‹ Poésies lyriques. Édition complète en deux parties, avec introduction et glossaire publiée sous les auspices de la Faculté d'histoire et de philologie de St-Pétersbourg (volume 2)Chapitre 9 sur 353 · XLVII · texte numérisé non relu

XLVII

Des tristesses du présent la pensée se reportait instinctivement vers le passé. Les fautes commises ressortaient maintenant avec plus de relief. La possibilité de voir renaître ces temps désastreux était un sujet constant d'inquiétude, aussi le « Confort » se transforme-t-il ici en un « Enseignement » à l’adresse du roi son ami, sur le gouvernement des peuples. La figure de Jean de Luxembourg, le prince idéal aux yeux de Machaut, se présente naturellement à l'imagination du poète, et réveille en lui les souvenirs personnels qu’il met en œuvre pour le développement de ses instructions.

On rencontre dans le Confort beaucoup de ces lieux communs dont fourmillait à cette époque toute composition de ce genre. Mais il s’y trouve aussi des détails topiques, suggérés par l'expérience du présent : tels les conseils sur la défense des villes, sur la nécessité d’épargner les vaincus (1), sur la prudence à l'égard des voisins (2), sur l’abus de la fausse monnaie (3), etc.

À partir de l’époque où fut écrit le Confort d'ami, nous perdons de vue les rapports de Machaut avec le roi de Navarre. Les compositions du poète sont muettes sur ce point, ainsi que les documents relatifs à sa biographie.

Il est difficile d'admettre que ce soit là un pur effet du hasard. La politique et les procédés de Charles, à partir de 1358, avaient éloigné de lui une grande partie de ceux qui jusqu'ici lui étaient restés fidèles. Il est plus que probable que Machaut fut du nombre. S'il en est ainsi, je serais porté à croire que la rupture ne se produisit pas tout d’un coup : on n'oublie pas un long passé aussi rapidement. Quoi qu'il en soit, la Prise d'Alexandrie, où le poète mentionne tous ses protecteurs et aussi les princes avec lesquels il avait été en relation, ne fait aucune allusion à Charles le Mauvais.

Nous n’avons pas de renseignements précis sur la résidence de Machaut pendant les quinze ou seize années qui suivirent la mort de Jean de Luxembourg. Au début de cette période

(1) Zbid., p. 114-115.

(2) Ibid., p. 116.

(3) Ibid., p, 120.

il venait, sans doute, assez souvent à Paris : c'était indispensable pour maintenir de bonnes relations avec le Dauphin, Bonne de Luxembourg et Charles de Navarre. A Reims, Machaut gardait toujours le titre de chanoine du chapitre de cette ville. Nous rencontrons les noms du poète et de son frère mentionnés plusieurs fois dans les documents rémois de cette époque. Un « Guillelmus de Machaudio », chanoine de Reims, figure dans un acte capitulaire accordant à Hugues de Châtillon, son confrère, la permission de almutia et sindone porlandis in choro et extra (samedi après la fête de l’Assomption, 18 août 1352) (1). « Johannes de Machaudio » est mentionné dans un traité d'accord entre les chanoines de Reims sur l'élection des officiers du chapitre (12 février 1358) (2).

Il est probable que notre poète passa à Reims les premières années de la seconde moitié du xiv° siècle. Il commençait à sentir le poids de l’âge ; il était atteint d’une affection goutteuse, dont il se plaint à différentes reprises, et que sa vie vagabonde avait sans doute contribué à aggraver. Le séjour supposé de Machaut à Reims permet d’expliquer certains détails de la biographie d’Eustache Deschamps, le célèbre poète champenois contemporain de Machaut. Si les indications des Règles de la seconde rhétorique sur les rapports de parenté entre ce même Deschamps et Machaut (3) sont dénuées de toute valeur historique, il n’en est pas de même des aveux du bailli de Senlis. Deschamps dit lui-même qu'il fut « nourri » par Machaut (4); expression qui prouve que ce dernier éleva ou aida à élever son jeune compatriote, devenu plus tard son disciple en poésie.

Celui-ci passa à Reims toute sa jeunesse (il était né entre

(1) Varin, Arch. administr., 111, p. 31.

(2) Ib1d.

(3) « Aprez vint Eustace Morel, nepveux de maistre Guillaume de Machault... » Voy. le Recueil d'Arts de la seconde rhétorique, publ. p. E. Langlois, Paris, 1902, p. 14.

(4) Œuvres complètes d'E. Deschamps, p. p. la Société des anciens textes français (p. le marquis de Queux de Saint-Hilaire et G. Raynaud), ball. 447.

1340 et 1346), jusqu’au moment où il quitta cette ville pour aller étudier à l’Université d'Orléans, c’est-à-dire jusqu’en 1360 environ (1). Ce laps de temps correspond précisément à l'époque de la vie de Machaut où le poète, comme je le suppose, se serait définitivement retiré à Reims.

Deschamps assista au siège de cette ville par les Anglais (2); durant plus d’un mois (du 4 décembre 1359 au 11 janvier 1360), il put voir les pillages organisés par l'ennemi autour de la ville. Il est possible que Machaut, lui aussi, résidât en cette ville à la même époque et qu'il ait été témoin de ces scènes désastreuses.

C'est vers le même temps que notre poète entra en rapports avec le Dauphin, le futur Charles V. Machaut avait dù connaître ce prince dans son enfance (Charles nâquit en 1337), quand il « servait » encore Bonne de Luxembourg. Dans son Voir Dit et sa Prise d'Alexandrie (3), il rappelle avec éloges le souvenir de Charles. Il ressort notamment des indications du Voir Dit qu'après sa rupture avec Charles de Navarre, Machaut trouva dans le Dauphin le protecteur dont il avait si grand besoin.

Au mois de décembre 1361, le duc de Normandie vint à Reims. « Estans en la dicte ville de Reims », nous racontent les Mémoires de Rogier, « [Charles] mande les échevins du dict Reims l’aller veoir en son logis chez maistre Guillaume de Machaut » (4). La conférence porta sur les plaintes formulées contre les bourgeois par l’archevêque Jean de Craon dès 1360, immédiatement après le siège de Reims par Edouard Ill. Le titre de maître que le document cité donne à Machaut, ainsi que ce fait que le duc descendit à son hôtel, donnent tout lieu de croire qu’il s’agit en effet de notre poète. Dans l'une ou l’autre de ces rencontres, il dut également faire la

(1) G. Raynaud, Vie de E, Deschamps, p. 12-13 (dans le t. x1 des Œuvres complètes d'E. D.); E. Hoepffner, Eustache Deschamps. Leben und Werke, Strasbourg, 1904, p. 27.

(2) Miroir de mariage, Œuvres (éd. citée), 1x, p. 375, 380.

