A LA MARQUISE DE RA]MBOUILLET
Sous le nom de Rodanthe.
1622 ou 1623
Chère beauté que mon âme ra\ie Comme son pôle va regardant, Quel astre d'ire et d'emie Quand vous naissiez marquait votre ascendiui»,
Que votre courage endurci, Plus je le supplie, moins est de merci?
En tous climats, voire au fond de la Thrace, Après les neiges et les glaçons, Le b:au temps reprend sa place.
Et les étés mûrissent les moissons :
Chaque saison y fait son cours; En vous -seule on trouve qu'il gèle toujours.
J'ai beau me plaindre et vous conter mes peines, Av3c prières d'y compatir; J'ai beau m'épuiser les veines, Et tout mon sang en larmes convertir;
Un mal au-deçà du trépas, Tant soit-il extrême, ne vous émeut pas.
Je sais que c'est : vous êtes offensée, Comme d'un crime hors de raison, Que mon ardeur insensée En trop haut lieu borne sa guérison;
Et voudriez bien, pour la finir, M'ûter l'espérance de rien obtenir.
Vous vous trompez : c'est aux faibles courage Qui toujours portent la peur au sein
164 POÊfIBS Bl UAlfiSBBE
De succomber aux orages, Et se lasser d'un pénible dessein.
De moi, plus je suis combattu, Plus ma résistance montre sa vertu.
Loin de mon front soient ces palmes commun^ Où tout le monde peut aspirer; Loin les vulgaires fortunes, Où ce n'est qu'un, jouir et désirer.
Mon goût cherche l'empêchement; Quant j'aime sans peine, j'aime lâchement.
Je connais bien que dans ce Inbyrinthe Le ciel injuste m'a réservé Tout le fiel et tout l'absynthe Dont un amant fut jamais abreuvé :
Mais je ne m'étonne de rien ; Je suis à Rodanthe, je veux mourir sien.
C'est faussement qu'on estime
Qu'il ne soit point de beautés
Où ne se trouve le crime
De se plaire aux nouveautés. ,
Si ma dame avait envie
D'aimer des objets divers,
Serait-elle pas suivie ; ,
Des yeux de tout l'univers? , j .'.;
Est-il courage si bravo ' --^
Qui pût avecque raison •:/
Fuir d'être son esclave / >•'
Et de vivre en sa prison? ^ |;
Toutefois, cette belle âme, A qui l'honneur sert de loi, Ne hait rien tant que le blâme D'aimer un autre que moi.
Tous ces charmes de langage Dont on s'offre à la servir Me l'assurent davantage, Au lieu de me la ravir.
Aussi ma gloire est si grande D'un trésor si précieux, Que je ne sais quelle offrande M'en peut acquitter aux cieux.
Tout le soin qui me demeure N'est que d'obtenir du sort Que ce qu'elle est à cette heure Elle soit jusqu'à la mort.
De moi, c'est chose, sans doute.
Que l'astre qui fait les jours Luira dans une autre voûte Quand j'aurai d'autres amours.
Est-ce à jamais, folle Espérance, Que tes infidèles appas Empêcheront la délivrance Que me propose le trépas?
La raison veut, et la nature.
Qu'après le mal vienne le bi.in :
Mais en ma funeste aventure, Leurs règles ne servent de rien.
C'est fait de moi, quoi que je fasse.
J'ai beau plaindre et beau soupirer, Le seul remède en ma disgrâce, C'est qu'il n'en faut point espérer.
Une résistance mortelle Ne m'empêche point son retour; Quelque Dieu qui brûle pour elle Fait cette injure à^ mon amour.
Ainsi trompé de mon attente, Je me consume vainement; Et les remèdes que je tente Demeurent sans événement.
Toute nuit enfln se termine; La mienne seule a ce destin, Que d'autant plus qu'elle chemine, Moins elle approche du matin.
Adieu donc, importune peste, A quoi j'ai trop donné de foi.
Le meilleur avis qui m'en reste.
C'est de me séparer de toi.
Sors de mon âme, et t'en va suivre Ceux qui désirent de guérir.
Plus tu me conseilles de vivre, Plus je me résous de mourir.
