MISSIVES
A une Cousine
TÊTE à tête, après dîner, Ma cousine, à la bonne heure, C'est charmant de cousincr, Quand la cousine est mineure.
Un cousin, c'est sans danger :
On l'agace, on le houspille, On aime en lui l'étranger Et Tenfant de la famille.
Missives
Avec lui (c'est singulier) Sans rougir on est heureuse; L'amour devient familier, L'amitié presque amoureuse,
Le baiser que méchamment On refuse... en laissant faire, N'est pas celui d'un amant, Mais non plus celui d'un frère.
En riant, sans peur du feu, On joue avec la fumée, Et cousine est un milieu Entre sœur et bien-aimée.
A une jeune Fille
A iNSi vous avez dix-sept ans, -^^Heureuse entre les fortunées!
Dix-sept courtes, folles journées.
Un bonheur de tous les instants,
Des amis nombreux et constants, Quelques leçons vite données Pour abréger les matinées, Un piano pour passe-temps;
Puis^ toutes les après-dînées, La porte ouverte à deux battants, Des jeux, des danses effrénées.
Des cris, des rires éclatants :
Les voilà, vos dix-sept années
Qui ne font pas même un printemps !
A une'aut}'e
BRUXE enfant aux yeux bleus, vous m'avez dit un soi « Combien j'aime la fleur qui naît à ma croisée, Balance au vent léger son léger encensoir Et présente au soleil sa coupe de rosée! »
Vous m'avez dit aussi, brune enfant aux yeux bleus « Combien j'aime l'oiseau que tout autre effarouche, Mais qui vient chaque jour, confiant et frileux, Se chauffant dans mon sein, becqueter sur ma bouche I
Brune enfant aux yeux bleus, vous m'avez dit enfin, En regardant les cieux : a Combien j'aime la nue Qui, traversant la nuit comme un blanc séraphin, Par delà l'horizon suit sa route inconnue! »
A une autre
Ainsi vous me parliez, mais que vous aviez tort (Je vous le dis tout bas de peur qu'on ne m'en blâme) Ce n'est point tout cela que vous aimez si fort, Mais vous aimez Tamour qui s'éveille en votre âme..
C'est lui qui vous paraît si charmant et si beau, Lui que vous arrosez dans la fleur odorante, Lui que vous caressez en caressant l'oiseau, Et lui que vous suivez où va la nue errante.
A une vieille Fille
Tu n'as pas voulu quand j'avais vingt ans, Tu n'as pas voulu dans le temps des roses Où, n^ayant souci des plus douces choses. Je n'aimais que toi de tout le printemps;
Où j'aurais franchi les monts et les plaines Pour te voir une heure et m'en retourner, Où ma vie entière était à donner, Où mon avenir avait les mains pleines.
J'allais devant moi d'un pas résolu, J'avais pour étoile une tête blonde. Si tu m'avais dit: a Donne-moi le monde», Je l'aurais conquis... — Tu n'as pas voulu.
A une vieille Fille 179
Voici l'heure, hélas! où naissent les rides; Déjà le soleil paraît décliner.
Je n'ai plus ma vie entière à donner... Bientôt I^avenir aura les mains vides.
Nous pleurons tous deux les ans révolus. Tu ne voulais pas dans le temps des roses. . L'automne est venu, plein d'heures moroses, Et tu voudrais bien; — mais je ne veux plus.
A une autre
AVRIL a fui, pauvre âme en pleurs!
Mais sans tresser pour vous ses fleurs En couronne de fiancée.
Vous voyez passer deux à deux Vos amis d^enfance, et loin d'eux Vous restez seule et délaissée.
Vous regardez amèrement Celles qui vivent en aimant :
L'épouse, la mère, l'aïeule.
L'enfant qui, si frêle et si doux, Nous soutient, appuyé sur nous...
Vous restez seule, toute seule!
A une autre i8i
Et pourtant d'ici jusqu'au soir Le ciel ne doit pas rester noir. Puisque jamais Dieu n'abandonne Ceux que le monde abandonna, Vous pouvez être heureuse : on n'a De bonheur que ce qu'on en donne.
Il est partout des malheureux :
Toute âme, en se penchant sur eux, Rencontre une âme sœur qui l'aime.
En les sojulageant on guérit ; Pour les consoler on sourit, Et l'on se console soi-même.
