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CHANT QUATRIÈME

LA curieuse est rarement discrète; Qui tout écoute, aisément tout répète.

En avançant vers les champêtres lieux, Où tout le peuple et le divin prophète Vont rendre hommage à la reine des dieux, Trop foible Écho, tu n'as pu te défendre De raconter à ton amant surpris Ce que tu viens et de voir et d'entendre : Funeste soin ! quel en sera le prix ? Ils murmuroient (le malheur rend injuste) ; Ils s'animoient contre leur chef auguste. « De notre amour bizarrement jaloux, Il veut peut-être, en se jouant de nous. Nous effrayer, et, par ce stratagème. Nous dérober des plaisirs dont lui-même Il fut privé par le sort en courroux. »

A ces soupçons joignant l'ingratitude.

Les deux amants résolurent encor

Narcisse dans l'île de Vénus. 79

De secouer le joug de leur Mentor,

De rompre enfin cette longue habitude

D'obéîssance et d'égards superflus,

Dont, pour tout fruit, ils ne recueilloient plus

Que des chagrins et de l'inquiétude.

Narcisse dit : « Si l'autel de Junon

Offre à nos yeux un sinistre présage,

Tirésias doit à notre union,

Ma chère Écho, refuser son suffrage.

Que faire alors ? Faudra- t-il obéir ?

A nous quitter pourrons-nous consentir ?

Ah I dès l'instant que des signes contraires

Annonceront des destins si sévères.

Viens, et faisons nous-mêmes notre sort :

N'attendons pas que d'une main barbare,

Tirésias pour jamais nous sépare,

Et de tes bras m'arrache avec effort.

Viens alors, viens : qu'au travers de la foule

De son côté, chacun de nous se coule

Adroitement et trompe tous les yeux.

Mais, pour ne pas errer à l'aventure,

Fixons un lieu : fuyons, si tu le veux.

Près de Vénus et dans sa grotte obscure.

Là nous irons, indulgents à nos feux.

D'un chaste amour serrer les derniers nœuds.

— Eh bien ! Narcisse, il faut... » Écho, modeste,

N'acheva pas : sa rougeur dit le reste.

Tandis qu'entre eux ils se parloient tout bas Devant leur chef, dont ils guidoient les pas, On approchoit du lieu du sacrifice.

8o Poésies de Malfilâtre.

Pendant le peu qui reste de chemin, Écho plus triste a les yeux sur Narcisse, Le tient, l'embrasse et pleure sur sa main. « O mon espoir ! ô moitié de moi-même ! Unique objet de mes vœux les plus doux ! Toi que j'adore ! hélas ! si ton cœur m'aime, De mon repos si ce cœur est jaloux, Tourne tes pas loin des fleuves perfides. Loin des étangs, des lacs et des ruisseaux : Pour t'immoler, des monstres homicides Sont par Junon cachés au bord des eaux. »

Discours fatal! dangereuse imprudence!

Écho pensoit l'éloigner de ces lieux, Si redoutés, si funestes pour eux; Mais jeune encore et sans expérience, De son amant, par sa seule défense, Elle enflammoit les désirs curieux.

Enfin pourtant on arrive, on s'arrête Au haut d'un mont dont la superbe tête Bravant les cieux, la foudre et les éclairs, Domine au loin sur la terre et les mers. C'est sur ce mont que s'élève un bocage Dont l'art a fait un temple de feuillage, Temple où Junon, souveraine des airs, Voit adorer ses grandeurs immortelles.

Un double rang de palmiers toujours verts, Simples appuis, colonnes naturelles.

Forme, à l'entour, des portiques ouverts. On trouve, au centre, un vaste sanctuaire.

Narcisse dans l'île de Vénus. 8i

De qui l'enceinte, espace circulaire, N'a d'autre toit que la voûte du ciel. Des doux parfums, qui brûlent sur l'autel, Plus librement les vapeurs répandues, Jusqu'à Junon s'exhalent dans les nues.

A cet autel de gazons et de fleurs Déjà la main des sacrificateurs A présenté la génisse sacrée, Jeune, au front large, à la corne dorée. Le bras fatal, sur sa tête étendu.

Prêt à frapper, tient le fer suspendu.

