CHANT TROISIEME
DEPUIS le jour où, témoin de vos charmes, Au mont Ida, l'heureux berger Paris, De la beauté vous accordant le prix.
Força Junon de vous rendre les armes, Junon piquée a toujours contre vous Lancé les traits de son dépit jaloux ; Et l'avenir ne peut vous sauver d'elle, Puisqu'elle est femme et qu'elle est immortelle; Souffrez ce mot, sans montrer de courroux. Moi, qui du sien devois me croire indigne, J'en suis aussi l'objet infortuné.
Et mon exemple est une preuve insigne Que son cœur dur n'a jamais pardonné.
Or si ce cœur nous unit dans sa haine. Dès lors, Vénus, elle voit avec peine Nos citoyens, enfants de votre choix :
Ils sont à vous et vivent sous mes lois. C'en est assez; la commune ennemie.
58 Poésies de Malfilâtre.
Renversant l'île encor mal affermie, Veut de nous deux se venger à la fois.
« Elle est puissante, et les bords du Scamandre,
Beaux lieux, changés en un séjour d'horreur,
Ces tours, qu'en vain vous voulûtes défendre.
Cet Ilion, dont fume encor la cendre,
Ont éprouvé ce que peut sa fureur.
Cette fureur aujourd'hui se ranime.
Mais sans éclat, et cherchant sourdement
A nous creuser un invisible abîme,
Avec plus d'art, agit plus sûrement.
Ce couple aimable en sera l'instrument;
Il en sera la première victime.
Si le Destin n'en ordonne autrement :
Car le Destin, par son vouloir suprême.
Peut rendre vain ce qu'elle a résolu;
Mais je crains bien que ce maître absolu,
Dans ses projets ne la serve lui-même.
Tendres amants, tout me présage assez
Qu'il doit vous perdre ; et mes malheurs passés
De vos malheurs sont l'image et l'emblème.
Pour me porter les plus sensibles coups.
On me poursuit aussi dans ce que j'aime,
Et c'est moi seul que l'on punit en vous.
On vous punit, et je suis le coupable !
Eh quoi ! Junon ne se contente pas
De tous les maux dont sa rage implacable
A jusqu'ici frappé Tirésias !
Je l'offensai; mais des traits d'imprudence,
Dignes, au plus, d'un châtiment léger.
Narcisse dans l'île de Vénus. 59
Méritoient-ils cet excès de vengeance ?
Daignez, Vénus, m'entendre et me juger.
« Sorti des murs, qu'aux accents de sa lyre Un fils des dieux, architecte nouveau, Près de l'Euripe autrefois sut construire, Sacrés remparts qui furent mon berceau, Je voyageois, curieux de m'instruire, Jaloux de voir, dès mes plus jeunes ans, L'esprit, les mœurs des peuples différents. Je parcourois ces îles renommées Que voit la Grèce à l'Orient semées.
Et dont le cercle environne Délos.
Une tempête, un dieu plutôt m'égare Près de l'Asie, au sein des vastes flots Rendus fameux par la chute d'Icare, Et le destin me conduit à Samos.
Que n'ai-je, ô ciel ! péri dans cet orage ! Mais mon malheur me sauva du naufrage.
« Ce fut, déesse, en ce triste séjour, Que de Junon j'excitai la colère.
Comme à Cadmus, le ciel m'offrit un jour Deux grands serpents qui, près d'une onde claire, Gardoient ses bords et les bois d'alentour. L'amour s'apprête à les unir ensemble : Mais quel amour ! à la haine il ressemble. Ces fiers dragons, près de se caresser, En s'abordant sembloient se menacer.
Entre les dents, dont leur gueule est armée. Sort en trois dards leur langue envenimée.
6o Poésies de Alalfiiâtre.
Organe impur qu'anime le désir, Signal affreux de leur affreux plaisir.
D'un rouge ardent leur prunelle enflammée Jette autour d'eux des regards foudroyants. Mais tout à coup ils siflfient et s'embrassent, Étroitement l'un l'autre ils s'entrelacent Dans les replis de leurs corps ondoyants. De vingt couleurs l'éclat qui les émaille Varie au gré de ces longs mouvements, Et mon œil voit, dans leurs embrassements. D'un feu changeant s'allumer leur écaille. Telle est Iris, quand un nuage obscur, Chargé de pluie, altéré de lumière.
