinat du connétable (janvier 1354) et une rupture définitive entre les deux rois.

Les négociations de Charles avec les Anglais, suivies des traités de Mantes (22 février 1354) et de Valognes (10 septembre 1355), montrèrent ce dont il était capable pour la défense de ses intérêts. Sa conduite criminelle en cette circonstance lui aliéna de nombreuses syÿmpathies ; mais il était jeune, et l'injustice commise à son égard par Jean le Bon l'explique, si elle ne la justifie. Nous ignorons quelle fut alors l’attitude de Machaut. Dans l'automne de 1357, 1l lui adressera un « Confort » où 1l lui donne Île titre d'ami et lui déclare qu'il est convaincu de son innocence.

Cependant les événements se précipitaient. L’arrestation de Charles à Rouen, son emprisonnement à Arleux, le supplice infligé au comte d’Harcourt, à Colinet Doublel et autres, les poursuites contre les partisans du roi de Navarre et la confiscation de leurs biens, tous ces faits donnaient lieu aux interprétations les plus diverses. On rappelait le rôle joué

(1) Regest. Innoc. VI, an. 11, livre 11, bulle no 510, d'après M. Thomas, art. cilé, p. 330.

par Jean trois ans auparavant ; l'affaire de Rouen survenant, on fut naturellement porté à incriminer les auteurs responsables des dernières cruautés. Les insuccès et les fautes de Jean dans les années qui suivirent, les vieilles rancunes survivant dans certains milieux contre la dynastie régnante attirèrent d’abord sur le roi prisonnier l'attention publique, puis une certaine sympathie. L'opposition le mit en avant comme contre-poids au régime existant. Les États généraux de 1356 demandèrent sa délivrance. Mais celle-ci n'eut lieu que le 8-9 novembre 1357.

Le Confort d'ami fut composé à la veille de cet événement. Vers la fin de son poème Nlachaut nous apprend qu’au moment où il écrit, la captivité de Charles durait déjà depuis un an et demi ; c'était donc en octobre 1357. Mais nous ne rencontrons dans le Confort d'ami aucune allusion à la délivrance du roi. D’où je suppose que l'idée d'écrire son Confort vint au poète au moment où les bourgeois entrèrent en pourparlers avec le dauphin. Il leur importait de s’en emparer ; aussi durent-ils faire des concessions et le projet de délivrance du roi de Navarre fut abandonné (octobre 1357) (1).

Aux espérances des années 1356 et 1357 avaient donc succédé pour Machaut des perspectives peu rassurantes. Cependant l'intérêt qu’il portait au prisonnier ne se refroidit pas :

Je te di que ta renommée S'espent par toute la contrée.

Le sort de Charles est l’objet de la sympathie publique :

Mais pour un qui est liez de ta prise, Des dolens en y a “1j mille.

On le scet bien par mi la ville,

Car chascuns qui de toi parole

En dit belle et bonne parole

Et te plaint. Nès li enfenson Chantent de toi bonne chanson... (2)

Mais les circonstances paralysaient l’action de ses défenseurs.

(1) G. Picot, ouvr. cité, 1, p. 71.

(2) Tarbé, G. de M., p. 95.

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