(4) Varin, Arch. administr., 111, p. 206; cf. p. 174, 175, 204 et suiv.

connaissance de Jean frère de Charles, né en 1340 et devenu, en 1360, duc de Berry et d'Auvergne. Un document du 15 octobre 1371 constate que «mestre » Guillaume de Machaut figurait parmi les créanciers de ce dernier (1).

Ce prince, ami des lettres et des arts, possédait une des plus belles copies des œuvres complètes de Machaut. C’est le manuscrit 9221 du fonds français de la Bibliothèque Nationale, grand in-folio sur velin, transcrit avec le plus grand soin par un habile calligraphe. Nous lisons en tête de ce volume (fol. 1) : « Ce livre de Machaut est de Jehan filz de roy de France, duc de Berry et d'Auvergne, conte de Poitou, d'Estampes, Boulogne et d'Auvergne » ; signé : Flamel.

L’annotation est sans doute de la main du célèbre bibliothécaire de Jean de Berry. À la fin du volume on trouve la signature du duc. « Ce livre est au duc de Berry et d'Auvergne, comte de Poitou et d'Auvergne » ; signé : Jehan. Les détails que nous venons de citer prouvent que le manuscrit fut exécuté après 1360. On peut supposer avec quelque vraisemblance que ce fut Machaut lui-même qui fit hommage à Jean de ce magnifique recueil de ses poésies. Ne devait-il pas ce témoignage de reconnaissance à ce prince éclairé, son protecteur et son mécène généreux ?

D’après une hypothèse très heureuse de P. Paris (2), le Dit de la Fontaine amoureuse ou Dit de Morpheus serait aussi consacré à Jean de Berry. Paris le date approximativement de 1362. Dans la 6° lettre du Vorr Dit, Machaut fait savoir à sa dame qu'il exécute en ce moment une copie du Dit de Morpheus, son dernier ouvrage. Or, cette composition, vu son étendue, avait dû lui demander un certain temps.

Quelques particularités du poème sont d’un grand intérêt pour la biographie de Machaut. |

(1) Article du compte d'Etienne Valée, maître de la chambre aux deniers du duc de Berry, pour un an, du 1° juin 1371 au 31 mai 1372. Arch. Nat. JJ 25r, fol. 72. Voy. la Prise d'Alex., p. xvu, note.

(2) Le Voir Dit, p. xxx. Des fragments de ce Dit ont été publiés par B. ten Brink dans ses Chaucerstudien, 1° partie, Münster, 1870, p. 197 et suiv.

Au début du Dit, le poète nous raconte comment un jour, à son réveil, il entendit une voix dolente récitant une complainte. Il saisit son v escriptoire » et se hâte de la transcrire. Lorsque la voix eut cessé, Machaut relit ce qu'il venait d'écrire, prend son chapeau et son manteau et se met à la recherche de l’auteur. Il apprend de ce confrère en poésie qu'il parlait au nom de son seigneur, dont une dame trop fière a repoussé l’amour. Les deux poètes vont ensemble trouver le malheureux amant. C’était un noble chevalier, aussi beau qu'aimable ; Machaut le prend pour un fils de roi.

Le chevalier tirant notre poète à part, l’'emmène dans un jardin, où il aperçoit une merveilleuse fontaine de cristal, ornée de bas-reliefs représentant différentes scènes d'amour. Là le jeune amant lui confie les secrets de son cœur. À la fin, tous deux sont pris de sommeil. Vénus alors leur apparaît en songe, promet au chevalier sa protection et évoque devant lui l’image de la dame deses pensées. Puis la vision s’évanouit, laissant dans l’âme de l’amant le doux espoir d’un bonheur prochain. — Le chevalier part ensuite pour un long voyage, emmenant avec lui son nouveau confident.

Les vers 40 et 41 de ce poème allégorique contiennent l’anagramme des noms de l’auteur et du personnage à qui le livre est dédié. Voici cette énigme :

Jusque à quarante conteras

Ces vers cy et quarante et un,

Si que, après vin et à jeun,

Nos noms entiers y trouveras; Mais trois lettres en osteras Droit en la fin du ver quarante.

Or resgarde que je ne mente... (1)

Avec les deux vers en question :

Deduis nulle grant muse(rie) Avec mon cuer y {ha bon gage

(1) Ms. 22545 de la Bibl. Nat., fol. 120.

LIIT

nous obtenons les groupes de lettres suivants

aaaa m m b nnnn cc 00 d d rr cecece ss 8 8 t [h] uuuu 1 î v

j(—=g du mot gage)

Je ne trouve pas là tout à fait ce qu'y a vu P. Paris. « Guillaume de Machaut et Jehan duc d'Auvergne et de Berry ». Malheureusement, l’éditeur du Voir Dit n’explique pas sa lecture. La mienne y relève également, mais avec quelques variantes, les noms du poète et du duc : « Guillaumes de Mac{[h]jaut] et Jean dus [de] Berr]r, cont[e] [d’] Overngne ».

Le héros de la F'ontaine amoureuse, dit Machaut, semblait être un fils de roi. Jean est, en effet, fils de roi. Le long voyage dont parle le poète et auquel il prit part, peut être une allusion aux événements de l’année 1360. Le jeune duc se rendait en Angleterre en qualité d’ôtage, conformément aux clauses du traité de Brétigny, et Machaut dut l’accompagner au cours de ce voyage forcé. « Le samedi ensuivant », racontent les Grandes Chroniques de la France, « veille de la feste de Toussains derrenier dudit mois d'octobre, à matin devant le jour, ledit roy d'Angleterre se parti de Calais... et les hostaiges que le roy de France luy avoit bailliés avecques luy ; c’est assavoir : Monseigneur Loys et Monseigneur Jehan enfans dudit roy de France, lesquels ledit roy leur père avoit fais ducs de nouvel » (1).

Machaut revint à Reims. En 1361, il tomba sérieusement malade et resta alité pendant près d’un an, c’est-à-dire, depuis l’été de 1361 jusqu’à la fin de l’hiver de 1362 (2): les événements racontés au début du Voir Dit se rapportent, en effet, à l'été de 1362.

(1) Chron. de St. Dents, p. p. P. Paris, vi (1838), p. 2109. (a) Votr Dit, p. 5.

Depuis près de douze mois, Machaut, à l’en croire, n'avait pas revu l’ami que Péronne, l'héroïne du roman, envoie auprès de lui. La maladie cessa ; mais le poète n'était pas encore complètement rétabli lorsqu'il reçut l’aveu de « celle qui onques ne le vit » (1).

Machaut n’aimait plus, nous dit-il, depuis dix ou douze ans. Toutefois, les conditions dans lesquelles se nouaïit ce nouveau roman étaient trop peu ordinaires pour que le cuer du vieux chevalier d'Amour püût rester indifférent.

