CHANT DEUXIEME
DE ce bonheur, qui sembloit fait pour tous, Le beau Narcisse, Écho, sa belle amante, Sont privés seuls par un pouvoir jaloux. Aimable enfant, et vous, nymphe charmante, Qu'aviez-vous fait ? et quel crime sur vous Avoit du ciel attiré le courroux ?
Narcisse, Écho, par un avis céleste, Sont menacés du sort le plus funeste.
Le même jour, oui, le jour fortuné, Qu'à leurs plaisirs ils auront destiné; Tirésias, que le destin éclaire.
De ce destin organe involontaire, A ces amants, près de combler leurs vœux, Avoit prédit cet avenir affreux.
Mais il craignoit le penchant invincible
Que l'un pour l'autre ils éprouvoient tous deux :
46 Poésies de Malfilâtre.
La soif du cœur, l'instinct impérieux, Pouvoienr braver cet oracle terrible.
Pour les amants il n'est rien d'impossible, Et les périls ne sont rien à leurs yeux. Les vrais amants laissent tonner les dieux : De nos désirs l'attrait irrésistible Parle plus haut que l'enfer et les cieux. Il voulut donc, sous un prétexte heureux, Oter lui-même à ce couple sensible L'occasion qu'il redoutoit pour eux, L'occasion d'un moment dangereux ; Tromper l'amour est chose peu facile :
Tirésias, en ressources fertile.
Sut, nuit et jour, enchaîner près de lui Son jeune élève, à se^ ordres docile.
« Mon fils, dit-il, si je fus votre appui Dans l'âge tendre, où l'homme, sans autrui, A se conduire est encore inhabile, A votre tour, conduisez aujourd'hui Et soutenez ma vieillesse débile.
Venez, mon fils ; votre présence utile Des jours trop longs m'abrégera l'ennui. Nous marcherons attachés l'un à l'autre Par les deux bouts de ce ruban léger, Qui réglera ma route sur la vôtre, Et loin de moi bannira le danger.
Approchez-vous. » Le crédule Narcisse Vient s'enchaîner sans prévoir l'artifice. De ce moment, il précède, il conduit Le vieux devin, qui chemine avec peine. Qui, dans le jour ne trouvant que la nuit,
Narcisse dans l'île de Vénus. 47
Pour s'étayer dans sa marche incertaine, Courbe son corps sur un appui de frêne, Et fortement tient le cordon qu'il suit.
Mais en captif te retenant sans cesse, Trop simple enfant, ainsi Tirésias T'empêchera, barbare par tendresse.
De rester seul auprès de ta maîtresse.
Et saura bien, quand tu guides ses pas, Sur tous les tiens veiller avec adresse.
Souvent Écho, souvent Narcisse en pleurs Près de leur père unissoient leurs douleurs, Et ce bon père, ému de ces alarmes, Pleuroit lui-même, en essuyant leurs larmes.
Regards, soupirs, quelques baisers encor. Donnés, rendus, savourés en cachette.
Malgré les soins de l'aveugle Mentor, Mêloient du moins, dans leur âme inquiète, A l'amertume une douceur secrète.
Mais- ces baisers tremblants, mal assurés. Ces foibles liens, que sont-ils, comparés A ces torrents de volupté parfaite, Où les amants, de plaisir altérés, Sont, à lopgs traits, de plaisir enivrés ?
Un jour enfin, jour de triste mémoire, Qui vit la faute et les malheurs d'Echo I Jour qui devroit des fastes de l'histoire Être effacé par la main de Clio !
L'astre du monde ouvroit encore à peine, Dans l'Orient, son palais de vermeil :
Près d'un taillis, sur le bord d'une plaine, Parmi les fleurs, sous la voûte d'un chêne Impénétrable aux rayons du soleil.
D'accord entre eux, Zéphyre et le Sommeil Flattoient Narcisse, et ces gardiens fidèles, Au loin chassoient, en secouant leurs ailes. Les noirs soucis, jusqu'au temps du réveil. Depuis trois jours, depuis trois nuits entières, Vous n'aviez pu, dieu des heureux pavots, Sous votre main abaisser ses paupières.