A JEAN RABEL, PEINTRE sur un livre de fleurs qu'il avait peintes,
1602 ou 1603
Quelques louanges nompareiîlcs Qu'ait Apelle encore aujourd'hui, Cet ouvrage plein de merveilles Met Rabel au-dessus de lui.
L'art y surmonte la nature; Et, si mon jugement n'est vain, Flore lui conduisait la main Quand il faisait cette peijiture.
Certes, il a privé mes yeux
De l'objet qu'ils aiment le mieux.
N'y mettant point de marguerite .
Mais pouvait-il être ignorant Qu'une fleur de tant de mérite Aurait terni le demeurant?
A MADAIME LA PRINCESSE DOUAIRIERE ■pour l'inviter à revenir de Provence à Paris
Quoi donc ! grande princesse en la terre adorée, Et que même le ciel est contraint d'admirer, Vous avez résolu de nous voir demeurer En une obscurité d'éternelle durée ?
La flamme de vos yeux, dont la cour éclairée A vos rares vertus ne peut rien préférer, Ne se lasse donc point de nous désespérer. Et d'abuser les vœux dont elle est désirée?
Vous êtes en des lieux oii les champs toujours verts. Pour ce qu'ils n'ont jamais que de tièdes hivers. Semblent en apparence avoir quelque mérite ;
Mais si c'est pour cela que vous causez nos pleurs» Comment faites-vous cas de chose si petite, Vous de qui chaque pas fait naître mille fleurs?
AU ROI HENRI LE GRAND
Je le connais, Destins, vous avez arrêté Qu'aux deux fils de mon roi se partage la terre, Et qu'après le trépas, ce miracle de guerre Soit encore effroyable en sa postérité.
Leur courage, aussi grand que leur prospérité, Tous les forts orgueilleux brisera comme verre; Et qui de leurs combats attendra le tonnerre Aura le châtiment de sa témérité.
Le cercle imaginé qui de même intervalle Du nord et du midi, les distances égale. De pareille grandeur bornera leur pouvoir.
Mais étant (ils d'un père où tant do gloire abonde, Pardonnez-moi, Destins, quoi qu'ils puissent avoir. Vous ne leur donnez rien s'ils n'ont chacun un monde.
AU ROI HENRI LE GRAND 1607 ou 1608
Mea Roi, s'il est ainsi que des choses fiitures L'école d'Apollon apprend la vérité, Quel ordre merveilleux de belles aventures Va combler de lauriers votre postérité!
Que vos jeunes lions vont amasser de proie. Soit qu'aux rives du Tage ils portent leurs combats, Soit que, de l'Orient mettant l'empire bas. Ils veuillent rebâtir les murailles de Troie !
Ils seront malheureux seulement en un point; C'est que, si leur courage à leur fortune joint Avait assujetti l'un et l'autre hémisphère.
Votre gloire est si grande en la bouche de tous. Que toujours on dira qu'ils ne pouvaient moins faire, Puisqu'ils avaient l'honneur d'être sortis de vous.
A M. DE FLLTIANCE
sur son livre de i'Art d'embellir.
Voyant ma Caliste si belle Que l'on n'y peut rien désirer. Je ne me pouvais figurer Que ce fût chose naturelle.
J'ignorais que ce pouvait être Qui lui colorait ce beau teint Où l'Aurore même n'atteint Quand elle commence de naître.
Mais, Flurance, ton docte écrit M' ayant fait voir qu'un bel esprit Est la cause d'un beau visage,
Ce ne m'est plus de nouveauté, Puisqu'elle est parfaitement sage, Qu'elle soit parfaite en beauté.
Sur l'absence de la vicomtesse d'Auchy
Quel astre malheureux ma fortune a bâtie, A quelles dures lois m'a le ciel attaché, Que l'extrême regret ne m'ait point empêché De me laisser résoudre à cette départie?
Quelle sorte d'ennuis fut jamais ressentie Egale au déplaisir dont j'ai l'esprit touché? Qui jamais vit coupable expier son péché D'une douleur si forte et si peu divertie?
On doute en quelle part est le funeste lieu Que réserve aux damnés la justice de Dieu, Et de beaucoup d'avis la dispute en est pleine ;
Mais, sans être savant et sans philosopher, Amour en soit loué, je n'en suis point en peine; Où Caliste n'est point, c'est là qu'est mon enfer.