Qui mange seul mange sans faim, Mais on peut partager son pain Avec bien des gens sur la terre:
On a chaud en les réchauffant; Chacun peut trouver un enfant Chez ceux qui cherchent une mère.
Ah! tous ces oiseaux affamés Accourront, si vous les aimez.
Autour de vous, à tire-d'ailes,
iS2 Missives
Et, s'ébattant sur vos genoux.
Vous feront un printemps plus doux Que le printemps des hirondelles.
Et vous aurez connu l'amour
Qui dure jusqu'au dernier jour,
Qui, même après la dernière heure,
Vous retient encore ici-bas,
Dans un ciel où l'on ne meurt pas,
Dans une âme en deuil qui vous pleure.
A une Fiancée
PRENEZ-LE donc, chère inconnue, Cet ami que nul n'aime assez, Et recevez la bienvenue Dans son cœur où vous m'effacez.
II le faut, je vous l'abandonne, Je l'attache à votre anneau d'or; Mais sachez quel bien je vous donne Avant de vous connaître encor.
Je vous livre une conscience Sévère et que rien n'engourdit :
L'arbre divin de la science N'a pour elle aucun fruit maudit;
1 8^. Missives
Un esprit qui tient de son père Le savoir dont il est armé, Un cœur chaud qui sait par sa mère Comment un fiîs doit être aimé.
Je vous livre, et vous les envie, Tous les jours gais, frais et sereins, Que sa vie offrait à ma vie, Et ma moitié de ses chagrins.
Car nul ne dispute à l'épouse Celui qu'elle nous enleva :
Quand elle entre, aimante et jalouse, L'ancien camarade s'en va.
Du moins, puisque la loi suprême A le perdre m'a condamné, Gardez-le bien tel que je l'aime Et tel que je vous Tai donné.
A une Feynme
SI je vous aimais bien, vous pourriez à merveille Me détester, .Madame, et m^abreuver de fiel; Quand je suis là, tourner vos yeux distraits au ciel, Et quand je parle ici, prêter là-bas l'oreille;
Prendre un air somnolent quand mon esprit s'éveille, Me narguer en parlant des sots au pluriel. Voltiger, bourdonner comme une folle abeille Gardant pour moi son dard, et pour d'autres son miel ;
Sourire à votre chien lorsque je vous regarde, Emporter ma jeunesse et n'y pas prendre garde, Fouler aux pieds ma vie attachée à vos pas.
Si je vous aimais bien, ma belle enchanteresse. Vous me rendriez fou par vos airs de tigresse; Mais soyez donc aimable : on ne vous aime pas!
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A une autre
T ORSQUE vous le voyez passer sous la fenêtre, -^-'Les cheveux dans les yeux, l'œil morne et le front 1 Ce nouvel amoureux qu'on vous a fait connaître. Vous vous dites sans doute, — en souriant peut-être Pourquoi m'aime-t-il donc, moi qui ne l'aime pas?
Oh! ne le plaignez pas! Si fort qu'on lui résiste, Si loin qu'on le repousse, il aime ses douleurs ; Dût- il en être heureux, il n'irait point ailleurs; 11 ne voudrait jamais, fût-il cent fois plus triste, Echanger votre paix contre un seul de ses pleurs.
A une autre 187
Oh ! ne le plaignez pas de votre indifférence! Quel port vaut la tempête, au vent libre, en pleine eau ? Dormir est doux parfois, mais vivre est bien plus beau : Demandez aux mourants si,, maigre leur souffrance, Us ne préfèrent pas Fagonie au tombeau?
Ils repoussent du bras la mort qui les convie. Quels que soient les tourments qui s'acharnent sur eux: Ainsi nous bénissons notre amour douloureux. Qui ne le connaît pas ne connaît pas la vie : Qui n'en a pas souffert ne fut jamais heureux...
Et vous ne l'êtes pas, Madame, et lui, s'il aime, Est moins proscrit que vous qui lui fermez vos bras; Ne le plaignez donc plus, mais plaignez-vous tout bas ! Ne pleurez pas sur lui, mais pleurez sur vous-même! Ayez pitié de vous, puisque vous n'aimez pas!
Enviez-lui plutôt sa peine et sa détresse. Car vous ne savez pas dans quel monde étoile Il vit tout plein de vous, qui l'avez exilé, Ni tout ce qu'en votre œil aride il boit d'ivresse Et de ravissement, ce cœur inconsolé!