Un bruit s'entend ; l'air siffle ; l'autel tremble. Du fond du bois, du pied des arbrisseaux. Deux fiers serpents soudain sortent ensemble, Rampent de front, vont à replis égaux; L'un près de l'autre ils glissent, et sur l'herbe Laissent, loin d'eux, de tortueux sillons ; Les yeux en feu, lèvent, d'un air superbe, Leurs cous mouvants, gonflés de noirs poisons ; Et vers le ciel deux menaçantes crêtes, Rouges de sang, se dressent sur leurs têtes. Sans s'arrêter, sans jeter un regard Sur mille enfants fuyant de toute part, Le couple affreux, d'une ardeur unanime, Suit son objet, va droit à la victime. L'atteint, recule, et, de terre élancé, Forme cent nœuds, autour d'elle enlacé ; La tient, la serre, avec fureur s'obstine A l'enchaîner, malgré ses vains efforts, Dans les liens de deux flexibles corps;

82 Poésies de Malfilâtre.

Perce, des traits d'une langue assassine, Son cou nerveux, les veines de son flanc, Poursuit, s'attache à sa forte poitrine, Mord et déchire et s'enivre de sang.

Mais l'animal, que leur souffle empoisonne, Pour s'arracher à ce double ennemi, Qui, constamment sur son corps affermi, Comme un réseau, l'enferme et l'emprisonne, Combat, s'épuise en mouvements divers.

S'arme contre eux de sa dent menaçante, Perce les vents d'une corne impuissante, Bat de sa queue et ses flancs et les airs. Il court, bondit, se roule, se relève; Le feu jaillit de ses larges naseaux.

A sa douleur, à ses horribles maux Les deux dragons ne laissent point de trêve : Sa voix, perdue en longs mugissements, Des vastes mers fait retentir les ondes. Les antres creux et les forêts profondes. Il tombe enfin : il meurt dans les tourments. Il meurt. Alors les énormes reptiles Tranquillement rentrent dans leurs asiles.

De tout le peuple, encor pâle d'horreur. Un autre objet augmente la terreur.

Non loin de là, guidés par la nature, Sur les rameaux, sous la jeune verdure D'un chêne altier, qui se perd dans les cieux, Étoient cachés deux pigeons amoureux.

Seuls ils alloient, au gré de leurs tendresses.

Narcisse dans l'île de Vénus. 83

Se prodiguer d'innocentes caresses.

Ah ! vainement l'attente des plaisirs Unit leurs becs, fait frémir leur plumage, Confond leurs voix, leur prête ce ramage Rauque et flatteur, et coupé de soupirs, Qui, lent ou vif, est tour à tour l'image Et des langueurs et des brûlants désirs. Porté vers eux dans un sombre nuage, Un paon superbe en sort, tel que l'orage Qui vient troubler le calme d'un beau jour. Par sa présence il suspend, il traverse Le cours heureux de leur paisible amour, Il les fait fuir, les poursuit, les disperse, Et satisfait de l'effroi qu'il répand.

Au haut de l'arbre il revient triomphant. Là, battant l'aile et chantant sa victoire, Il développe, enivré de sa gloire.

Un beau plumage en cercle épanoui.

Sa queue altière avec pompe étalée.

Forme, en s'ouvrant, une roue étoilée : Il la contemple, et lui-même ébloui De ce tissu, brillant d'or et de soie. S'enorgueillit des trésors qu'il déploie.

L'outrage fait aux oiseaux de Vénus, De maux plus grands n'étoit que la figure ; Maux près d'éclore, hélas ! mais inconnu^^'. Quoique d'avance on en vît la peinture.

O paon funeste, oiseau d'affreux augure ! Plus effrayant et plus ami des pleurs

84 Poésies de Malfilâtre.

Que le corbeau, messager des malheurs, Et le hibou, qui, dans la nuit obscure. Vient annoncer le deuil et les douleurs î Va ! puisses-tu, chez la race future, Malgré l'émail de tes riches couleurs, Être, comme eux, l'horreur de la nature !

Parmi la troupe éparse à l'aventure, Déjà Narcisse a tenté le hasard Et pris la fuite; il s'étoit avec art Débarrassé de la belle ceinture Qui l'arrêtoit à côté du vieillard.

Il est dans l'île un vallon solitaire.

Fait pour Vénus et les dieux de C3''thère,

Étroit, profond, ceint d'arbres différents,

Cèdres, sapins, orangers odorants.

Cette forêt verdoyante et touffue,

Amphithéâtre agréable à la vue.

De toute part, enfermant ce séjour.

Borde le pied des coteaux d'alentour,

Et par degrés s'élève dans la nue.