Le Voir Dit que nous analysons est au fond une histoire d'amour réelle et non imaginaire (2), vécue par le poète sur le déclin de ses jours. Du côté de la dame, semble-t-il, c'était plutôt un jeu qu’un sentiment véritable et sincère. Elle pouvait, sans doute, éprouver une vive sympathie pour lui, mais, ce qui l’attirait, c'était surtout la perspective d’une liaison avec un célèbre écrivain d'amour, l’ambition de devenir la maîtresse de son cuer et son inspiratrice.

Tel est le fond du roman.

Je me propose de revenir prochainement sur ce curieux documentum amoris et de lui consacrer une étude spéciale. Pour le moment, je me contente de l’analyser sommairement, en y relevant surtout ce qui peut intéresser la vie extérieure de son auteur.

Quelle était la dame en question ? C’est encore pour nous une énigme. Tarbé l’identifie avec Agnès de Navarre et de Champagne, dame de Foix, sœur de Charles le Mauvais (3) ; P. Paris, avec Péronne d’Armentières (4), et cette dernière identification paraît, à tout prendre, la mieux fondée. L’anagramme du Vorr Dit, qui renferme les noms de la dame

(1) Ibid., p. 22.

(2) Il est vrai que toute une série de poésies lyriques intercalées dans le Voir Dit figurent en même temps parmi les pièces de la Louange des dames ou les compositions notées ; mais il ne faut pas oublier que la vérité poétique est une vérité relative.

(3) G. de M., p. xun1 et suiv. ; cf. les Poésies d'A gnès'de Nav.-Champ., P. 1-XLI.

(4) Voir Dit, p. 1-xxvii.

ii - At sn

et du poète, ne donne et ne peut donner que « Péronne » (1). Ce nom de Péronne est également confirmé par le rondeau Dis et sept, v, xiig, xiiig et xv du Voir Dit (2) et par certaines ballades d'Eustache Deschamps (3).

Par ses origines, Péronne appartenait plutôt aux hautes classes de la société. Elle a une suite ; son frère fréquente la cour (4). Le poëte la compare à la noble dame Espérance : « Esperance estoit une si noble dame, et aussi il me souvint plus ardemment de vous pour ce qu’elle estoit dame moult noble (s) ». Péronne a encore sa mère (6) et une sœur mariée qu’elle initie à son secret (7). Son frère T. (8) ou Th. (9) est une connaissance du poète (10) ; il a des domaines dans la Brie (11); il est aussi dans le secret de la correspondance de sa sœur. Celle-ci s'intéresse à la poésie et compose ellemême des vers.

Tarbé rapporte les événements racontés dans le Voir Dit à l’année 1348 (12), P. Paris — à 1363-1365 (13), de Mas-Latrie — à 1363-1364 (14). Les rares allusions historiques qui se rencontrent au cours du roman confirmeraient plutôt l’opinion de P. Paris. — Dans une lettre écrite la seconde année de son roman avec Péronne, vers la fin de juin et à l’occasion d’un voyage projeté chez sa dame, Machaut parle du danger qu'il y a à sortir de Reims, à cause des opérations de « l’Archiprestre et des Bretons ». Or, Arnaud de Cervol, l'archiprêtre en question, apparaît dans ce rayon avec ses

(1) H. Suchier, dans la Zeitschrift für rom. Philologie, xx1, p. 541-545. (2) p. 266-267.

(3) Œuvres compl. (éd. citée), ball. 447, 493. (4) p. 235.

(12) G. de M., p. x1n1 et suiv.

(13) Voir Dit, p. xxvit.

(14) La Prise d'Alex., p. xvni.

bandes au cours de l'été de 1363, en route pour la Lorraine où, vers cette date, s'était engagée la lutte entre Henri de Joinville et les ducs de Bar et de Lorraine. Arnaud qui, par sa femme, Jeanne de Châteauvilain, était étroitement lié avec la famille du comte de Vaudémont, et avait quelquefois agi de concert avec ce dernier, étant invité par le comte à prendre part à la campagne, avait accepté d’autant plus volontiers, qu’il ne demandait qu’à éloigner ses bandes des frontières de la Bourgogne. Le mouvement des « compagnies » de l’Archiprêtre commença en juin 1363 (1). L'expédition se prolongea tout l’été, et se termina, au bout de quelques mois, par le traité du 11 septembre.

En août de cette même année, Machaut, dans les plaintes qu’il exhale au sujet de ces bandes, parle de l'épidémie régnante. Il revient sur ce sujet dans une lettre datée du 17 (= 27, voir ci-dessous) octobre, où il fait savoir à Péronne qu'il a commandé à Paris un cadeau pour elle : « Je vous fais faire aucune chose à Paris, laquelle je ne puis avoir si tost que je cuidoie pour la mortalité (2) ». On voit par la suite que la dame ne reçut pas le cadeau : l’orfèvre chargé de l’exécuter avait succombé à la contagion (3). Tarbé croit que ces passages ont trait à la peste noire de 1348; mais la mention que fait Machaut de l’Archiprêtre nous ramène plutôt à l'épidémie de l'automne 1363, dont parle la Continuation de Guillaume de Nangis (4). Ces données chronolo-

(1) A. Chérest, L’Archiprétre. Episodes de la guerre de cent ans au XIVe siècle, Paris, 1879, p. 223-224 ; Le P. H. Denifle, La désolation des églises, monastères et hôpitaux en France pendant la guerre de cent ans, t. 11, 1 (Paris, 1899), p. 473.

(2) Voir Dit, p. 265.

(3) Jbid., p. 314.

(4) ...eodem anno 1363, in mense Julii et modicum ante usque ad festum sancti Lucae (le 18 octobre) sicut alias et post, fuit tanta mortalitas hominum Parisius et specialiter puerorum utriusque sexus et juvenum, et plus virorum quam mulierum, quod erat mirabile dictu etc. Continuatio altera Chronici Guill. de Nangis (dans le Spicilegium de L. d'Achery, nouv. édit. par Baluze, Martene et De la Barre, Paris, 1723, p. 130). La même épidémie sévissait déjà au cours de l’année 1362 dans l'ouest de la France. Jbi1d.

giques nous aideront à préciser certains détails et à comprendre d’autres allusions de ce roman.

Je reviens maintenant au récit du poète.

À la fin de l'été 1362, « un sien especial ami » (1) vient trouver Machaut à Reims et, lui remettant un rondeau de la part de la dame, lui explique la raison de cette démarche insolite. Le poète se sent vivement intéressé. Son imagination s'échauffe et le portrait que son ami lui fait de l’inconnue achève de le conquérir (2). Il s’empresse de lui répondre par un rondeau non moins galant.