Missives
Vous ne saurez jamais l'extase de son âme Quand il vous suit partout et vous emporte en soi, Comme en son rêve immense il vous prend, pauvre f Et comme il vous ranime, et comme il vous enflam Et comme il vous couronne, et comme il est bien ro
Vous ignorez cela! — Pour vous, dont l'âme fière Dure, froide, immobile, inexorable, dort D'un sommeil qui sans rêve est semblable à la m Le jour succède au jour sans ombre et sans remoi Et la nuit à la nuit sans vie et sans lumière...
Votre cœur, qui jamais n'est ému ni charme, Dans la paix du tombeau repose inanimé... Ah! mon Dieu, n'être pas aim.é, lorsque l'on aim( C'est un affreux malheur; — mais le malheur suprê C'est de ne pas aimer lorsque l'on est aimé.
'vx.
A une Mère
Tu dis, en ta douleur étrange :
a Le Ciel aurait dû bien plutôt Ne pas nous donner ce pauvre ange Que de nous Tenlever sitôt. »
Ne dis pas cela, pauvre mère 1 Si l'enfant n'était pas venu, Ta peine eût été moins amère.
Mais ton cœur bien plus vide et nu
Sans tes félicités ravies Aurais-tu senti doucement Dans ton sein palpiter deux vies.
Deux cœurs d'un même battement?
I QO Missives
Aurais-tu vu, sans la chère ombre Que. berce le saule pleureur, Tes neuf mois de tourments sans nombre, Tes nuits d^angoisse et de terreur,
Et ce dernier jour de mart5're, Le plus terrible et le plus beau, Se dissiper dans un sourire Et s'oublier sur un berceau ?
Doux comme Jésus dans sa crèche, Et si joyeux, si caressant...
Aurais-tu senti sa main fraîche Ouvrir ta robe en s'y glissant?...
Aurais-tu connu sa tendresse?
Et quand tous criaient devant toi :
« Le bel enfant! » dans ton ivresse Aurais-tu dit : « Il est à moi » ?
Hélas! voilà pourquoi tu pleures.
Il est amer, le souvenir De ces beaux jours aux courtes heures Qui ne doivent pas revenir!
A une Mère
Ne dis pas cela, pauvre femme!
Si le passé n'y remuait, Nous n'aurions au fond de notre âme Qu'un tombeau désert et muet.
Le souvenir a les mains pleines De fleurs et les yeux de rayons ; Il est, dans nos maux et nos peines, Le seul ami que nous ayons.
Toujours assis à notre porte
Et gardant nos biens les plus doux,
Aussitôt il nous les apporte
Quand nous l'appelons près de nous;
11 replace en nos mains avides Tous nos bonheurs, tous nos trésors; Il repeuple nos maisons vides, Il ranime en nos seins les morts;
Il construit avec les prophètes Ce beau ciel où tout à la fois Nous retrouvons nos jeux, nos fêtes Et nos bien-aimés d'autrefois ;
Missives
Où tout entier, moins la souffrance.
Le passé renaît avenir...
Tu le vois, même l'espérance N'est qu'un rêve du souvenir.
A un Philosophe
JE pense, donc je suis. » Être, c'est donc penser? Quoi! penser seulement? S'enfermer dans un poêle, Y dormir en silence et n'y jamais laisser Venir un seul rayon de soleil ou d'e'toile; Si quelque ancien ami vient à nous, le chasser; Etouffer jusqu'aux bruits que le vent nous apporte : Fermer ses yeux, fermer sa main, fermer sa porte; Se cloîtrer toujours plus dans sa prison d'airain, Et croire dominer la vie en souverain; Se faire un monde où rien du dehors ne pénètre; Tuer jusqu'à son cœur; ne remuer qu'un peu De cendre en ce foyer où s'éteignit le feu; N'écouter, ne sentir, ne toucher, ne connaître Qu'un peu de son néant et croire embrasser Dieu... Quoi! penser, et penser seulement, c'est donc être?