Boit le soleil, et vers notre paupière Réfléchit l'or, et la pourpre et l'azur.
« Un javelot (sans en prévoir l'usage.
Dans une main j'avois deux javelots) Lancé d'abord sur ce couple sauvage, De leur sang noir, qui couloit à ruisseaux, Teignit près d'eux les herbes et les eaux. Blessés tous deux, tous deux avec courage Dressent la tête et recourbent de rage Leur queue immense, en cercles redoublés, Puis, jusqu'à moi s'allongent, se déploient D'un saut agile et devant eux m'envoient Tous leurs poisons en vapeurs exhalés.
De l'autre dard j'arrête leur furie.
Et par mon bras, malgré leur force unie. Le double monstre, à la fois combattu.
Dans la poussière, à la fois abattu,
Narcisse dans l'île de Vénus, 6i Laisse à mes pieds sa colère et sa vie.
« lis expiroient. Une voix dans les airs,
Au bruit des vents, au milieu des éclairs,
S'ouvre un passage et me glace de crainte :
« Ah ! malheureux ! près d'une source sainte,
« Et sur des bords à Junon consacrés,
« Oses-tu bien, dans tes fureurs impies,
« De ce lieu même attaquer les génies,
« Ces demi-dieux a Samos adorés ?
«X Tremble.... frémis. Junon qui les protège
« Saura punir ce forfait sacrilège.
« Ta cruauté, sans respecter leurs feux,
« Les a privés des plaisirs amoureux :
« Bientôt toi-même, avec plus de justice,
« Éprouveras un semblable supplice,
« Et tu verras tes élèves un jour,
« Ainsi que toi, l'éprouver à leur tour. »
Ah ! j'ai rempli de l'oracle funeste
Une partie; ils rempliront le reste.
« Je n'avois pas, en ce temps fortuné, Ce front bruni de rides sillonné, Ce grand front chauve, et cette barbe épaisse Que tous les jours argenté la vieillesse. Que mon bel âge a fui d'un vol léger ! Que promptement, dans son cours passager, Chacun de nous touche au soir de la vie ! Le temps cruel et sa faux ennemie N'approchent point de l'Olympe immortel, Et les dieux seuls ont un jour éternel.
62 Poésies de Alalfilâtre.
« Avant le temps de mes longues disgrâces,
Jadis en moi se trouvoient réunis
Les doux attraits, la jeunesse, les grâces
Et de Narcisse et de votre Adonis :
Aussi les cœurs voloient tous sur mes traces.
Mille beautés, dignes de m'enflammer,
Avoient cherché vainement à me plaire :
Dans les forêts, errant et solitaire,
Je me cachois et je craignois d'aimer.
Je vis Irène, et mon fier caractère,
A son aspect, se sentit désarmer.
Aimable Irène ! objet si plein de charmes !
Victime, hélas ! de tes feux trop constants !
Fille trop tendre ! après trois fois seize ans,
Ton souvenir m'arrache encor des larmes.
« Devant les dieux je reçus son serment, Elle eut le mien. Nous touchions au moment Si cher pour moi, si cher pour elle-même : Nous avancions vers le bonheur suprême ; Ma bouche avoit des baisers précurseurs Cueilli déjà les premières douceurs; Mais, ô prodige ! ô soudaine disgrâce ! Dans tous mes sens émus par le désir.
Et qu'animoit l'approche du plaisir, Un froid mortel se répand et les glace : J'en perds l'usage... ou plutôt... quel affront! Je perds... La honte est encor sur mon front, O chère épouse ! en quel moment étrange, Et par quel trait, inouï jusqu'alors, Cette Junon me surprend et se venge !
Narcisse dans l'île de Vénus, 63
Entre tes bras, la cruelle me change
En jeune nymphe et trompe mes transports :
Je m'éclipsai dans mes plus doux efforts.
Telle en nos champs la tendre sensitive
Fuit le toucher, délicate et craintive,
Et rentre en soi; mais du moins, ô Vénus!
Si nous ôtons le doigt qui la captive.