À partir de ce jour une correspondance active accompagnée d’un échange de compositions poétiques s’établit entre les nouveaux amis. Machaut promet à Péronne de lui faire visite vers Pâques (3). Mais il se voit finalement obligé de différer l'entrevue jusqu’au jour d’un pèlerinage qu'il projette à certain sanctuaire des environs de Paris (4).

Après avoir une première fois retardé son départ à cause de l'insécurité des routes, il quitte enfin Reims (5) :

(1) = Henri ?, cf. Voir Dit, p. 195, 268, 282, 314.

(2) Zbid., p. 4.

(3) Zbid., p. 53, lettre n° vi. La lettre précédente est écrite par la dame. Machaut l'a reçue au mois d'avril 1363 ; mais comme Pâques de cette année tombait le 2 avril, l'indication de la p. 43: « tout droit au mois d'avril» peut bien être une simple manière de parler.

(4) Ibid., p. 68; cf. p. 66. Ce sanctuaire se trouvait

A :ij: lieues pres dou manoir Où ma dame devoit manoir.

Or, nous apprenons par les allusions des pp. 20 et 28 que la dame du poète résidait à Paris ou dans sa banlieue.

(s) Pour les bandes et les « compagnies » en Champagne entre 1360 et 1368 voy. M. Poinsignon, Histoire générale de la Champagne et de la Brie, Châlons-s.-Marne et Paris, 1885, 1, p. 279 et suiv.

D'après les calculs de M. Hanf (Ueber G. de Machauts Voir Dit dans la Zeitschr. für rom. Phil., t. xxi1 (1898), p. 173-176), Machaut a dû se mettre en route à la fin d'avril ou au début de mai. Cette opinion est, je crois, vraisemblable, si l'on ne tient pas compte de la date vague de la lettre v, dont nous avons parlé ci-dessus. Supposons que le messager de la dame se soit présenté chez le poète entre le 15 et le 17 mars. Si l'on considère que la distance entre Reims et Paris est de 4 journées et qu'entre la réception et l'envoi de chacune des lettres de v à x il s’est écoulé une moyenne de 4 jours, la dernière lettre, la x", doit être rapportée à la fin

Et m'en alay tout belement..….

Tant fis que je vins à la ville,

Où plus avoit barat et guille

Qu'en ville où je fuisse onques mais (1).

La durée de ce voyage dépassa les prévisions de Machaut. Il eut, au cours de sa neuvaine, quelques entrevues avec Péronne. Puis, la neuvaine achevée, il prit congé d’elle et se rendit pour deux semaines à Crécy-en-Brie, près de Meaux, appelé par le Dauphin, alors en partie de chasse dans cette localité.

De Crécy, le poète retourne (le 11 juin) à Paris (2). Là, il convient avec sa dame d'aller à S'-Denis le lendemain : c’était le jour de la bénédiction du Lendit. Péronne était accompagnée de sa sœur et de sa cousine Guillemette. Après avoir rempli les devoirs de cette pieuse excursion, nos pèlerins quittent S'-Denis ;

«+... puis nous venimes mengier

À une ville qu'on appelle Partout à Paris La Chapelle (3).

Epuisée de fatigue, Péronne exprime le désir de s’y arrêter pour prendre un peu de repos. Mais l’affluence extraordinaire des visiteurs ne leur permit pas de trouver facilement un logement convenable. Après toute une série de tentatives inutiles, ils rencontrent enfin dans la rue un sergent en pointe de vin, qui, informé de l’objet de leurs recherches, les conduit chez un petit bourgeois, propriétaire d’une maisonnette tout au bout de la ville. Nos pèlerins exténués y reçoivent l'hospitalité. Mais on ne peut mettre à leur disposition qu’une chambre à deux lits, la seule qui reste libre. La sœur de Péronne s’installe dans l’un des deux lits, Péronne et Guille-

d'avril. Le poète se préparait alors à son pèlerinage; mais, vu l'insécurité des chemins, il avait ajourné son départ, ce dont il avertit sa dame. Au bout de quelques temps, les circonstances ayant changé, il put se mettre en route. C'était, sans doute, vers le 28 avril. Par suite de ces contre-temps Machaut ne dut arriver chez Péronne que vers le commencement de mai.

(1) Voir Dit, p. 70.

(2) Tbid., p. 142-143.

(3) 1bid., p. 144. — La Chapelle — à quelques kilomètres de Paris.

mette dans l’autre. Quant à Machaut, il se décide à rester dehors. Mais les deux jeunes filles, Péronne surtout, insistent pour qu'il prenne place entre elles deux. Bien que la proposition fût quelque peu singulière, le poète, en dépit de ses protestations, dut quand même se soumettre à cette étrange fantaisie. Rien, d’ailleurs, ne permet de suspecter la parfaite innocence des intentions : notre poète commençait alors à atteindre un âge vénérable ; il avait la goutte et, de plus, il était borgne, comme ïl s’en plaint lui-même dans sa Comtplainte à Henri.

À trois heures de l'après-midi, nos pèlerins se réveillent et l'on sort en ville. Rencontrant à La Chapelle de nombreux amis et connaissances, ils passèrent gaiement le reste de la journée. Le soir, on soupa dans un beau verger; on entendit de la musique, de doux lais, des entremets, des virelais, etc. A la nuit tombante, on reconduisit, à la lueur des flambeaux, les dames jusqu'à Paris (1).

Après ce pèlerinage, notre poète passa encore toute une semaine auprès de Péronne. Dans leur dernière entrevue (vers le 20 juin), elle lui remit une petite clef d’or : c'était la clef de son « tresor ». En échange, Machaut donna à la dame un anneau ; puis, prenant congé d'elle, il se mit en route, et après avoir heureusement échappé aux gens de l’Archiprêétre, il rentra à Reims.

A la suite de ce voyage, on constate une certaine accalmie dans l’existence de notre poète. Encore sous l'influence des émotions agréables qu’il vient de ressentir, il se plonge tout entier dans la composition de son Voir Dit, qui, d’après ses conventions avec la dame, devait être consacré tout entier à l’histoire de leur amour. Dans ce travail, le poète fut soutenu et inspiré par la correspondance qu'ils continuaient d’entretenir. |

Cependant l'effort de l'imagination ne pouvait suppléer qu'à demi à l'absence des relations personnelles. Machaut désirait vivement revoir son amie. Bien qu'il eût des preuves

(x) Tbid., p. 150-151.

évidentes que son secret était dévoilé (1), il lui proposa de venir à Reims, en compagnie de sa sœur, sous prétexte d’un pèlerinage à St-Nichaise, lui promettant qu'il irait l’attendre à la porte St-Antoine (2). Péronne de son côté invitait le poète à une rencontre sur les conditions de laquelle elle devait le renseigner en temps voulu. Deux longs mois s’écoulent sans que Machaut reçoive aucune nouvelle (3). Ce silence l’inquiète, le trouble, et les événements extérieurs augmentent encore les soucis qu'il lui cause. On retrouve dans le Roë qui ne ment, épisode intercalé dans le Voir Dit, quelques traces de ces dispositions mélancoliques. Il s’y plait à entreméler de détails personnels empruntés aux événements du jour les banalités qu’on rencontre dans les différents Miroirs.