Pour la même.
Il n'est rien de si beau comme Caliste est belle, C'est une œuvre où nature a fait tous ses cflbrts ;
SONNETS i 7 l
Et notre âge est ingrat qui voit tant de trésors, S'il n'élève à sa gloire une marque étemelle.
La clarté de son teint n'est pas chose mortelle : Le baume est en sa bouche, et les roses dehors; Sa parole et sa voix ressuscitent les morts. Et l'art n'égale point sa douceur naturelle.
La blancheur de sa gorge éblouit les regards ; Amour est en ses yeux, il y trempe ses dards Et la fait reconnaître tm miracle visible.
En ce nombre infini de grâces et d'appas.
Qu'en dis-tu, ma raison? crois- tu qu'il soit possible
D'avoir du jugement, et ne l'adorer pas?
Pour la même.
Beauté, de qui la grâce étonne la nature. Il faut donc que je cède à l'injure du sort. Que je vous abandonne, et, loin de votre port. M'en aille au gré du vent sui^Te mon aventure!
D n'est ennui si grand que celui que j'endure; Et la seule raison qui m'empêche la mort, C'est le doute que j'ai que ce dernier effort Ne fût mal employé pour une âme si dure.
Galiste, où pensez-vous? qu'avoz-vous entrepris? Vous rcsoudrez-vous point à borner ce mépris Qui de ma patience indignement se joue ?
Mais, ô de mon erreur l'étrange nouveauté!
Je VOUS souhaite douce, et toutefois j'avoue Que je dois mon salut à votre cruauté.
Fait à Fontainebleau, sur l'absence du. la même.
Beaux et grands bâtiments d'éternellô structure, Superbes de matière et d'ouvrages divers, Où le plus digne roi qui soit en l'univers Aux miracles de l'art fait céder la nature :
Beau parcs et beaux jardins qui, dans votre clôture, Avez toujours des fleurs et des ombrages verts, Non sans quelque démon qui défend aux hivers D'en effacer jamais l'agréable peinture :
Lieux qui donnez aux cœurs tant d'aimables désirs, Bois, fontaines, canaux, si parmi vos plaisirs Mon humeur est chagrine et mon visage triste,
Ce n'est point qu'en effet vous n'ayez des appas; Mais, quoi que vous ayez, vous n'avez point Calistej Et moi, je ne vois rien quand je ne la vois pas.
Sur le même sujet que le précédent.
Calistc, en cet exil j'ai l'âme si gênée.
Qu'au tourment que je souffre il n'est rien de pareil;
Et je ne saurais ouïr ni raison ni conseil.
Tant je suis dépité contre ma destinée.
J'ai beau voir commencer et finir la journée, En quelque part des cieux que luise le soleil;
Si le plaisir me fuit, aussi fait le sommeil, Et la douleur que j'ai n'est jamais terminée.
Toute la cour fait cas du séjour où je suis, Et, pour y prendre goût, je fais ce que je puis ; Mais j'y deviens plus sec plus j'y vois de verdure.
En ce piteux état si j'ai du reconfort, C'est, ô rare beauté, que vous êtjs si dure, Qu'autant près comme loin je n'attends que la mort.
A la même.
C'est fait, belle Caliste, il n'y faut plus penser; Il se faut affranchir des lois de votre empire ; Leur rigueur me dégoûte, et fait que je soupire Que ce qui s'est passé n'est à recommencer.
Plus en vous adorant je me pense avance. Plus votre cruauté, qui toujours devient pire, Me défend d'arriver au bonheur où j'aspire, Comme si vous servir était vous offenser.
Adieu donc, ô beauté, des beautés la merveille! Il faut qu'à l'avenir ma raison me conseille, Et dispose mon âme â se laisser guérir.
Vous m'étiez un trésor aussi cher que la vie : Mais puisque votre amour ne se peut acquérir, Comme j'en perds l'espoir j'en veux perdre l'envie.
A l'occasion de la goutte dont Henri le Grand fut attaqué au mois de janvier 1609.
Quoi donc ! c'est un arrêt qui n'épargne personne, Que rien n'est ici-bas heureux parfaitement, Et qu'on ne peut au monde avoir contentement Qu'un funeste malheur aussitôt n'empoisonne !