Sous des rochers, au bas de ces coteaux,

S'ouvre une grotte à Vénus consacrée.

Dont une vigne, épandue en rameaux.

De ses festons a tapissé l'entrée.

Des doux Zéphyrs l'haleine tempérée

Vient, au travers de son feuillage épais,

Rafraîchir l'air de la grotte sacrée.

Et leurs soupirs en troublent seuls la paix.

Cette retraite où se plaît Cythérée,

Narcisse dans l'île de Vénus. 85

D'un rayon foible est à peine éclairée, Rayon douteux entre l'ombre et le jour, Qui parle aux sens; qui, sans causer d'alarmçs A la beauté, mais sans voiler ses charmes. Complice heureux des larcins de l'amour, Sait la contraindre à lui rendre les armes.

Contre Junon, cet antre révéré

Offre à Narcisse un asile assuré.

Narcisse y vint : Écho devoit s'y rendre;

C'est en ce lieu qu'il promit de l'attendre.

Il le promit; mais, cruelle Junon,

Tu dis aux vents d'emporter sa promesse;

De son esprit tu te rendis maîtresse :

Devant la grotte, au centre du vallon,

Tu lui fis voir une onde enchanteresse.

Où, dès longtemps, ta main, ta main traîtresse

Avoit d'en haut fait pleuvoir un poison,

Dont la vapeur jette une prompte ivresse

Dans tous les sens et trouble la raison.

Trop tard Vénus de son nectar céleste

Dans chaque source a répandu les flots :

Junon, plus prompte en son dessein funeste.

Avoit d'avance empoisonné les eaux ;

Et ce qu'a fait un dieu qui nous veut nuire.

Un autre dieu ne sauroit le détruire.

« Bords pleins d'attraits! par quelle étrange loi

L'humide empire est-il fermé pour moi,

Disoit Narcisse, et quel monstre ai-je à craindre

Ah ! s'il en est qui m'attende en ces lieux,

86 Poésies de Malfilâtre.

Je marche à lui; dans son sang odieux Mes javelots, mes flèches vont se teindre. Assez longtemps on vit ces traits oisifs Charger mes mains, ou se perdre sans gloire- Sur les chevreuils et les daims fugitifs ; Et j'ai souvent rougi d'une victoire, Que me cédoient des animaux craintifs.

De cette grotte, où viendra ma maîtresse, Ses yeux ouverts sur mes exploits heureux Admireront son amant valeureux :

Oui, tant d'audace, avec tant de jeunesse, Honore, Écho, ton choix et ta tendresse ; Et tu joindras sur mon front généreux Quelques lauriers aux myrtes amoureux. »

Il dit et vole. Il trouve une eau paisible, Un ruisseau pur, dont le brillant cristal Suit lentement une pente insensible.

Coule sans bruit et va, d'un cours égal. Porter la vie à l'herbe languissante, Nourrir les fleurs, nourrir l'ombre naissante Des saules verts qui bordent son canal.

En approchant, sur l'une et l'autre rive Narcisse jette une vue attentive :

L'aff"reux serpent tant prédit aujourd'hui Peut le surprendre et s'élancer sur lui; Un arc en main, le carquois sur l'épaule. Prêt au combat, notre jeune héros Observe tout, se poste au pied d'un saule ; Baisse les yeux, regarde dans les flots.

Narcisse dans l'île de Venus. 87

< Dieux ! est-ce là cette hydre épouvantable,

Ce noir dragon, ce monstre détesté ?

Ah ! c'est, dit- il, c'est un être adorable !

Oui, c'est sans doute une divinité,

Qui s'offre à moi sous cette forme aimable.

Sur ce visage, où règne la fraîcheur,

Quel incarnat s'unit h la blancheur !

Tel au matin, quand le jour vient d'éclore.

Aux traits d'argent qu'il lance à son réveil,

Par intervalle il mêle un feu vermeil.

Et le rubis légèrement colore

Un ciel blanchi des perles de l'aurore. »

L'amant d'Écho, frappé de tant d'appas.

Se voit lui-même et ne se connoît pas. Dans le portrait que l'onde lui présente. Sans le savoir, il admire en détail Ses propres traits, sa beauté séduisante ; Soit de ses dents l'éblouissant émail, Qui, divisant deux lèvres de corail.

Semble appeler sur sa bouche engageante Des ris légers la troupe voltigeante; Soit ses yeux bleus, tendres et couronnés De noirs sourcils fièrement dessinés.