En lisant cettecomposition, on se rappelle involontairement la Complainte de 1340, avec ses lamentations caractéristiques à propos des taxes, des impôts de tout genre, de la guerre et des ennuis qu'elle causa à l’auteur.

Mais une chose trop m'anoie,

Qu'on quiert tant à avoir monnoie, Qu'il me faut paier quarantiesme, Trentiesme, vintiesme, treiziesme, Et aussi trois fois le disiesme, Huitiesme, sisiesme, cinquiesme, Et encore parle on du deusiesme, Voire, par Dieu, et de centiesme; Les blez et les vins sont faillis, Dont li pueples est mal baillis,

Si que Dieus d'amont nous guerrie ; Et li Papes ne s'en feint mie.

Li diables atise la guerre,

Aussi fait li rois d'Engleterre.

Or y revint la Grant compaigne Qui va jusques en Alemaigne.

Maïs trop me plaing de l'Archiprestre, Et des Bretons qui font le mestre, Si que li païs est pilliés,

Tous gastés et tous essiliés.

(1) Ibid., p. 202.

(2) 1bid., p. 203-204.

(3) Tbid., p. 212; cf, p. 221.

Aveuc ce li leu nous menguent,

Qui nous estranglent et nous tuent ; Et s’est si grans mortalités

En bours, en villes et en cités,

Et tout par tout le plat païs,

Que chascuns en est esbahis.

N'ame n'oy qui ne prophetise

Pis pour le pueple et pour l'eglise..

Certes les dis plaies d'Egipte Contre ce fu chose petite.

Mais toutes ses maleürtés….

Ne font à moy ne froit ne chaut.

Mais ce me fait pene et anoy

Que je ne voy ma dame et n'oy.…. (1)

Cet épisode du Roï qui ne ment est en même temps un avertissement à l’adresse du roi ou du régent.

Le 27 septembre, Machaut reçoit enfin la réponse qui s’est tant fait attendre, et la correspondance un moment suspendue reprend de plus belle (2).

L'automne approchait. La vie du poète à Reims était assez peu variée. La monotonie n’en était rompue que par de rares entrevues avec des amis, des connaissances et des protecteurs. Dans les lettres datées du mois d'octobre, Machaut parle des « gens du roy, de monseigneur le duc de Bar et pluseurs

(1) Ibid., p. 222-224. Cf. les plaintes des motets xx1, 17 et xx11, 21 et suiv.

(2) La lettre xxvins de la dame est datée du dimanche devant la mi-août. Elle comptait arriver à X. « dedans les octaves de la mi-août; car nous [Péronne et sa sœur] devons partir ce lundi prochain venant pour y aler ». La lettre xx1x, datée du 17 (ou 27, ms. 22545 de la Bibl. Nat.) septembre, dit qu'elle se trouva à X. depuis le 20 (ou 10, ms. cité) août. Par ailleurs, Machaut, p. 212 et 221 du Voir dit, écrit qu'il n’a pas reçu de nouvelles de sa dame depuis huit à neuf semaines. Cette affirmation semble être en contradiction avec les données chronologiques tirées des correspondances. Mais il me paraît qu'il n’y a pas lieu de prendre au pied de la lettre le dire de Machaut. — La lettre xxvii1 a pu être écrite le 8 août; et comme le ms. 22545 est une copie qui mérite créance, les dates du r0 août et du 27 août fournies par lui peuvent être acceptées. La dernière de ces deux dates concorde parfaitement avec les données de la lettre xxx1 : Machaut reçut Ja lettre xxix la # vigile St-Michiel », c'est-à-dire le 28 septembre. Entre le 8 août et le 27 septembre, il s'écoula non pas huit, mais sept semaines.

autres seigneurs » de passage à Reims, qui étaient descendus chez lui ou lui avaient rendu visite (1).

Le 13 novembre, Péronne annonce à Machaut son changement de résidence et l'invite à venir la voir (« en une tres bonne ville »). Là-dessus le poète mande son secrétaire, qui se trouvait alors à trois journées de Reims. Le jour de son arrivée, 28 novembre (peut-être faut-il lire 25), fut marqué par une violente tempête que mentionne également la Coni:nuation de Guillaume de Nangis (2). Le secrétaire de Machaut cherche à détourner son maître de son projet du voyage. Un ami du poëte survenu sur ces entrefaites est aussi d'avis qu'il doit y renoncer ; il lui fait même sur les sentiments de la dame à son égard des révélations peu encourageantes (3).

À partir de ce moment là, il se produit dans les relations de Machaut avec son amie un brusque revirement.

Cette fin du roman présente bon nombre d’obscurités et de contradictions. C’est la dernière partie du Vorr Dit qui a amené certains auteurs à mettre en doute toute cette histoire d'amour ; elle ne renferme, en effet, que peu de faits intéressants, et par contre s'étend très longuement sur la psychologie des sentiments amoureux.

Comprenant que l’ardeur de Machaut s’est refroidie, Péronne tente de se justifier. Le poète hésite longtemps avant de s'expliquer à son tour; ce n’est qu’au bout de huit mois qu’il lui écrit en exposant les raisons de sa conduite. Celle-ci se défend ; elle veut à tout prix se réconcilier avec le poète ; elle a recours à l’intervention d’un prêtre, leur commun ami. Le poète cède, la dame triomphe et, pour gage d'amour, lui envoie en cadeau « un joiau de son tresor. » Cependant la correspondance ne fut pas reprise. Machaut renvoya même

(1) p. 259; cf. p. 262 et 265. Machaut veut expliquer par là pourquoi, pendant les derniers temps, il a relativement peu travaillé au Voir Dit. Je comprends mal le changement de la date de la lettre xxxti1 proposé par P. Paris (cf. Hanf, art. cité, p. 190-191). Quant aux lettres suivantes, le n° xxxiv doit porter la date du 28 (au lieu du 18) et le n° xxxv celle du 27 (au lieu du 17) octobre.

(2) Edit. citée, p. 132.

(3) Voir Dit, p. 297 et suiv.

à Péronne « la clef du tresor » qui lui avait été confiée jadis. Et c’est par ce geste que finit le roman (1).

(1) Je reviens sur certains détails des faits exposés ci-dessus.

Le 23 ou le 28 novembre 1363, Machaut recueillit des rens:ignements nouveaux intéressant ses relations avec la dame de son cœur. Cette circonstance explique la suite de son récit.