Ni dans ses sens rétablir le repos.
Il pressentoit les approches fatales De son malheur ; mais les dieux quelquefois A nos chagrins laissent des intervalles : Le Sommeil vient, la Nature a ses droits.
Echo survint. L'ennui qui la dévore
Vers son amant l'appelle dès l'aurore.
Le tendre Amour présente à ses regards
Tirésias et celui qu'elle adore.
Près d'eux, sur l'herbe, étoient de toutes parts
Traits et carquois confusément épars.
Traits dont Narcisse en des jours plus tranquilles
Aimoit l'usage, et qu'il laisse inutiles.
Près du vieillard qui le tient enchaîné,
Sur ses genoux, d'un air de confiance,
Il sommeilloit, mollement incliné,
Et le vieillard, seul, assis en silence.
Le soutenoit, d'un air de complaisance.
Narcisse dans l'île de Vénus. 49
L'agile Écho précipitoit ses pas ;
Mais tout à coup, immobile, enchantée,
Un peu loin d'eux elle s'est arrêtée.
A cet enfont qui ne la voyoit pas,
Elle sourit en étendant les bras ;
Elle sourit, et pourtant elle pleure.
Le ciel présente un contraste pareil,
Lorsque dans l'air on voit, à la même, heure,
Tomber la pluie et briller le soleil.
^«. Sans doute, hélas ! à son inquiétude.
Toute la nuit, dit-elle, il s'est livré;
Au jour naissant le sommeil est entré
Dans ses beaux yeux fermés de lassitude.
Comme en dormant il reprend sa fraîcheur
Et ses attraits ! que dans cette attitude
Il est touchant ! qu'il est cher à mon cœur ! »
Vers le gazon où Narcisse repose,
Disant ces mots, elle court vivement;
Puis, abaissant une bouche de rose.
De cent baisers, doucement, doucement,
Presse, en secret, sa bouche demi-close.
Qu'il est heureux! mais que dis-je? endormi,
S'il est heureux, il ne l'est qu'à demi.
Enfin, cédant à sa douleur amère.
Écho se jette aux genoux de son père.
Et d'une voix qu'éteignent les soupirs.
Exprime ainsi ses mortels déplaisirs :
« O vous, de qui la bonté paternelle, Narcisse et moi, daigne nous consoler ! Toujours le sort nous fera-t-il trembler ?
50 Poésies de Malfilâtre.
Que tarde-t-il ? et quand sa main cruelle Du dernier trait nous doit-elle accabler? Faut-il longtemps languir dans la contrainte En l'attendant ? Condamnés par le ciel, Faut-il encor que nous mourions de crainte^ Cent fois le jour, avant le coup mortel? Ah ! quel que soit ce malheur que j'ignore, L'incertitude est plus affreuse encore.
Il est cent maux que notre esprit flottant Craint tour à tour, pour un qui nous attend. Mais, ce qui rend notre infortune extrême, Nous redoutons le jour du bonheur même : Nous nous aimons et n'osons nous unir ! Seroit-ce un mal de s'unir quand on s'aime, Pour que le ciel voulût nous en punir? O vous, mon père ! oh ! si jamais votre âme Du tendre amour avoit connu la flamme.
Si vous lisiez dans le sein des amants, Avec pitié vous verriez nos tourments.
Un dieu menace. A-t-il quelque supplice Plus dur pour moi que de perdre Narcisse l Je crains sa perte et c'est mon seul effroi. Mon cher amant ! toi seul es tout pour moi. Mon choix est fait, s'il faut que je choisisse Ou de mourir ou de vivre sans toi.
Je périrai Sera-ce avec justice?
Suis-je coupable? » Alors Tirésias :
« Craignez le ciel et ne l'accusez pas : Le ciel est juste. Est-ce à vous, téméraire. D'oser juger la justice des dieux?