Peinte dans l'eau, sa chevelure noire D'un teint de neige augmente encor l'éclat. Et, descendant sur un cou délicat, Offre l'ébène à côté de l'ivoire.

Narcisse, épris de cet objet nouveau.

Rougit, se trouble et voit dans le ruisseau»

88 Poésies de Malfilâtre.

Sur le beau front de sa jeune merveille, Paroître un trouble, une rougeur pareille, Courir un feu subit et passager.

Et tous les lis en roses se changer. Pour une nymphe il a pris son image; Dans cette erreur aisément tout l'engage, Et son menton qui d'un duvet léger A peine encor commence à s'ombrager, Et ses regards aussi doux que son âme, Et sa pudeur, et ces grâces de femme Que l'homme n'a qu'en son premier printemps, Oui, tout l'abuse, et jusqu'aux vêtements. Les vêtements, sans différence aucune.

Sont une robe aux deux sexes commune, Simple en sa forme, élégante, sans art, Autour du corps négligemment jetée, Qui, sous le sein, d'une écharpe arrêtée. Retombe en plis ondoyant au hasard.

Mais qui souvent, quand il faut, à la chasse, Franchir les monts, braver les feux du jour, Sur un genou relevée avec grâce.

Du brodequin laisse voir le contour.

« Toi, dit Narcisse, hôtesse de cette onde, Quitte pour moi ta retraite profonde, Et sur ces bords accompagne mes pas.

Je suis mortel, et ta beauté divine Indique assez ta céleste origine :

Qui que tu sois, ne me dédaigne pas.

Tirésias (et nous pouvons l'en croire) A de mon sang vanté souvent la gloire.

Narcisse dans l'île de Vénus. 89

Un fleuve illustre, à qui je dois le jour,

Sous un ciel pur, coule au sein de la Grèce;

Et ma naissance est le fruit de l'amour

Dont une nymphe a payé sa tendresse.

Puisse la mienne et te plaire, ô déesse,

Et mériter un semblable retour !

Parle, réponds, et daigne au moins m apprendre

A quel destin mon amour doit s'attendre.

Ah ! je le vois, ce silence obstiné

M'annonce trop mon sort infortuné :

Je te déplais, et tout me fait entendre

Qu'à tes dédains Narcisse est condamne.

Mais, si j'en crois les nymphes de cette île,

Celui qui t'aime, et que tu vois, hélas !

Brûler ici d'une flamme inutile,

N'est point difforme et vaut bien cet Hylas

Qui, plus heureux que le fils du Céphisc,

Vit de ses traits une naïade éprise.

On peut m'aimer, et peut-être qu'ailleurs

On prise mieux l'objet de tes froideurs.

Tu me hais seule. Un plus heureux, sans doute,

De ton cœur fier a su trouver la route.

Un autre... Ah ! dieux ! » Il s'éloigne à ces mots.

Le noir poison qui s'exhale des eaux

Agit sur lui, coule de veine en veine,

Brûle son sang et pénètre ses os.

De ce poison la force souveraine

Passe à l'esprit, en dévorant le corps ;

Et sa vapeur, qu'il supporte avec peine,

Fait qu'il s'arrache à ces malheureux bords;

Mais son amour aussitôt l'y ramène.

po Poésies de Malfilâtre.

Jeune insensé ! tu suis une ombre vaine, Ce qui n'est point, ce qui n'a rien de soi, Qui vient, s'éloigne et revient avec toi. Ouvre les yeux. Ses yeux sont sans lumière. Un voile épais a couvert sa paupière ; Il ne voit plus que l'objet imposteur, ^Qui, nul partout, n'existe qu'en son cœur. Triste jouet d'un penchant indomptable.

Il est blessé : sa plaie est incurable. Plein de désirs et d'amour éperdu, Languissamment sur la rive étendu, Ce fol amant, d'un œil insatiable, Fixe, à loisir, un fantôme agréable; Vers ce fantôme obstinément penché, A l'observer il demeure attaché.

Quoique aveuglé par une erreur trop chère. De ce qu'il sent lui-même est étonné ; Il voit qu'il souffre et qu'il est entraîné Par des désirs d'un nouveau caractère, Et que l'amour dont il est dominé Est différent d'une flamme ordinaire :

Et cependant il se plaît à nourrir Sa passion, loin d'en vouloir guérir.

Avec plaisir, son cœur se laisse abattre Sous un pouvoir qu'il ne sauroit combattre. C'est toi, Junon, toi, qui lui fais chérir Le mal secret dont tu le fais périr.