1 94 Missives
Docteur, j'ai trop vécu, trop souffert dans ta foi. J'ai voulu fuir aussi le monde que j'habite, Et j'ai répudié, pareil au cénobite, Le Dieu vaste et vivant que j'aimais hors de moi ; J'ai fermé mes rideaux et j'ai clos ma paupière, Dans mon isolement j'ai marché sur tes pas, J'ai construit sur mon âme un sépulcre de pierre Et j'ai dit hautement : a Je suis ! » — Je n'étais pi
Miis du jour où, rouvrant ma porte et mes croisé J'ai rappelé chez moi le soleil bienvenu, Les brises, les parfums, les chansons, les rosées, Tout un ciel, tout un monde oublié, méconnu; Du jour oii j'ai voulu repeupler ma demeure, Où mes anciens amis sont revenus; du jour Où la nature et l'homme et l'âme extérieure Sont rentrés dans mon sein qui les change en amc
Dès lors j'ai retrouvé ma jeunesse ravie, J'ai senti dans mon sein mon Dieu se ranimer. J'ai réveillé mon cœur, j'ai recouvré la vie... Etre, c'est donc aimer et seulement aimer.
A un Homme
C'est vrai, l'enfant n'est pas un ange El le vieillard n'est pas un dieu :
L'âge suprême est au milieu, Quand on moissonne et qu'on vendange ;
Quand l'homme est prudent au conseil, Rude au labeur que Dieu seconde.,.
Salut à la saison féconde Des longs jours et du plein soleil!
L'innocence est chose éphémère ; Au foyer j'admire d'abord Non la couchette où l'enfant dort, Mais la chaise où veille sa mère.
296 MissivJS
Celui que j'aime au camp n'est pas Le conscrit, n'est point l'invalide, C'est le soldat au corps solide Qui va d'un pied sûr à grands pas,
Qui ne fléchit pas sous l'armure; C'est le cœur généreux et droit Qui veut et peut tout ce qu'il doit, L'âme encor jeune et déjà mûre,
Sachant la joie et la douleur, Ardente encore et déjà forte. .^ As-tu vu l'oranger qui porte A la fois son fruit et sa fleur?
Au général Dufour
LES guerriers ne sont plus les héros d'ici-bas. Ils ne seront jamais chantés par nos Homères, Ceux qui, dans la poussière et le feu des combats, Vont remplir les maisons de tristesses amèrcs.
Mais celui qui renonce aux palmes éphémères Pour épargner le deuil est grand. II n'entend pas, Dans les cris de triomphe élevés sur ses pas, Les râles des mourants ni les sanglots des mères.
Malheur à qui, frappant sans pitié ni remords, Des vivants balayés fait des monceaux de morts Et veut pour son pays l'écrasement d'un autre.
Dans l'ombre on le verra bientôt s^ensevelir. Et le lugubre éclat de son nom doit pâlir Devant la glorieuse humilité du vôtre.
A Madame Michelet
Carligny, ler août iS68
RENTRANT cc £oir de ma tournée Aux champs par un temps clair et doux Oh! la bonne fin de journée! — Je trouve une lettre de vous,
De la main simplement émue Qui, s'animant et s'échauffant, Jusqu^au fond du cœur nous remue Avec l'Histoire d'une enfajit,
A Madame Michel et
Tandis qu^auprès d'elle, et sans doute Inspire' par elle, adouci.
Un
lîomme que le monde écoute
Nous raconte une histoire aussi,
Celle d^un autre enfant, la France :
Enfant parfois un peu gâte', Mais qui donna par sa souffrance Du bonheur à l'humanité'.
C'est ainsi que, vivant ensemble, Rêvant, aimant, chantant en chœur, Vous que la vie entière assemble.
Vous travaillez d'un même cœur :
Lui, le poète, le prophète, Va couronner son monument, Et vous, attacher sur le faîte Le bouquet du couronnement :
Car les tendresses tute'laires Qui dès longtemps l'ont abrite', L'apaisement de ses colères, La douceur de sa gravité,
Missives
L'émotion de ses histoires, Ce charme qui nous ravit tant, Le triomphe de ses victoires...
C'est vous, qui m'écrivez pourtant.
A Mademoiselle Loiiisa Siefert
MERCI, jeune et vaillante sœur!
Tu vas plaire même au censeur, Même au pédant que ta douceur
Désarme.
Tout le printemps, jusqu'à l'été, Pour nous la cigale a chanté.
Ta muse a plus que la beauté :
Le charme.
Elle est sincère en sa candeur, Sa franchise est une pudeur; Ta muse a mieux que la splendeur :
La flamme.
Missives
Avec sa douleur qui sourit, Avec sa pitié qui guérit.
Ta muse a mieux que de l'esprit Une âme.
Et quelle saveur de printemps'.
Ton vers, bien que triste, a vingt ans.
Je t'ouvre donc à deux battants
Ma porte ; Joublie à tes accents plaintifs Les philistins, les plumitifs, Et mon siècle où le Dieu des Juifs
L'emporte.