Elle renaît et plus fraîche et plus vive :
Elle renaît ; et moi, triste, confus,
Moi, sans renaître, hélas ! je disparus
A mes regards, comme aux regards d'Irène;
Et mon amante étonnée, incertaine.
En moi me cherche et ne me trouve plus.
« Ainsi le sort nous joue et nous opprime,
« S'écria-t-elle; ainsi, foibles humains,
« A peine il met le bonheur dans vos mains,
« Que devant vous il enti-'ouvre un abîme,
« Oiî vous voyez fondre et s'évanouir
« Ce vain bonheur dont vous deviez jouir.
« Toi, qu'il détruit, je vois de cet outrage,
« De ce néant s'indigner ton courage;
« Je souffre aussi : tout est fini pour moi.
« Mais à ta main si je ne puis prétendre,
« J'attends de toi l'amitié la plus tendre,
« C'est mon espoir. Ne crois pas qu'après toi
« Aucun amant m'engage sous sa loi.
« Quand tu n'es plus je veux chérir ta cendre,
« Et ta mémoire aura toujours ma foi. »
« Je fus sensible à cet amour fidèle, Et je l'aimai, mais sans brûler pour elle.
64, Poésies de Alaîfilâtre.
Eh ! que pouvois-je en cet état nouveau ! Elle avoit vu dans la nuit éternelle De mes désirs s'éteindre le flambeau :
J'étois vivant, et j'étois au tombeau.
« D'Irène, au moins, compagne inséparable,
Je lui donnois mes inutiles jours :
Notre amitié devint inaltérable.
Près d'elle enfin, j'oubliai pour toujours
Ces lieux charmants, ces lieux qui m'ont vu naître
Et que l'Ismène arrose dans son cours :
Comment alors pouvois-je y reparoître?
« Tous mes conseils ne purent étouffer Au sein d'Irène une ardeur insensée.
Mon vain fantôme occupoit sa pensée.
Et la raison ne put en triompher.
Sa passion, foiblement endormie, Se réveilloit de moment en moment, Et chaque jour, aux yeux de son amie.
Elle donnoit des pleurs à son amant.
« J'étois bien loin de partager sa flamme. Le sexe dit que la simple amitié Peut, sans l'amour, satisfaire son âme; Le sexe ment : le tendre amour réclame De ces beaux cœurs au moins une moitié; J'en fis l'épreuve. Acis eut ma tendresse, Acis m'aimoit, Acis savoit aimer :
Je fus discrète, et ma délicatesse Voulut cacher à ma triste maîtresse
Narcisse dans l'île de Vénus. 65
Un feu nouveau qui devoit l'alarmer.
Mais j'ignorois que le trait qui nous blesse Ne peut en nous toujours se renfermer, Et qu'il n'est point de si secret mystère, Que tôt ou tard un œil jaloux n'éclaire. A ma rougeur, à ce trouble si prompt, Qu'au nom d'Acis on voyoit sur mon front, A mon silence, à mon air de contrainte, Irène apprit mon penchant et ma feinte.
« Pardonne, Irène. A mon cœur, comme au tien, « Un dieu commande, un dieu, tu le sais bien, « Qui, malgré nous, de nous-mêmes dispose. « Athénaïs (ce nom étoit le mien « Depuis le jour de ma métamorphose),
< Athénaïs plaint les maux qu'elle cause,
« Plaint ton amour, mais s'occupe du sien.
« Que diras-tu ? De quelle jalousie
« Ton âme, hélas 1 sera-t-elle saisie,
« Lorsque, malgré tes regrets et tes cris,
< Mon jeune amant, aux autels d'hyménée « Me conduira, de guirlandes ornée,
« Comme on me vit t'y conduire jadis ? »
« Elle arriva, cette grande journée.
Souvenez-vous de cet instant, Cypris, Où, dans les bras d'Irène consternée, Tirésias devint Athénaïs.
Vous le dirai-je.? En un moment semblable. Quand mon époux est à peine en mes bras, Quand au plaisir tout paroît favorable,
66 Poésies de Malfilâtre^
Par un retour que je n'attendois pas,
Athénaïs devint Tirésias.
Ainsi, deux fois la déesse fatale
Me fit souffrir le tourment de Tantale;
Ainsi, le sang des serpents amoureux
Sollicitant sa cruelle justice,
Elle voulut, pour les venger tous deux,
Du double sexe en moi tromper les feux,.