Narcisse enfin sort de sa rêverie,

Et s'adressant à sa nymphe chérie :

« Peux-tu, dit-il, quand je viens à genoux

Narcisse dans l'île de Vénus. 91

Te présenter l'hommage le plus tendre, Hélas ! peux-tu refuser de m'entendre ? Est-on barbare avec des traits si doux? Mais, ciel ! que vois-je ? Ah ! seroit-il possible Qu'enfin ton cœur cessât d'être inflexible? Ou n'est-ce point un songe officieux Qui me séduit et fascine mes yeux ?

Non, dieux puissants ! je lis sur son visage De mon bonheur l'infaillible présage, Et ma Vénus daigne avec un souris Tourner vers moi ses regards attendris. »

Il ne sait pas (aveuglement extrême !) Que sa Vénus n'est autre que lui-même; Qu'il est l'amant, qu'il est l'objet aimé; Que de ses yeux part le trait qui le blesse; Qu'il meurt, en proie à sa vaine tendresse, Brûlé d'un feu par lui seul allumé.

Il ne sait pas que l'onde lui renvoie, Par des rayons réfléchis dans les airs, Tout ce qu'il fait, tous ses signes divers D'abattement, d'espérance ou de joie ; Que ce cristal reçoit et rend d'abord Et son regard, et son geste, et son port. Autant de fois que sa tête secoue Ses longs cheveux où le Zéphyr se joue. Et qu'envieroit la déesse des bois.

Autant de fois, dans le miroir des ondes. Il voit aussi leurs boucles vagabondes Flotter sans ordre autour de son carquois. Chaque attitude a des grâces nouvelles.

92 Poésies de Alalfilâlre.

Et la naïade, à chaque mouvement,

Semble toujours, sous des formes plus belles,

Se reproduire aux yeux de son amant.

Trop ébloui des charmes qu'il voit naître, De ses transports bientôt il n'est plus maître ; Sa main s'avance, il cherche, il veut saisir, Au sein des flots, l'objet de son désir, Et déjà même il le touche, il l'embrasse; Mais l'eau se trouble, et l'image s'efface. « O nymphe ! arrête. Elle fuit. Malheureux ! Je la fais fuir par ma coupable audace ! J'ai trop osé. Je vois, amant fougueux, Mes feux trahir l'intérêt de mes feux.

Si cependant ma mémoire est fidèle.

Cette beauté, maintenant si cruelle, Par des regards peu différents des miens Sembloit tantôt mieux répondre à mon zèle. Et quand mes bras se sont portés vers elle. Elle a vers moi paru lever les siens : Je les ai vus; d'une ardeur mutuelle, J'ai vu son front et le mien s'approcher. Nos mains s'unir, nos lèvres se chercher : Elle m'aimoit. Par quel caprice étrange Disparoît-elle ? et d'où vient qu'elle change ? >^

Il dit et pleure. A la fin, le ruisseau,

En se calmant, ramène de nouveau

De sa beauté l'image fugitive.

« Reviens, dit-il, ô nymphe trop craintive !

Narcisse dans l'île de Vénus. 93

Reviens, pardonne et bannis tes frayeurs. Quoi ! dans tes yeux, où j'ai vu la tendresse, Il reste encore une ombre de tristesse ! Quoi ! je t'adore, et tu verses des pleurs ! »

Écho surprise entendit ces paroles ;

Elle arrivoit. Elle avoit vu d'abord

Son jeune amant, seul, à l'ombre des saules.

Et d'Adonis craignant pour lui le sort,

Elle accouroit vers ce funeste bord;

Elle accouroit, hélas ! pour le défendre !

Mais, à ces mots, qu'elle a trop su comprendre.

Loin d'approcher, elle vole, en courroux,

Cacher sa honte et ses transports jaloux

Dans l'antre même où l'ingrat dut l'attendre.

Écho, de là peut le voir et l'entendre ;

Lui, sans la voir, suit une autre beauté.

Une autre, ô ciel ! efface de son âme

L'aimable objet de sa première flamme ;

De cet objet dont il fut enchanté.

Dans sa mémoire aucun trait n'est resté;

Sa chère Écho n'est plus dans sa pensée ;

Il a perdu, sur ce bord détesté,

Tout souvenir de son ardeur passée ;

Pour lui, cette onde est celle du Léthé,

Écho s'indigne; une fureur égale Contre Narcisse et contre sa rivale Subitement s'allume dans son cœur; Mais par degrés cette ardente fureur

p4 Poésies de Malfilâtre.