Les informations reçues par lui au sujet de Péronne furent confirmées au cours de son voyage chez le Dauphin (fin décembre 1363). « Par mons et plaines » est plutôt une fiction poétique ; mais s’il faut y voir un incident authentique, le détail peut être expliqué par ce fait que l'invitation reçue par Machaut venait d’un personnage auquel il était difficile de rien refuser :

Chascuns un escrabot (corrigez : estrabot — estribot?) m'en rue

En disant et par moquerie :

« Je voy tel qui a bel amie » (p. 307)

Atterré par ces révélations le poète

Si demora en sa maison

Jusqu'à la nouvelle saison, Qu'onques vers elle n'envoya

Ne lettre escripte ne ploia.. (p. 308)

On peut entendre ceci, non pas d'un séjour ininterrompu à Reims, mais d'une suspension temporaire de correspondance. Machaut évidemment ne fait pas entrer en ligne de compte la lettre (n° xz1) datée dans le roman du 13 novembre ct qui semble devoir être rapportée à une date ultérieure, vu qu'elle est une réponse au n° xxx1x et qu'il y est question d'une entrevue avec Péronne après la Saint-André, c'est-à-dire le 30 novembre.

La partie du récit qui suit jusqu’à la p. 313, y compris la lettre x, anticipe sur les événements et raconte des faits qui se rapportent à l'hiver 1363 et au printemps 1364. Avec les données précédentes nous arrivons aux résultats suivants :

Le 2 février, Péronne reçut de nouvelles de Machaut (pas nécessairement par une lettre, comme le suppose M. Hanf). Elle lui écrivit, en faisant porter sa lettre par le secrétaire du poète ; n'ayant pas reçu de réponse, elle lui envoya une nouvelle lettre, la lettre xL, datée par erreur du 13 novembre (elle est en réalité du mois de février ou de mars suivant).

Machaut répond par la lettre xui1, datée du 16 juin. (Dans l'intervalle, à en juger par la lettre xzri1 de Machaut, le poète envoya chez sa dame « un vallet », qu'elle ne vit pas d'ailleurs). Cette date du 16 juin est confirmée par ce détail de la lettre que le poète n'avait pas pu se remettre à son Voir Dit depuis Pâques (en 1364 Pâques tombait le 24 mars). Le ton de cette lettre est assez sec ; Machaut, ne voulant pas parler sur le fond de l'affaire, s'étend sur des détails secondaires (secret de correspondance, etc). Péronne lui répond le ro octobre (n° xzir1) et explique «€ la rudesse », de sa précédente lettre (n° x) par le trouble et l'affliction où l'ont plongée les récents incidents. Elle fait des reproches au poète et lui renvoie sa dernière lettre (n° xzu), le suppliant d'oublier le passé.

Il est difficile de débrouiller les dates des lettres qui suivent. Environ

Ces trois années, Machaut, sauf quelques courtes absences, les passa tout entières à Reims. Là, au cours de l’année mémorable de sa rupture avec Péronne, il assista au couronnement de Charles V (19 mai 1364). Le passage de la Prise d'Alexandrie, qui se rapporte à cet événement, nous laisse l'impression qu'il est le résumé des souvenirs d’un témoin oculaire :

Coronnez à Reins la cité

Fu (Charles V) le jour de la Trinité L'an mil -ccc- -Ixiiij- ,

N'i vueil riens mettre ne rabattre.

Là ot moult riche baronnie,

Et moult noble chevalerie,

Et tant qu'on ne porroit trouver Nuls milleurs ou bien esprouver.….

Li roy, pour qui ce livre fais,

Y fu, et moustra tous ses fais,

Au roy et à sa baronnic….. (1)

C'est dans cette circonstance que Machaut se rencontra pour la première fois avec Pierre de Lusignan, alors occupé de l’organisation d’une croisade.

Ce prince entreprenant et hardi devait lui rappeler un autre héros, Jean de Luxembourg son ancien maître.

Dans l'intervalle entre 1364 et 1369, et plus probablement au printemps 1364, Machaut compose son Dit de la Marguerile. 11 y parle au nom du roi Pierre, amoureux d’une certaine « Marguerite », et exprime à la noble dame les sentiments du

deux semaines après, c'est-à-dire à la fin du mois d'octobre, arrive chez Machaut un prêtre de ses amis, « en l'art de logique maistres ». Îl expose au poète l’état de la question et lui transmet une lettre de Péronne (n° xu1v), datée du 8 mars (1365). Le poète y répond le 10 avril (n° xzv); mais la lettre confiée à ce même intermédiaire ne partit que le 1°* mai.

La dernière lettre de la dame (n° xzvi) ne porte pas de date et son contenu ne fournit aucune donnée à ce sujet. Dans la lettre xev (p. 365), Machaut avait annoncé qu'il terminerait son Voir Dit dans deux semaines. Nous ne savons s'il y réussit ; mais, en tout cas, il dut l'achever dans le courant de 1365.

(1) Ed. de Mas-Latrie, p. 25.

prince pour elle. Marguerite était alors un nom très répandu, ce qui avait mis en vogue la fleur qui le symbolise. Tous les poètes du temps célèbrent cette petite fleur « qui n’a point d’orgueil, humble et de courtois accueil » (1).

Il faut rapporter à cette même période la Complainte « Sire à vous fais ceste clamour », écrite au cours d’un hiver compris entre 1363 et 1366. Tarbé en place la composition entre 1351 et 1356 (2).

Le {erminus post quem est précisé par la mention du cadeau du comte de Tancarville. Or Jean de Melun, qui portait ce titre, ne fut fait comte que le 4 février 1351 (3). La mention que le poète fait des « pilleurs » indiquerait plutôt la période qui suit la bataille de Poitiers, alors que les bandes de malandrins ravageaient le pays. S'il en est ainsi, la mention de Tancarville nous fournit un ferminus post quem encore plus précis. Ce comte, en effet, partagea la captivité du roi Jean jusqu’à la paix de Brétigny (4) ; il était resté en Angleterre à titre d'ôtage, conformément à la clause 1 du traité. Mais en 1361 nous le trouvons déjà chargé d’une mission en Bourgogne, et l’année suivante, il faisait, avec le roi, le voyage d'Avignon. En 1364,lecomteétait de nouveau à Londresauprès du roi mouraut, d’où il ramena sa dépouiile mortelle en France. En mai de la même année, il prit part au sacre de Charles V à Reims.

La mention de la «a bosse », c’est-à-dire des bubons de la peste, signes avant-coureurs d’une mort certaine, semble plutôt un écho d’impressions récentes. Les chroniqueurs signalent tous la « magna mortalitas » de 1563 (automne et hiver). L'année 1364 sera donc ke ferminus quo ou le ferminus post quem de la composition de la pièce.