Car, après tout, que nous faut-il, Même à l'âge austère et viril, Pour qu'en nos seins l'ancien avri
Renaisse, Et pour nous ramener au cœur A la fois ta sève et la fleur, Et la lumière et ta chaleur,
Jeunesse?
.4 Made7noiselle Louisa Sicfcrt
Muse, beauté, nature, amour, C'est vous! C'est l'oiseau de retour, C'est la brume rose où le jour
Se lève, Puis le jour qui tombe, les bruits Qui tremblent dans l'ombre des nuits, Le sommeil qui descend et puis...
Le rêve.
Et le cœur s'agite en rêvant, Et tout à coup, se soulevant, Il court, emporté par le vent
Qui passe, Par-dessus le monde, à travers La liberté des cieux ouverts, L'immensité de l'univers.
L'espace!
Oh ! pour suivre en leur chemin bleu Les hirondelles du bon Dieu, Pour aller, venir en tout lieu Comme elles,
Missives
Donnez-moi pour voler dans l'air Plus loin qu'où s'arrête la mer, Plus haut qu'où s'allume l'éclair..
Des ailes!
A Théophile Gautier
PAUVRE Gautier, tu n"es plus la !
Ta riche humeur nous est ravie...
La monlagne à peine gravie.
L'âme disparaît au delà...
Hélas! que d'esprit s'en alla, Et quelle vie!
Comme il emmenait en riant Toutes les muses, ses compagnes, Par monts et vaux, bois et campagnes, Dans un monde luxuriant :
A Venise, entre l'Orient Et les Espagnes!
2o6 Missives
Jusqu'au bout l'heureux ciseleur, Avec la grâce coutumière, A gardé sa force première; Et quel entrain, quelle chaleur!
Quelles fanfares de couleur Et de lumière:
Poëte, on dit que tu dormais Dans ta sereine indiffe'rence, Libre d'amour et de souffrance, Glacé comme les hauts sommets...
Je sais pourtant que tu l'aimais, La douce France !
Que tu lui revins tout entier.
Grave et triste à la dernière heure:
Que l'art sans flamme intérieure N'est qu'un misérable métier; Que tu pleuras, pauvre Gautier^ Et qu'on te pleure!
r^^Ts
oo
A H ami et
NON, être ou n'être pas n'est point la question, Hamlet ! Quand sommes-nous ? où l'existence est-elle '. Comment arrêter l'homme en sa course immortelle? De son étoile errante où fixer le rayon ? Dans quel éclair du temps et sur quel point du monde Suspendons-nous jamais nos pas irrésolus? L^homme est, nous as-tu dit, — mais passe une seconde, Et ce qu'il parut être, il ne l'est déjà plus. Fruit mobile et changeant d'une union féconde, D'un hymen éternel entre la terre et lui, 11 reçoit de partout, pendant sa vie entière, Et disperse partout au hasard sa matière; Il se transforme, hier enfant, homme aujourd'Iiui, Vieillard demain, bientôt cadavre, enfin poussière... En lui, mobile aussi, l'âme est pareille au corps : Elle espère ou maudit, doute ou croit, chante ou pleure, Flottant d'amour en haine et d'ivresse en remords.
Missives
Ainsi le pèlerin qui jamais ne denieure
Et qui n'est jamais rien, puisqu'il change àtoute hei
Tombeenfin dans la fosse où nous couchons nos mo:
La mort! Est-ce pour l'homme une halle, une trê
Est-il ou n'est-il point au delà du tre'pas ?
a II dort, nous as-tu dit, il dort... peut-être il rêve..
Et moi je te réponds, Hamlet, il ne dort pas!
Il marche, il marche encore à son œuvre éternelle.
La tombe est un berceau d'où l'âme, ouvrant son a
S'envole en palpitant dans l'air qui la ravit.
Ne dis pas du cadavre : « Il n'est plus! ■ car il vil
Ne dis pas du néar.t : « C'est la fin de tout être...
Car le néant n'est pas et rien ne doit finir.
Dans tout grain de poussière est une vie à naître,
Et le passé détruit redevient avenir.
Il n'est jamais de halte, il n'est jamais de trêve :
Le flot, en s'j* brisant, ne meurt pas sur la gi-èvc.
Mais dans la haute mer il retourne écumant,
Y forme un autre flot que l'orage soulève,
Et, toujours ballotté, roule éternellement.