Tombe, s'apaise et ne laisse après elle

Que la tristesse et la douleur cruelle :

Ce cœur plus calme en sent mieux son malheur.

Tranquillement, sans détourner la vue,

Longtemps elle ose observer avec soin

Son infidèle; elle ose être témoin

(Spectacle affreux, spectacle qui la tue !),

Témoin constant des gestes, des discours,

Des trahisons de cet amant volage !

Mais, tendre Écho, plus il te fait d'outrage.

Plus tu promets de l'adorer toujours.

Elle succombe à ses vives alarmes; Foible, abattue, elle verse des larmes.

L'amour, vainqueur de ses ressentiments, Lui peint encor Narcisse plus aimable; Et, dans son cœur, pardonnant au coupable, Elle s'écrie : Accours, viens, je t'attends. « Volons, dit-il, ma naïade m'appelle, Elle m'attend au fond de ses roseaux.

O doux espoir ! » En achevant ces mots, D'un nouveau feu son regard étincelle, Et sur la rive il dépose à la fois Ses vêtements, son arc et son carquois.

Le front couvert d'une rougeur divine.

Écho le voit, avec un œil confus :

Écho l'admire. Aux trésors répandus Sur le satin d'une peau blanche et fine, On le prendroit pour le fils de Vénus.

Narcisse dans l'îlç de Vénus. 95

Ainsi que lui, l'Amour est plein de charmes,

L'Amour est nu, l'Amour porte des armes.

Mais disons vrai : Narcisse a par-dessus

Un avantage aux yeux de son amante :

Car, après tout, cet Amour que l'on vante

N'est qu'un enfant; Narcisse ne l'est plus.

« Quoi ! ma rivale ! Ah ! grands dieux ! Ah ! perfide !

Tu veux la suivre en sa grotte liquide !

Je cours à toi. Je ne souffrirai pas,... »

Écho troublée, en désordre, éperdue,

Frappant son sein, meurtrissant ses appas,

Vouloit courir. Une force inconnue

Soudain l'enchaîne; un dieu retient ses pas.

Un dieu? Que dis-je? implacable déesse.

C'est toi, Junon, qui la poursuis sans cesse.

Pâle, étonnée, elle sent ses cheveux.

Avec horreur, se dresser sur sa tête;

Son sang glacé dans ses veines s'arrête.

Vers son Narcisse elle tournoit les yeux :

Tournés vers lui, ses yeux sont immobiles.

Déjà ses mains, son cou, ses pieds agiles

Avoient perdu le jeu de leurs ressorts;

Chaque moment endurcissoit son corps :

Froide, en un mot, livide, inanimée,

Vous l'eussiez crue en marbre transformée.

Elle l'étoit. Le destin toutefois

Laisse exister et son âme et sa voix.

Son âme libre, habitante légère

Des antres verts, des vallons et des bois,

A conservé son premier caractère.

Trop curieuse, elle avoit écouté

9^ Poésies, de Alalfilâtre.

Ce qui devoit pour elle être un mystère ;

Trop indiscrète, elle avoit répété

A son amant ce qu'il falloit lui taire ;

Elle est encor ce qu'elle avoit été;

Comme autrefois, curieuse, indiscrète,

Elle se cache, elle écoute et répète.

Tendre surtout, elle aima de tout temps

A répéter les soupirs des amants.

Sensible Echo! c'est pour nous que tu veilles;

Mais insensé qui t'apprend ses secrets :

Si les rochers ont toujours des oreilles,

A trop parler ils sont aussi tout prêts.

Non cependant qu'Écho rende jamais

Nos doux propos et nos plaintes entières;

Le sort, vengeur des maux qu'elle avoit faits.

L'a condamnée à rendre désormais

Des derniers mots les syllabes dernières.

Que faisois-tu, toi qu'elle a tant aimé ? Pour ta chimère encor plus enflammé, A la chercher déjà tu te prépares ; Déjà penché, prêt à quitter le bord,

Les bras ouverts Arrête, tu t'égares;

Daigne un instant modérer ce transport; Revois l'objet dont ton âme est éprise; Baisse la vue. Il regarde. O surprise ! Tout le prestige est enfin dissipé.