(1) Pierre de Lusignan fit construire aux environs de Nicosie un château qu'il nomma la Marguerite. Voy. La Prise d'Alex., p. 258-259.

(2) G. de M., p. 78; cf. p. 197.

(3) Voy. le Dictionnaire de la noblesse par De la Chenaye-Desbois et Badier, t. xvur, col. 782 et suiv.

(4) Pour les détails suivants voy. Les Chroniques de Saint-Denis p. p. P. Paris, v 543; vi 33, 152, 171, 225, 227; Chronique des quatre premiers Valois p. p. S. Luce, p. 148-149; Froissart, éd. de Kervyn de Lettenhove, v1 301, 394; xVII 404; VII 2.

Elle est adressée au roi. À s’en tenir aux données ci-dessus, on pourrait indifféremment identifier le roi en question avec Charles de Navarre, Jean Il ou Charles V. Mais il ne peut être question de Charles le Mauvais, attendu que ce prince, de 1361 à 1371, séjourna constamment dans le Midi. D'ailleurs ce qui a été dit plus haut des relations de Machaut avec le roi de Navarre vers cette période (à partir de 1358) ne favorise guère la première hypothèse. Restent les deux autres. Si Machaut s’adressait au roi Jean, la Complainte aurait pu être écrite au cours du dernier hiver que ce roi passa en France (il partit pour l’Angleterre vers la Noël) (r). Le continuateur de Guillaume de Nangis (2) nous raconte que cet hiver fut extraordinairement rigoureux : Machaut aurait eu par conséquent raison de s’en plaindre. Si au contraire la Complainte est adressée à Charles V, elle a dù étre composée avant la période 1365-1366, parce que, vers cette époque, l’activité des bandes s'était considérablement ralentie (3).

Le 17 janvier 1369, Pierre de Lusignan, le roi de Chypre, ce dixième preux comme l'appelle Machaut, tomba sous le poignard d’un assassin. Ce prince, le dernier des mécènes couronnés de notre poète, était à ses yeux le chevalier idéal, l'intrépide adversaire de la gent sarrazine, le digne successeur de Godefroy de Bouillon et le dernier représentant de l’idée des croisades. Son expédition contre les mécréants et sa fin tragique l’avaient mis en évidence. Machaut, qui le connaissait personnellement et possédait sur ses faits et gestes des renseignements nombreux et précis, ne voulut pas que l’exemple d'un tel héros passât inaperçu, ni que son nom tombât dans un injuste oubli. Il se mit donc aussitôt à l’œuvre et composa en son honneur un long poème historique, le dernier qui soit sorti de la plume de ce poëte ingénieux et fécond. Ce poème a pour sujet l’expédition d'Alexandrie (1365). Mais son cadre est plus vaste : il embrasse, avec les événements préliminaires

(x) Contin. Guill. de Nang., éd. citée, p. 132.

(2) Ibid.

(3) Le P. Denifle, ouvr. cité, 11, p. 476 et suiv.; Chérest, ouvr. cité, p. 293; Poinsignon, dec. cit.

de la campagne, les épisodes de la lutte de Pierre contre les barons de Chypre, qui amenèrent la mort de ce prince (1).

Le récit de Machaut vise surtout à l'exactitude et à la précision, et l’on peut dire que, dans l’ensemble, l’auteur atteint son but. En dehors de ses souvenirs personnels, il fait appel à ceux de ses compatriotes champenois qui ont servi Pierre en Chypre et en Orient (2); ils lui ont fourni sa principale documentation. Historiquement parlant, la partie la plus faible est la fin ; elle repose sur des renseignements vagues et incertains, trop souvent puisés à des sources suspectes. Mais la figure du héros n’en a que plus de relief sur ce fond vaporeux; elle nous apparaît telle que se la représentait l'imagination de l’auteur.

La Prise d'Alexandrie, œuvre du poète vieillissant, dut nécessairement, à cause de son étendue et sa complexité, lui demander beaucoup de temps et de travail ; elle ne fut vraisemblablement achevée que vers 1370.

La dernière période de la vie de Machaut échappe presque complètement à nos recherches.

En 1372, son nom figure dans un accord conclu entre Jean, archevêque de Reims, et le chapitre « que compositio Johannina dicitur » : Î{em, de jurisdictione domorum et manstonum canonticorum remenstum, dicimus et declaramus, quod capitulum domos habet ïn claustro, et decem extra claustrum. Parmi ces dix maisons, nous retrouvons celle qu’habitait notre poète : domum in qua inhabitat Guillermus de Machaudio, sttam prope Pourcelettam, et retro domum (dicti) magistri Stephant [de Sancta Margarita] (3).

Nous apprenons par la ballade 127 d'Eustache Deschamps que ce dernier, se trouvant en mars ou avril 1375 à Bruges, fut chargé par Machaut de présenter à Louis de Male, comte de Flandre, le livre du Voir Dit, accompagné d’une lettre de son auteur. Deschamps s’acquitta fidèlement de sa mission

(1) Voy. Jorga, ouvr. cité, p. 385 et suiv.; de Mas-Latrie, p. xxr et suiv. (2) Sur Jean de Reims voy. la Prise d'Alex., p. 180. (3) Varin, Arch. administr., 111, p. 369.

et lut, en présence d’un auditoire de grands seigneurs, un passage du poème (v. 334 et suiv.). Il en rend compte à son maître dans la ballade citée (Voy. G. Raynaud, Œuvres d'E. D., xt, p. 22).

On adopte généralement, à la suite de Tarbé (1), comme date de la mort de Machaut, l’année 1377 (avril). Cette date, qui paraît assez vraisemblable, exige quelques explications. Tarbé l’a tirée des Dionités et prébendes de l'église de Reims par Jean-Hermann Weyen (mort vers 1732), manuscrit conservé dans la Bibliothèque de la ville de Reims. On y lit fol. 284 r°: Obrit canonicus Remensis.… (sic) april. 1377. Le manuscrit n'indique pas la provenance de ce renseignement. Il peut être tiré d’un document aujourd'hui perdu. Selon M. Demaison, Weyen est un auteur consciencieux, qui a travaillé d’après les sources et mérite toute confiance.

Dans un acte du 3 août 1411 (2), on lit que notre chanoine avait fait à la cathédrale de Reims une fondation de messe, qui devait être acquittée chaque samedi à l’autel dit de la Rouelle.

Eustache Deschamps, pleurant celui qui « l’a nourri », le qualifie de « noble poète et faiseur renommé ». La mort de ce chantre d'amour fut un deuil cruel (3) pour la poésie comme pour la musique (4) :

Tous instrumens l'ont complaint et plouré, Musique a fait son obseque et ses plours, Et Orphéüs a le cors enterré.

