‹ PoésiesChapitre 11 sur 15 · LES MORTS · texte numérisé non relu

LES MORTS

Le Père

QUAND je revins de mon voyage Et quand je revis ma maison,

Elle était comme d'un nuage Enveloppée à l'horizon.

J'approchai, craignant quelque chose, Et le premier qui me parla,- En me montrant la maison close, Me dit : « Ton père n'est plus là!

Les Morts

(( Ils l'ont couché dans une bière, Ils l'ont drapé dans un linceul.

Ils l'ont conduit au cimetière, Dans la fosse où l'on attend seul. «

J'allai donc, morne et solitaire, Chercher mon père au champ sacré. C'était un calme et frais parterre Où jamais je n'étais entré.

Je vis des cyprès et des saules.

Un terrain plantureux et gras, Des chênes voûtant leurs épaules, Des sapins tendant leurs vingt bras,

Des fleurs cachant les catacombes, • Un nid dans un mur crevassé.

Des oiseaux chantant sur les tombes Les récits du printemps passé ;

Un vaste jardin qui prospère, Un beau soleil à son déclin...

Mais je n'y trouvai pas mon père Et je rentrai, plus orphelin.

Le Père

Je revis la maison déserte,

Les chambres aux plafonds noircis,

J'y retrouvai sa chaise verte,

Sa place à table où je m'assis;

Le médaillon, chère mémoire, Pendant encore à son chevet.

Les livres, les armes, l'armoire, Le bâton dont il se servait,

L'ombre de cette âme ravie, La cendre de son dernier feu, Tout ce qui restait de sa vie...

Et je me dis, bénissant Dieu :

« Ce n'est point là-bas sous la terre Qu'ils l'ont couché, mais le voici.

Je n'irai plus chercher mon père Chez les morts, sa tombe est ici. »

L'Ami

ADIEU donc^ mon vieux camarade Adieu, dors en paix, situ dors.

Tes plus chers amis chez les morts Bientôt vont te suivre en parade;

Mais je n'irai point avec eux.

Là, dans la fosse, ils vont descendre Un peu de poussière et de cendre Dans un coffre noir et hideux;

Puis, groupés autour de la tombe, Le visage pâle et défait, Ils entendront le bruit que fait Sur le bois la terre qui tombe ..

L'Ami 2f,5

Mais je n'entendrai pas ce bruit.

Plus tard ils iront sur le sable Planter une croix périssable Que le vent emporte et détruit,

Et cette croix sera couverte Par eux de feuillage et de fleurs, Mais je n'irai pas, tout en pleurs, Y poser ma couronne verte.

En vain tes amis désolés Ont couché là ton corps livide ; Le cimetière est toujours vide, Jamais les morts n'y sont allés.

Je t'ai fait un meilleur asile

Où seul, sans parade et sans bruii.

Pieusement je l'ai conduit,

Où seul près de toi je m'exile :

C'est mon âme, où tu n'es point mort.

Et quand, dans la saison future,

Je la sentirai libre et pure,

Sans peur, sans honte et sans remord.

Les Morts

Sans vil souci qui la dégrade, Mais brave et calme en sa vigueur, Je dirai, la main sur mon cœur :

a Te voici, mon vieux camarade ! »

^//^^r^^r^îro^:^!/^

L'Enfant

T yTous m'avez demandé pourquoi

^ Noël, si gai pour tout le monde, Noël est si triste pour moi...

Que voulez-vous que je réponde?

Noël où la froide saison Devient embaumée, étoilée, C'est la fête de la maison, Et ma maison s'est dépeuplée.

Je n'ai plus ma mère — et pourtant J'avais encore une famille :

Au lieu de ma mère, une enfant... Ah! m.a pauvre petite fille!...

2iS Les Morts

Quand tous les autres m'avaient fui, Elle du moins m'était restée; Elle aurait cinq ans aujourd'hui, Si Dieu ne me l'eût emportée.

Qu'importe qu'elle soit au ciel?

On eût pu lui faire en ce monde Le plus bel arbre de Noël Pour ombrager sa tête blo'nde...

Et son cœur eût battu joyeux Devant toutes ces belles choses...

Et que d'éclairs dans ces doux yeux Sous les paupières que j'ai closes!

Entre nous deux elle venait (Que la mémoire est chose amère !) Et dans ses bras elle prenait Mon cou, puis celui de sa mère...

Et, nous tenant ainsi, parfois Elle rapprochait nos deux têtes, Et nous nous embrassions tous trois C'était alors le temps des fêtes!...

L'Enfant

Reviendra-t-il? Dieu le de'fend :

Le tombeau ne rend pas sa proie.

Tu n'es plus là, ma pauvre enfant...

Et l'on vient me parler de joie!...

Ah! que ce jour soit fortuné

Pour tous les chrétiens, que m'importe?

Ils disent que Jésus est né,

Mais ma pauvre petite est morte!. .

Encore l'Enfant

J'entends dire : Dieu soit loué!

Avril revient, tout va revivre, Le sapin même a secoué Son givre,

Et des gazouillements en chœur, Et des bourdonnements sans nombre Vont éclater, — mais seul mon cœur Est sombre.

Car il sait que rien ici-bas Ne remplit les nids sans colombes, Que les fleurs ne consolent pas Les tombes,

Encore l'Enfant

Que lout scnlicr mène à la fin Où l'on a couché ceux qu'on aime, Que tout y va, le vieux sapin Lui-même.