« Ah ! malheureux ! qu'ai-je vu 1 c'est moi-même ; Je m'abusois. Oui, c'est moi seul que j'aime. Je suis sans voile, et je suis détrompé. Je le suis trop. Quel triste jour m'éclaire !

Narcisse dans Pile de Vénus. 97

Dieux ennemis, qui m'ôtez mon erreur,

Rendez-la-moi, rendez-moi mon bonheur.

Je venx encore, aveugle volontaire,

M abandonner à ma douce fureur :

Je veux encor te parler, te sourire,

O belle nymphe ! Après toi je soupire.

Mes vœux ardents... Mais qu'ai-je à demander?

Je suis à toi, j ai ce que je désire ;

Que peut le ciel au delà m'accorder?

Quel bien plus grand que de te posséder?

Ce bien pourtant est un mal sans remède.

Narcisse est pauvre au milieu des trésors :

Il les poursuit, et, malgré ses efforts,

N'en jouit point, parce qu'il les possède.

Pour en jouir, je sens, avec effroi.

Qu'il me faudroit me séparer de moi.

Mourons. Pourquoi ne peux- tu me survivre?

Au noir ciseau faut-il que je te livre ?

Mais de nos jours s'il tranche le fil d'or,

Tu vas me suivre à la rive infernale,

Et moi, penché sur la barque fatale,

Dans l'eau du Styx je vais te voir encor.

Ah ! c'en est fait : je sens que je succombe.

Je m'affoiblis; je chancelle; je tombe. »

Il perd alors l'usage de ses sens :

L'herbe reçoit ses membres languissants.

Mais au moment qu'il revient à lui-même. Ses premiers soins sont pour l'ombre qu'il aime : Il se regarde et méconnoît son teint; Son œil se voit et se voit presque éteint :

^8 Poésies de Maljilâtre.

A ses regards, son front se décolore; Il dépérit, consumé de douleur :

De sa beauté, dès sa première aurore,.

Un vent brûlant a desséché la fleur.

Il en gémit. A cet aspect funeste, Il lève au ciel et les yeux et les bras. Et ramassant la force qui lui reste :

Hélas ! dit-il. Écho redit : hélas ! Ce long soupir, de colline en colline.

Est envoyé dans la plaine voisine Et retentit jusqu'à Tirésias.

Tirésias et tout le peuple en larmes Alloient chercher les amants fugitifs ; Mais, à ce bruit, ils redoublent d'alarmes.. Et, dirigés par ces accents plaintifs.

Vers le vallon hâtent leurs pas tardifs.

En peu d'instants, le vieillard même arrive.. Narcisse au loin, nu, couché sur la rive. Frappe d'abord les regards étonnés.

On voit sa tête Jiors du bord avancée, ' Sur le courant tristement abaissée.

Et ses cheveux aux vents abandonnés.

Nise et Chloris y courent avec zèle ; Dircé les suit ; Doris, plus vive qu'elle, L'honneur des bois, la chasseuse Doris Passe de loin Dircé, Nise et Chloris.

Laure aux yeux noirs, et la blonde Glycère, Et Célimène à la taille légère.

Narcisse dans l'île de Vénus.

Volent ensemble. O belle Théano !

O tendre amie et compagne d'Écho !

En l'appelant, tu cours à son Narcisse.

Écho voudroit, sensible à cet office,

Nommer ton nom : la nymphe, au lieu du tien,

En t'écoutant, ne redit que le sien.

Laissant enfin les autres en arrière,

Près du ruisseau, tu parviens la première.

Tu vois Narcisse, ou plutôt, justes dieux !

Narcisse étoit invisible à tes yeux,

« O mes amis! mes compagnes fidèles !

Venez, cherchons : cet enfant merveilleux

A disparu sans sortir de ces lieux. »

Chacun s'empresse, à ces tristes nouvelles;

Même aux plus lents l'ardeur donne des ailes

On vient, on cherche au milieu des roseaux,

Et sur la rive, et jusqu'au fond des eaux;

De ce beau corps on ne voit nul vestige.

Mais, tout à coup, par un autre prodige,

Du sein de l'herbe, il sort avec éclat

Un bouton d'or sur une longue tige,

Bordé de fleurs d'un tissu délicat,

Feuilles d'argent qu'un léger souffle abat :

Plante agréable et de frêle existence,

Enfant de Flore, à peu de jours borné,

Doux, languissant, symbole infortuné

De la froideur et de l'indifférence.

De toute part, le Narcisse nouveau Croissoit déjà sur le bord du ruisseau. En gémissant, les belles le cueillirent,

loo Poésies de Malfilâtre.