Ah ! réprimez ce penchant curieux,
Narcisse dans l'île de Vénus, 51
Ou redoutez un châtiment sévère. ' Penchant funeste ! Écho, tremble aujourd'hui D'être coupable, et de l'être par lui.
« Mais le temps vole. Allez dans ces campagnes, Allez, ma fille, assembler vos con^pagnes. Je vous attends ; et quand l'astre du jour Aura fourni la moitié de son tour, Nous irons tous, dans un grand sacrifice, (Honneurs, hélas ! peut-être superflus !) Prier Junon de vous être propice :
Craignez Junon Je n'en dirai pas plus;
Et dès ce soir, si de tristes présages, Lorsque tantôt nous irons l'implorer, N'annoncent pas qu'il faut vous séparer. Et que sa main rejette vos hommages, Oui, dès ce soir je couronne vos vœux. Car, je le sens, enfin cette journée Doit décider de votre destinée Et va vous rendre heureux ou malheureux. »
Écho partoit. Dans le vague des nues, Elle aperçoit deux cygnes éclatants.
Au col flexible, aux ailes étendues, Qui dans un char, au bruit de leurs accents, Traînent Vénus et volent sur les vents. En se jouant, légèrement ils fendent Le sein des airs et lentement descendent Sur le gazon, jusqu'aux pieds du vieillard. Avec respect, pesamment il s'empresse De se lever, d'aller à la déesse.
Poésies de Alalfilâtre.
Pour l'adorer au sortir de son char, Retombe assis et maudit sa vieillesse.
Au mouvement que fit Tirésias, L'enfant roulant s'en va sur l'herbe épaisse Tomber près d'eux et ne s'éveille pas : Tant le sc^meil lui rend avec usure Ce que le soin fit perdre à la nature !
« Dors, cher enfant, sous ces ombrages verts.
Esprits légers, qui volez dans ces plaines,
Paisibles vents, par vos molles haleines,
Autour de lui rafraîchissez les airs.
Vous, mes oiseaux, par vos tendres concerts,
Calmez son âme, et faites dans ses veines
Couler la paix et l'oubli de ses peines. »
Ainsi parla la mère des Amours;
Puis, s'asseyant sur un lit de verdure :
« Guide prudent, qui veillez sur ses jours.
Hélas ! dit-elle, à vous seul j'ai recours :
Apprenez-moi sa disgrâce future,
Et de son sort percez la nuit obscure. »
« Belle Vénus, reprit Tirésias, De l'avenir le destin est le maître.
Sa volonté dirige tous nos pas : .
Respectons-la sans vouloir la connoître; Pour la connoître, on ne la change pas. Eh ! qui, d'ailleurs, de ce dieu redoutable Peut déchirer le voile impénétrable .'' Par moi sans doute il annonce aux mortels Tantôt des biens, tantôt des maux cruels:
Narcisse dans l'île de Vénus. 55
Mais par ma voix rarement il déclare
Quels sont ces maux ou ces biens qu'il prépare ;
Avec moi-même il sait dissimuler
Et ne répand qu'une lumière avare
Sur les secrets qu'il veut me révéler.
« De ces enfants ce qu'il daigne prédire Diversement se peut interpréter.
Il seroit long de vous le répéter, Tendre Cypris, et pour vous le redire, De mon histoire il faudroit vous instruire : Il en dépend et s'y trouve enchaîné...
Mais laissons là mon sort infortuné Et de ma vie étouffons la mémoire. >
« Non, dit Vénus, il faut tout recueillir; Le passé peut expliquer l'avenir.
J'attends de vous ce récit, cette histoire. Toujours promise, et remise toujours; C'est trop longtemps différer, tous les jours, Cette faveur qu'une déesse implore.
Ne pensez plus vous en défendre encore, Ni m'échapper par de nouveaux détours.
Voyons enfin ces événements rares.
Ce long tissu d'aventures bizarres, Qui de vos ans ont illustré le cours.