Aussi, dans les bois palpitants Bien que tout rie et tout renaisse, Célébrant la fcte, ô Printemps, Jeunesse!...

Mon cœur seul est triste. Il connaît, Quand tout rit, des mères qui pleurent, Et des enfants, quand tout renaît, Qui meurent!...

Jeanne

QUAND elle naquit, ce fut un beau jour, Sa mère était pâle et belle d'amour, Souffrante et ravie ..

Ce fut au printemps qu'elle ouvrit ses yeux, Et le mois de mai, comme un chant joyeux. Entonna sa vie...

Comme elle avança dans sa floraison !

Comme elle éclairait toute la maison

De sa tête blonde!

Eût-elle eu le monde entier pour berceau. L'enfant qui tenait dans un nid d'oiseau

Eût rempli le monde.

Jeanne

Quelle fête aussi la première fois

Qu'elle dit : « Mon pure ! » et comme sa voix

Nous fut douce et chère !

Son père attendri, qui ne priait pas Depuis bien longtemps, leva ses deux bras

Et redit : « Mon Père! »

Puis elle devint la vierge aux yeux bleus Chastement émue, un lac onduleux

Et pourtant sans rides, Belle dans sa joie, et plus belle encor Quand elle tendait ses mains pleines d'or

Aux pauvres mains vides.

Elle avait pour nous des regards de sœur, Un pieux amour nous venait au cœur

En ouvrant sa porte; Ficre, elle exaltait les cœurs généreux ; Bonne, elle a rendu tout le monde heureux..

Et puis elle est morte.

Le Léthé

O.MoRT, sois bienvenue ici-bas, si lu viens Nous rapporter un peu de nos bonheurs anci Dans la fe'licité céleste, Et si tu nous conduis dans un monde vivant Où nous attendent ceux qui sont partis devant, Où le passé renaisse et reste!

Les printemps éternels auront-ils les parfums

Ou quelque chose au moins de nos printemps dcfur

Et l'azur où flottent les mondes, Le beau ciel infini, moins troublé, moins amer. Doit-il pas ressembler cependant à la mer

Qui nous a bercés dans ses ondes?

Le Lcthâ 225

Veux-tu nous rendre enfin tous nos amours flétris, Tous nos amis perdus? Ne les avais-tu pris,

Cruelle et froide en apparence, Que pour nous les garder et nous les rajeunir?... Je te salua, ô Mort, ange du souvenir!

Je t'aime, ange de l'espérance! —

Mais si les morts vont seuls et sont plus durement Qu'en leur tombe enfermés dans leur isolement;

Mais si ta grande aile étendue, Pour mieu.x nous abriter endormis sur ton sein, S'agite en dispersant, comme un impur essaim,

Nos mémoires, foule éperdue...

Mais s'il faut, pour monter au ciel à notre tour, Dans ces effusions de lumière et d'amour

Éblouissant l'âme interdite, Nous plonger palpitants dans un fleuve glacé Où nous buvions la honte et l'oubli du passé...

Sois maudite, ô Mort, sois maudite! ..

Oh! l'oubli! — Que m'importe, au delà du Léthé, Cette rive étrangère où je n'ai pas été ?

La patrie humaine est meilleure ..

Les Morts

Que m'importent là-haut ces radieux amis Que je n'ai point connus et qui me sont promis? Rendez-moi donc ceux que je pleure!

Qu'ai-je en moi d'immortel si je dois pour loujoL Effacer de mes yeux les reflets des vieux jours,

Comme on lave une tache infâme?

O Dieu, s'il lui fallait, en secouant sa chair, Rejeter au néant tout ce qui lui fut cher,

Que resterait-il de mon âme?

Ceux que j'aime aujourd'hui, que seraient-ils aux cie Hélas! indifférents, oubliés, oublieux,

Comme n'ayant pas eu d'aurore, Sans regret ni désir, sans regard et sans voix. Sans mémoire qui parle aux choses d'autrefois

Et qui leur dise : Encore, encore!...

Quoi! retrouvant ma mère au sein de tes élus, Ma mère, ô Dieu puissant, ne me connaîtrait plus

Le passé nous serait chimère.

Et nous n'aurions plus rien de commun entre ne Et je ne pourrais pas, en tombant à genoux,

Lui dire : « Te souviens-tu, mère?»

Le Létlié

: toi qui remplis seule à mes yeux l'univers,

3i dont le souffle ému passe dans tous mes vers

Sans que jamais ils t'aient nommée, )i qui ris doucement dans ma vie, et qui bats lastemenî dans mon cœur, toi qui seule ici-bas

-M'as aimé, que j'ai seule aimé:...

loi! cet éveil confus de ton esprit songeur, premier feu du jour qui vient, cette rougeur,

Aube du bonheur qui commence, Trouble enfin plus doux que la paix, ce tourment us heureux que la joie, et cet isolement

Plus peuplé que le monde immense...

nour que j'aimerai, que j'aime et que j'aimais... )n Dieu, s'il faut qu'un jour tout cela pour jamai;

Soit oublié, s'efface et meure, i! plutôt que le ciel et l'oubli, donne aux morts ;nfer et ses terreurs, — le remords, le remords.

Qui du moins se souvient... et pleure!

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