Unir en moi le différent supplice
Que dut jadis éprouver chacun d'eux.
Ce châtiment auroit dû lui suffire.
Acis gémit. De ses bras caressants,
Les yeux baissés, honteux, je me retire
Et lui remets son cœur et ses présents.
s^ Je le quittai, pour voler chez Irène. Enfin, disois-je, à moi-même rendu, Je vais encor la faire souveraine D'un tendre cœur qu'elle a longtemps perdu. Flatteuse idée ! espérance trop vaine ! J'entre... la Parque alloit trancher son sort Et m'attendoit pour cette horrible scène. « Irène!... ô dieux ! criai-je avec transport, « Vois ton amant que le ciel te ramène, « Entends ma voix... » Elle fait un effort. Etend les bras, me cherche, ouvre avec peine Des yeux nageant dans l'ombre de la mort, Me reconnoît... Un doux rayon de joie Sur son visage, où régnoit la pâleur,.
Fait, un moment, renaître la couleur.
« Seroit-ce toi? Que faut-il qu« j'en croie?
Narcisse dans l'île de Vénus. 67
< Se peut-il bien qu'enfin je te revoie?
« Mais dans quel temps ? Ah I je n'ai pu souffrir
* Ton autre hymen; ma tendresse jalouse
« M'a consumée Adieu, je vais mourir,
sv Heureuse au moins de mourir ton épouse ! s< Retiens tes pleurs. Puissé-je, à l'avenir, N< Trop cher époux, vivre en ton souvenir !
^< Puissé-je ! » Alors elle perd la lumière.
Hélas ! en vain, la serrant dans mes bras, Je la voulois disputer au trépas ; Il me fallut lui fermer la paupière, Et sur sa bouche on me vit recueillir Ses feux, son âme et son dernier soupir.
« Dès cet instant, pardonnez, ô déesse ! Je pris en haine et l'hymen et l'amour : Dès lors, mon cœur, flétri par la tristesse, A vos plaisirs se ferma sans retour.
Si mon image a dans le sein d'Irène Régné jadis jusqu'à son dernier jour.
Je veux moi-même, occupé de la sienne, Dans le tombeau l'emporter à mon tour.
Je voulois fuir une île que j'abhorre • Mais le Destin qui fit tous mes malheurs, De ces premiers peu satisfait encore, M'y préparoit de nouvelles douleurs.
« C'est à Samos que Junon prit naissance. C'est à Samos, séjour de son enfance.
Que de son frère elle fit son époux.
Elle s'y plaît, .et cette heureuse terre
68 Poésies de Malfilàtre.
Lui sert d'asile, en ces moments jaloux
Où, pour un temps, la déesse en courroux
Renonce au lit du maître du tonnerre.
Souvent aussi Jupiter suit ses pas ;
Dans ces bosquets il la trouve plus belle.
A leur aspect, son cœur se renouvelle
Et brûle encor de ces feux délicats
Qu'il y sentit pour ses jeunes appas ;
Et son amour met à profit, près d'elle,
Les souvenirs que ce lieu leur rappelle;
Mais quelquefois elle vient s'y cacher.
Respirer seule et jouir d'elle-même :
Sans cour, sans pompe, elle vient y chercher
La liberté, qui fuit le rang suprême :
De son front grave elle y vient détacher
Tous ses ennuis, avec son diadème ;
Elle y vient rire; on rit peu dans les cieux.
Je la plaindrois, je plaindrois tous les dieux
D'être immortels, si ces dieux qu'on révère
Dévoient traîner leur triste éternité
Sans dépouiller la majesté sévère ;
Si, pour l'honneur de la divinité,
Ils ne pouvoient briser la chaîne austère
De la contrainte et de la dignité.
Junon commande à la nature entière,
Je le confesse, et pour ce cœur si fier
Il est flatteur de marcher la première
Parmi les dieux et près de Jupiter.
Il faut pourtant à cette reine altière
D'autres plaisirs, des plaisirs plus touchants.
Samos lui rouvre un sein qui l'a nourrie,
Narcisse dans l'île de Vénus. 69
Et Junon trouve en cette île fleurie
Ces plaisirs purs qui naissent dans les champs.