Parlez sans crainte; à l'ombre de ce chêne Nous sommes seuls, nul témoin ne nous gêne, Nul indiscret n'entendra nos discours. »
Ainsi du moins le croyoit la déesse ;
Mais un buisson déroboit à ses yeux
La jeune Écho, qui s'étoit, auprès d'eux,
Dans le taillis glissée avec finesse.
En surprenant ce qu'ils disoient tous deux,
Écho vouloit pénétrer ce mystère
Qui l'intér^se et que l'on veut lui taire.
Injustes dieux ! pourriez-vous la punir
D'avoir tenté de sauver ce qu'elle aime ?
Seroit-il vrai qu'elle eût fait elle-même
Tout son malheur, voulant le prévenir?
Elle étoit fille; elle étoit amoureuse; Elle trembloit pour l'objet de ses soins ; C'étoit assez pour être curieuse, C'étoit assez : filles le sont pour moins; Mais je ne veux fronder ce sexe aimable, Et pour Echo sa faute est excusable.
Si cette nymphe est coupable en ceci, Je lui pardonne. Amour la fit coupable. Puisse le sort lui pardonner aussi !
Discrètement, et d'une main habile, En écartant le feuillage mobile, L'œil et l'oreille avidement ouverts.
Elle regarde, elle écoute au travers:
Ne peut qu'à peine, en ce petit asile, Trouver sa place et craint de se montrer, Ne se meut pas et n'ose respirer; Sait ramasser son corps souple et facile, Se promettant, durant cet entretien, D'épier tout, un mot, un geste, un rien :
Narcisse dans l'île de Vénus. 55
Un mot, un geste, un rien, tout est utile. Comme elle aussi, Vénus le savoit bien. Vénus croyoit de ces énigmes sombres Voir par degrés se dissiper les ombres; Qu'une parole, échappée au hasard.
Dans le récit qu'elle attend du vieillard. Malgré lui-même, éclairciroit peut-être Ce qu'il sembloit n'oser faire connoître ; Qu'une fois mis en humeur de conter (Car on se plaît à conter à cet âge), A ce plaisir se laissant emporter.
Il pourroit bien, moins discret et moins sage, Par quelque trait imprudemment lâché, De l'avenir entr'ouvrir le nuage Et dévoiler ce qu'il tenoit caché.
Tirésias dans un profond silence
Devoit toujours se tenir retranché;
Mais il sent peu la triste conséquence
De son récit ; et l'huniaine prudence,
Qui dans la nuit de tout temps a marché,
Dans quelque abîme a toujours trébuché ;
D'ailleurs, quel art, quels ressorts, quelle adresse,
Vénus alors n'employa-t-elle point !
Plainte, menace, autorité, caresse.
Tout fut d'usage ; on n'omit aucun point.
Contre Vénus que peut notre foiblesse.
Quand l'artifice à son pouvoir est joint?
Il balançoit : la belle enchanteresse
Soudain lui donne un baiser plein d'appas.
Vole à son col, contre son sein le presse
56 Poésies de Alaljilâtrc.
Et tendrement le serre dans ses bras.
La jeune vigne entoure ainsi l'écorce D'un orme antique et l'embrasse avec force.
Tirésias, réchauffé par Vénus,
Sentit en lui se ranimer la cendre
De ces doux feux, autrefois si connus,
Et d'un soupir il ne put se défendre.
« Vous rappelez à notre souvenir
Un temps bien cher, dit-il à Cythérée.
O temps heureux, mais de courte durée !
Temps des amours, qui ne peut revenir,
Devois-tu naître? ou devois-tu finir?
Regrets amers 1 Mon âme déchirée,
Tout de nouveau se rouvre à ses douleurs.
Il faut pourtant vous conter mes malheurs.
La Renommée en a parlé, sans doute,
Plus d'une fois à la table des dieux;
Mais ses cent voix dans la céleste voûte
Mentent souvent, comme dans ces bas lieux.