A ce triste événement, Deschamps a consacré deux ballades (n°* 123 et 124), qu’il envoie le 28 mai 1377, jour de la Féête-

(1) G. de M., p. xxxiv.

(2) Archives de la ville de Reims, fonds du Chapitre, G 357, n° 20 (communication de M. Demaison). L'épitaphe latine « qui signalait la tombe du poète dans la cathédrale de Reims » est citée par Tarbé, G. de M., p. 184-185.

(3) Ed. citée, t. 111, 259.

(4) Jbid., 11, 208, v. 298 et suiv.

Dieu, à une de ses amies, religieuse dans un couvent des Andelys. En souvenir de son maître, il supplie l'héroïne du Voir Dit de lui permettre de devenir, à son tour, son « loyal ami » et d’alléger ainsi sa douleur :

Hé, Peronne, qui estes mes secours, Qui en tous cas bien fistes à mon gré, Ore vous pri que me soiez recours.

En recevant mes piteuses clamours, Me recreez, se il vous plaist ainsi Que je soie vostre loial ami (1).

Sa requête dut être froidement accueillie, car dans une autre ballade adressée à une certaine dame Gauteronne, dont il sollicite l’appui, il déclare avoir « failli à Péronne » (2).

Machaut le premier, et de la façon la plus nette, résume dans son œuvre les nouvelles tendances poétiques de la France du Nord. Rien d'étonnant à ce que ses contemporains l’aient considéré comme un réformateur.

Les Règles de la seconde rhétorique, traité anonyme composé dans le premier tiers du xv° siècle, disent, en parlant de lui, qu’il fut « le grant retthorique de nouvelle fourme qui commencha toutes tailles nouvelles et les parfais lays d'amours (3) ».

Il appartient non moins à l’histoire de la musique qu’à celle de la poésie. Mais l’appréciation de ses œuvres musicales et de leur importance, à cet autre point de vue de l’art au quatorzième siècle, ne rentre pas dans le cadre de notre étude. Contentons-nous donc de suivre la trace du chef d'école dans l’évolution poétique qu'il a inaugurée.

Deschamps est entré le premier dans la voie nouvellement ouverte ; on ne peut nier qu’en tant que poëte, il ne soit aussi l’élève de celui qui « l’a nourri ».

L'influence de l’initiateur sur Christine de Pisan (4) n’est

(1) Ball. 447.

(2) Ball. 493.

(3) Dans le Recueil d'Arts de la seconde rhétorique, p. 12.

(4) Le Jugement du roi de Bohëéme a le même caudatus rithmus continens des Traités latins de versification. Cf. G. Mari, Z Trattats medievals di ritmica latina, p. 15, 20, 26, 32, etc.

pas moins évidente ; elle se fait surtout sentir dans le Dit de Poissy, ainsi que l'a parfaitement démontré Mad° Annie Reese Pugh (1).

Et ce n’est pas seulement en France qu'il trouvait des admirateurs ; on le connaissait à l'étranger.

Une notice publiée dans la Romana (2) par M. Morel-Fatio rappelle à ce propos les Memorias para ayudar ä formar un diccionario critico de los escritores catalanes de Torres Amat. Cet ouvrage cite 1° un « Libre appellat Mechant 6 Mechaud », anno 1367, et 2° la mention « de ce très bel et bon livre » dans le billet suivant, adressé par la reine Yolande, femme de Jean I d'Aragon, à son cousin le comte de Foix (3) : « Car cosi, Reebuda havem vostra letra ensemps ab lo libre molt bell é bo de Guillem Maixant quens havets trames, e lo qual vos entenem remetre com lo haurem acabat de legir. Dada a Montçé a xvinr dies de juny mil trescents vuytanta et nou ». Le nom de notre auteur est altéré dans ces deux citations, qui malheureusement ne nous renseignent pas sur la contenu du livre qu’elles concernent.

Le marquis de Santillane, au contraire, dans une lettre au connétable de Portugal où il énumère, entre autres écrivains, cinq célèbres poètes français (Johan Lorris, Copinette, Michant, Oton de Grandson et Alen Charrotier) dit que « Michante escrivié asymesmo un grand libro de baladas, canciones, rondeles, lays, virolays, é asoné muchos dellos » (4).

Le nom de Machaut se trouve aussi plus ou moins altéré chez les écrivains français dès le xv° siècle. Martin le Franc, dans son Champion des dames (1440-1442) (5), rapporte le témoignage du poète en faveur de cette thèse qu'un amant

(1) Romania, xxin1, p. 581 et suiv.

(2) t. xxut, p. 275-276.

(3) Je retrouve cette indication dans R. Beer, [landschriftenschatze Spaniens, Vienne, 1894, p. 91-92.

(4) Obras de don Jñigo de Mendoza marqués de Santillana par don Amador de Los Rios, Madrid, 1852, p. 9, cité par M. A Piaget dans la Romania, xxt, p. 616 et par A. Ambros, Geschichte der Musik, t. 11 (1864), p. 232.

(s) A. Piaget, Martin Le Franc, prévôt de Lausanne, Lausanne, 1888.

ne doit jamais trahir son serment (1). Pour le prévôt de Lausanne, Machaut est « un gran musicienet rethoricien » (2). Mais dans les diverses éditions du Champion, partout où il est question de Machaut, on trouve imprimé Michant, forme qui se rapproche de celle en cours au-delà des Pyrénées (3).

On voit que le souvenir du poète commençait à s’effacer.

Le roi René, dans son Cuer d'amour espris, place le tombeau de Machaut, « poète renommé », à côté de celui d'Ovide, un autre poète de l’amour : « [La tombe] estoit..….. toute faicte d'argent fin, et à l’entour avoit escript en esmail bleu, vert et viollet, chançons bien notées, virelais, servantois, lais et motets, en divers façons ; et pareillement avoit escript en forme d’épitaphe (4) :

Guillaume de Machault, ainsi avoye nom,

Né en Champaigne fuz, et si euz grant renom D'estre fort embrazé du penser amoureux

Pour l'amour d'une voix, dont pas ne fuz heureux Ma vie, seulement tant que je la peusse voir. Mais pour ce ne laissay, pour vous dire le voir, Faire ditz et chançons tant que dura ma vie, Tant avoye forment de lui complaire envye,

Et tant que cuer et corps asprement lui donnay, Et fis mainte balade, complainte et virelay.

Et incontinent voir je rendi à Dieu l’ame,

Dont le corps gist ycy en bas soubz ceste lame.

(1) Ms. fr. 12476 de la Bibl. Nat., fol. 79 v° : Comment l'amant ne doibt aulcunement sa promesse fausser. Et sur ce du jugement Machault.

(2) Ibid., en marge.

(3) Voy. G. Paris dans la Romania, xvi, p. 400.

(4) Edition de Quatrebarbes, t. 111, p. 129.

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