« Elle y parut, alors que toute prête,
Sur le rivage, en ses replis flottants,
Déjà ma voile emprisonnoit les vents.
J'allois partir; mais son ordre m'arrête.
Conduit près d'elle, et près de son époux.
Dans un salon de fleurs et de verdure,
Orné des mains de la simple nature.
Je viens, je tombe à leurs sacrés genoux.
De l'univers je contemple les maîtres.
Ils étoient seuls; car les dieux de leur cour
Étoient restés au céleste séjour;
Et le troupeau des demi-dieux champêtres.
Par Jupiter enivrés en ce jour,
Trop échauffés de nectar et d'amour,
L'avoient quitté, pour suivre sous les hêtres
Le jeune essaim des nymphes d'alentour.
L'exemple entraîne, et le fils de Saturne
Avoit aussi, sur la fin du repas.
Pressé Junon et volé dans ses bras.
Tout l'annonçoit ! on remarquoit une urne
Sur le gazon renversée auprès d'eux,
Et cent cristaux qui, brisés dans leurs jeux,
Témoins récents d'une gaîté folâtre,
Du grand combat parsemoient le théâtre.
« Sages enfin, après l'emportement, Ils jouissoient de ce repos charmant Où tombe une âme heureuse et satisfaite.
jo Poésies de Alalfilâtre.
Calme enchanteur, tranquillité parfaite, Pure, sans trouble et sans égarement.
Ils raisonnoient, ils demandoient comment L'enfant Amour, qui paroît si paisible, Porte en nos sens ce tumulte terrible.
Tel que celui de l'humide élément, Quand l'Aquilon de son souffle invincible Le bouleverse impétueusement.
Ils demandoient si sa flamme invisible Sur chaque sexe agit également, Lequel des deux, la maîtresse ou l'amant. Prend plus de part, se montre plus sensible A ses plaisirs, dans un tendre moment.
Junon disoit : faut-il qu'on délibère ? Ne sait-on pas qu'en ces instants si doux, L'homme plus vif est plus flatté que nous ? Mais Jupiter prétendoit le contraire.
C'est aux experts d'expliquer ce mystère; Mais des experts, en est-il sur ce point? L'expérience, en ce cas nécessaire.
Qui peut l'avoir? Eh! Cypris ne l'a point; Cypris pourtant du plaisir est la mère. » A ce propos la déesse sourit.
Et le vieillard en ces termes reprit :
« On me fit juge, en cette conjoncture. J'étois fameux; et ma double aventure, Dont les détails ont été mal connus, A Jupiter donnoit droit de conclure Que je pouvois, instruit sur la nature, N'ignorant pas l'une et l'autre Vénus,
Narcisse dans l'île de J'énus. J\
Développer cette matière obscure.
Il ne savoit mes destins qu'à demi,
Et je le crois ; sa sagesse profonde
Peut bien mouvoir les grands ressorts du monde,
Sans s'occuper du sort d'une fourmi.
De mes malheurs Junon mieux informée,
Puisqu'en secret elle en étoit l'auteur,
A son époux loin d'ôter son erreur.
Accréditoit ma fausse renommée ;
Elle rioit et jouissoit tout bas
De sa malice et de mon embarras,
Combloit mes maux, qui furent son ouvrage.
En y joignant et l'insulte et l'outrage,
Et m'honoroit, pour me faire rougir.
Sa bouche enfin, paroissant m'applaudir
Par un discours que le dieu crut sincère,
Sut m'accabler d'une ironie amère :
« Vous, qui rendez les dieux même jaloux !
< Pour qui le sort, de ses dons moins avare,
< A réuni, par un accord si rare,
< Les deux plaisirs et d'épouse et d'époux,
< De ces plaisirs quelle est la différence ?
« Lequel vous semble et plus vif et plus doux ?
« Une dispute, élevée entre nous
« Sur ce problème, attendoit la sentence
« D'un connoisseur, d'un juge tel que vous,
< Des rois du ciel éclairez l'ignorance.
« Le monde entier qui vantoit votre nom, « Des dieux encor vous nommera l'arbitre» « A ce bienfait, reconnoissez Junon ; *: Vous lui devrez ce respectable titre, »
72 Poésies de Malfilâtre.
« Je ressentis jusqu'au fond de mon cœur
Le sel piquant de ce discours moqueur.