A leur côté le placèrent et dirent :

« Oue notre sein lui serve de tombeau ! »

Mais, ô douleur ! elles flairoient à peine

La fleur récente; à peine, avec ardeur,

Leurs vifs époux que cet exemple entraîne,

Jaloux aussi d'en connoître l'odeur,

La respiroient d'une indiscrète haleine;

Tous, de Junon victimes à leur tour,

Dans la vapeur de ce jeune calice

Puisèrent l'âme et l'esprit de Narcisse,

Et l'amour-propre et l'oubli de l'amour.

Tous, du poison sentant déjà l'ivresse,

Cherchent sa source, et, dans l'eau dont il sort,

Vont à l'envi se contempler sans cesse;

Le plus grand nombre y rencontre la mort.

Le reste (ainsi le vouloit la déesse)

Survit, hélas ! pour un plus triste sort ;

Vivre insensible est une mort cruelle.

Que chaque jour, chaque instant renouvelle.

N'avoir du moins de sensibilité

Que pour soi-même, et dédaigner les autres.

N'aimer enfin la grâce, la beauté,

Les agréments qu'autant qu'ils sont les nôtres.

C'est être mort pour la société.

Tel fut ce peuple. Il changea de nature,

Et prit une âme indifférente et dure.

O nation trop digne de pitié !

Qu'est devenu ce sentiment intime,

Par qui tout vit, qui fait l'homme et l'anime,

Narcisse dans l'île de Vénus. loi

Qui, sous les noms damour et d'amitié, Tenant chacun l'un à l'autre lié.

De l'univers est le moteur sublime; Ce sentiment, qui, par de prompts ressorts, Pour nos pareils excite nos transports Et hors de nous sait emporter nos âmes ? Déjà ce feu n'élance plus ses flammes : Trop concentré, loin de tendre au dehors, En sens contraire il tourne ses efforts. Tout votre amour se tourne vers vous-même. Eh bien, allez, contentez vos souhaits, Connoissez-vous, admirez vos attraits.

Ils se livroient à ce plaisir suprême

Et commençoient d'en jouir à longs traits,

Quand de Junon l'agile messagère

Glisse dans l'air, sur une aile légère.

De ses couleurs le mélange éclatant

Brille à sa suite ; il peint, dans un instant,

L'immensité des célestes campagnes,

Descend en arc au-dessus des montagnes.

Touche les pins, les chênes, et parôît,

En l'éclairant, embraser la forêt.

Le ciel s'ébranle. Une voix trop connue,

La voix d'Echo, dans ce vallon secret

Se fait entendre et répète à regret

Ces mots tonnants, qui sortent de la nue :

« Junon l'emporte et Vénus est vaincue. »

L'Amour, dès lors, pour jamais disparut : Tirésias de douleur en mourut ;

102 Poésies de Malfilâtre.

Et ses enfants, dont sa douce sagesse, Avec bonté, dirigea la jeunesse, Ces cœurs ingrats, loin de donner des pleurs A ce vieillard qui, par trop de tendresse. Finit ses jours, en pleurant leurs malheurs, L'abandonnant à son heure dernière, Le laissent seul achever sa carrière.

Ne songent plus, le jour de son trépas,^ Qu'à se parer de guirlandes nouvelles, Qu'à relever avec soin leurs appas Des ornements, des secours délicats Que prête l'art aux grâces naturelles.

Ce même esprit, cet insipide goût, Par qui chacun, devenu son idole, • Et se compare et se préfère à tout. Régna depuis dans cette île frivole; Et c'est de là, si l'on croit nos aïeux, Que nos François virent fondre chez eux Ce tourbillon de ridicules êtres Qu'on a nommés coquettes, petits -maîtres : Narcisses vains, pour eux seuls prévenus, Paons orgueilleux, qui se rendent hommage, Insolemment étalent leur plumage.

Et font la guerre aux oiseaux de Vénus.

Qui que tu sois, amant de ton image.

Toi, qui, pour elle, animé d'un beau feu, La suis de l'œil et la vois en tout lieu ; Caresse en paix cette image chérie.

Passe à ses pieds ta glorieuse vie ;

Narcisse dans l'île de Vénus. i

Dans les miroirs, dans le plus fin cristal •Cherche les traits qui ravissent ton âme Et ne crains pas qu'on traverse ta flamme : •Ce n'est pas moi qui serai ton rival.

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