La santé de mon prince en la guerre était bonne, Il vivait aux combats comme en son élément ; Depuis que dans la paix il règne absolument, Tous les jours la douleur quelque atteinte lui donne!
Dieux, à qui' nous devons ce miracle des rois, Qui du bruit de sa gloire et de ses justes lois Invite à l'adorer tous les yeux de la terre,
Puisque seul après vous il est notre soutien. Quelques malheureux fruits que produise la guerre, N'ayons jamais la paix, et qu'il se porte bien !
A MONSEIGNEUR LE DALTPHIN
Depuis roi Louis XIII.
Que l'honneur de mon prince est cher aux destinées! Que le démon est grand qui lui sert de support ! Et que visiblement un favorable sort Tient ses prospérités l'une à l'autre enchaînées?
Ses filles sont encore en leurs tendres années. Et déjà leurs appas ont un charme si fort, Que les rois les plus grands du ponant et du nord Brûlent d'impalicnco après leurs liyuiénêcâ.-
SOXNETS 1 75
Pensez à vous, Danphin; j'ai prédit en mes vers Qu3 !e plus grand orgueil de tout cet univers Quelque jour à vos pieds doit abaisser la tète.
Mais ne vous flattez point de ces vaines douceurs : Si vous ne vous hâtez d'en faire la conquête, Vous en serez frustré par les yeux de vos sœurs.
Êpîtaphe de mademoiselle de Conti, morte douze ou quatorze jours après sa naissance
Tu vois, passant, la sépulture D'un chef-d'œu>Te si précieux, Qu'avoir mille rois pour aïeux Fut le moins de son aventure.
0 quel affront à la nature, Et quelle injustice des cieux, Qu'un moment ait fermé les yeui D'une si belle créature !
On doute pour quelle raison Les destins si hors de saison De ce monde l'ont appelée;
Mais leur prétexte le plus beau, C'est que la terre était brûlée S'ils n'eussent tué ce flambeau.
AU ROI he:>ri le grand,
Pour le premier ballet de Monseigneur le Dauphirif dansé au mois de janvier 1610.
Voici de ton état la plus grande merveille, Ce fils ou ta vertu reluit si vivement;
Approche-toi, mon Prince, et vois le niouvemenl Qu'en ce jeune Dauphin la musique réveille.
Qui témoigna jamais une si juste oreille A remarquer des tons le divers changement? Qui jamais à les suivre eut tant de jugement, Ou mesura ses pas d'une grâce pareille?
Les esprits de la cour, s'attachant par les yeux A voir en cet objet un chef-d'œuvre des cieux, Disent tous que la France est moins qu'il ne mérite
Mais moi, que du futur Apollon avertit,
Je dis que sa grandeur n'aura point de limite,
Et que tout l'univers lui sera trop petit.
A LA REINE MARIE DE MEDICIS
Sur la mort de Monseigneur le duc d'Orléans, son second fils.
Consolez-vous, madame; apaisez votre plainte : La France, à qui vos yeux tiennent liea de soleil, Ne dormira jamais d'un paisible sommeil. Tant que sur votre front la douleur sera peinte.
Rendez-vous à vous-même, assurez votre crainte, Et de votre vertu recevez ce conseil, Que souffrir sans murmure est le seul appareil Qui peut guérir l'ennui dont vous êtes atteinte.
Le ciel, en qui votre âme a borné ses amours,
Etait bien obligé de vous donner des jours
{^ui fussent sans orage et qui n'eussent point d'ombre;
Mais ayant de vos fils les grands cœars découverts, >-'a.t-il pas moins failli d'en ôtcr un du nombre, Qxe d'en partager trois en un seul univers?
Epitaphe du même duc d'Orléans
Plus Mars que Mars de la Thrace, Mon père victorieux Aux rois les plus glorieux Ota la première place.
Ma mère vient d'une race Si fertile en demi-dieux.
Que son éclat radieux Toutes limiières efface.
Je suis poudre toutefois, Tant la Parque a fait ses lois Egales et nécessaires.
Rien ne m'en a su parer.
Apprenez, âmes vulgaires, A mourir sans murmurer.