Mais^ malgré moi, malgré ma honte extrême,
Je l'acceptai, ce titre si pompeux,
Et j'avouerai que, par vanité même.
Je fus sensible à cet honneur suprême :
Vanité folle ! honneur trop dangereux !
Sur cette mer insensé qui s'expose !
Ah ! croyez-moi, ne jugeons pas la cause
De deux époux, surtout quand ils sont dieux.
« Mon jugement à Junon fut contraire.
J'avois connu les différents désirs;
A leur ardeur mesurant les plaisirs,
Je satisfis ou je crus satisfaire
Et ma vengeance et l'équité sévère.
Junon perdit. Par de très grands éclats
Elle annonça sa fureur vengeresse.
Le dieu sourit. « Ah ! né triomphez pas,
« Dit aussitôt la terrible déesse;
« Sachez enfin que ce Tirésias
« A sans jouir consumé sa jeunesse ;
« Que les plaisirs appelés tous les jours,
« Quoiqu'il se flatte et trompe sans scrupule
« En ce moment, Jupiter trop crédule,
« Jamais pour lui n'ont cessé d'être sourds
« Et n'ont jamais couronné ses amours ;
< Que des plaisirs ce juge ridicule
« Est un aveugle et le sera toujours. »
En {Prononçant cet arrêt formidable, Junon me jette un regard furieux,
Narcisse dans Pile de Vénus, 77
S'élance à moi, fait deux fois sur mes yeux
Tomber le poids de sa main redoutable,
Pour me ravir la lumière des cieux.
Sans doute alors, par sa rage inhumaine
Elle me crut aveuglé sans retour :
Grâce du moins à ma fuite soudaine,
Un de mes yeux fut seul privé du jour.
Sa main sur l'autre heureusement trompée, '^
De la prunelle obliquement frappée.
Légèrement effleura le contour.
« Tremblant encor, je cherche une onde pure.
Pour y laver ma sanglante blessure.
Mais admirez cette fatalité.
Qui pas à pas me suit dès ma naissance;
De mon étoile admirez l'influence
Et les effets de sa malignité.
« Minerve, seule à Samos descendue,
Avoit du ciel suivi les souverains ;
Mais du dieu Pan, des Faunes, des Sylvains
Elle évitoit l'indécente cohue.
Hélas ! Vénus, le bord des mêmes eaux
Où je courois pour soulager mes maux.
Ce bord désert la présente à ma vue,
Lorsque sans voile, et la jambe étendue.
Demi-plongée, elle entroit dans les flots.
Elle me voit, et d'une main modeste
Cachant à peine un tiers de ses appas.
Elle menace et murmure tout bas
Des mots secrets dont le charme funeste.
74 Poésies de Malfilâtre.
Quand j'approchois, fixe et retient mes pas, Et pour toujours ferme l'œil qui me reste. « Adieu, dit-elle, en s'éloignant de moi, « Le bel enfant qui fera tes délices « Seroit heureux, si quelques d'ieux propices « Daignoient le rendre aveugle comme toi. »
« Cruelle, achève, et m'arrache une vie « Qui m'est déjà plus qu'à demi ravie. « Et vous, témoin de mes justes transports, « O Jupiter ! ah ! d'un coup de tonnerre « Précipitez mon âme aux sombres bords. « Seul, dans la nuit, égaré sur la terre, « Avec lenteur traînant ce triste corps, « Ne suis-je pas d'avance au rang des morts ? « Frappez, grar^d dieu ! j'implore cette grâce, « Et j'ai peut-être un droit pour l'obtenir. « De quelques dieux si j'encours la disgrâce, « Ce n'est pas vous qui devez me haïr. »
« Sans m'exaucer, sa bonté souveraine. Par des honneurs, crut adoucir ma peine. Le fier Destin, prié par Jupiter, Revit mes maux dans son livre de fer.
Et pénétré d'une pitié secrète, De ses arrêts il me fit l'interprète.
« Dans ce grand livre, avec peine entr'ouvert Confusément, Vénus, j'ai découvert Qu'au sein des eaux, que Narcisse doit craindre, De son hymen le flambeau va s'éteindre ;
Narcisse dans l'île de Vénus. 75
Qu'à son amant Écho prête à s'unir, Par trop de soin deviendra malheureuse; Que, pour avoir le droit de la punir, Junon saura la rendre curieuse ; Enfin j'ai lu qu'en un monde nouveau, D'affreux chagrins creuseront mon tombeau.
« Mais que me sert de percer ces ténèbres ? Et qu'ont servi mes oracles célèbres.
Dans tous les lieux où j'ai porté mes pas. Aux champs d'Argos, à Corinthe, à Messènes, Près du Pénée, aux bords de l'Eurotas, Et dans les murs d'Épidaure ou d'Athènes ? Il vaudroit mieux ignorer l'avenir Que de prévoir d'inévitables peines, Et des malheurs qu'on ne peut prévenir. Considéré, malgré moi, dans la Grèce, Chargé longtemps et d'ennuis et d'honneurs, J'ai tristement attendu la vieillesse :
Elle est venue, et la mort qui me presse Va terminer mes jours et mes douleurs.
C'est loin de Thèbe, et dans ce nouveau monde. Où, sur vos pas, je viens de pénétrer. Que doit finir ma course vagabonde.
Heureux du moins, quand je vais expirer. Si, pour combler ma tristesse profonde.
Sur ces enfants je n'avois à pleurer ! »
Ce long récit du malheureux prophète
Rendit Vénus encor plus inquiète.
« Je comprends bien, dit-elle, qu'à l'instant
y6 Poésies de Malfil âtre.
De voir enfin couronner sa tendresse, Narcisse doit fuir une onde traîtresse ; Que, lorsqu'il dort, et que son cœur content Ici peut-être est flatté par des songes Et se repaît d'agréables mensonges, Auprès des eaux, Junon veille et l'attend. Auprès des eaux, sans doute, on le menace D'un sort cruel, d'une injuste disgrâce : Mais quelle est-elle ? Et pourra-t-il, hélas ! La prévenir, s'il ne la connoît pas ?
Dois-je trembler qu'une chute soudaine Ne l'engloutisse au sein d'une fontaine. Ou qu'il ne boive un funeste poison, Versé dans l'eau par l'ordre de Junon ? Dois-je trembler que, pour venger encore Ce double monstre à vos pieds terrassé. Au bord des flots, un serpent ne dévore Ce foible enfant, tant de fois menacé ? Nouvel Hylas, cher aux filles de l'onde, Et par leurs mains enlevé sans retour, Quittera-t-il l'objet de son amour Pour habiter leur demeure profonde ?
Osera-t-il, indiscret, curieux.
Sur les appas, sur le bain de Diane Ou de Pallas, ouvrir un œil profane?
Vous, Actéon, mille autres, par les dieux Furent punis pour avoir eu des yeux.
Quoi qu'il en soit, redoublez votre zèle. A ce ruban, qui vous attache à lui.
Tissu trop foible et peu sûr aujourd'hui. Substituez ma ceinture immortelle,
Narcisse dans l'île de J'énus. 77
Dont la vertu, dont l'utile secours Dans le péril peut défendre ses jours. Moi, si Junon ne m'a pas prévenue, Si, dans mon île en secret descendue, Elle n'a pas, par un filtre odieux, Empoisonné les sources de ces lieux.
Je préviendrai moi-même la perfide, »
Alors Vénus, remontant sur son char, Autour de l'île alla, d'un vol rapide, Dans chaque source épancher le nectar, Pure liqueur dont l'onde, une fois teinte. Des noirs poisons doit repousser l'atteinte : Secret heureux, mais employé trop tard !
Déployant l'or de ses rênes flottantes, Vénus enfin s'éloigne du vieillard Et fend des cieux les voûtes éclatantes. De sa retraite Écho sort doucement, Parcourt les bois, rassemble en un moment Autour de soi ses compagnes chéries.
Et leurs époux épars dans les prairies; Au milieu d'eux, revient du même pas, Au temps marqué, trouver Tirésias; Trouble à regret le repos de Narcisse, Par cent baisers essuie, à son réveil.
Sur ses beaux yeux, les restes du sommeil ; Et, réunis pour le grand sacrifice, Tous vont, au pied d'un autel de gazon, Brûler l'encens en l'honneur de Junon.