‹ PoésiesChapitre 9 sur 15 · C^^TS · texte numérisé non relu

C^^TS

Stella

"T^ÉMON qui fais envie aux anges ■*-^Avec ton œil ardent et clair. Dis-moi combien il est d'oranges Sur les murs de Castel-en-Mer,

Combien le soleil d'or épanche De rayons sur les mariniers, Combien dans Ischia la blanche Il est de fleurs aux citronniers;

Dis-moi combien l'onde mourante Où vont se baigner les zéphyrs Sur le rivage de Sorrente Peut jeter d'humides soupirs :

i52 Napolitaines

Combien il s'allume de cierges Là-haut dans les nuits de gala, Combien de bonheurs ont les vierges Du paradis, ô ma Stella!...

Et moi qui te cherche sans trêves.

Moi qui mourrais sans tes yeux noirs, Je te dirai combien de rêves Mon cœur te donne tous les soirs.

Le Mendiayit

JE m'éveille avant toute chose, Avant les bruns pêcheurs, avant Que Naple ouvre son drapeau rose Qu'elle arbore au soleil levant...

Dès lors, je pars et suis ma route.

La chèvre ne gravirait pas, Pour gagner le peu que je broute, Les rochers où rampent mes pas.

Sur le pavé brûlant des villes, La main tendue aux inconnus, De l'aube au soir je fais vingt milles^ Toujours à pied, toujours pieds nus,

i54 Napolitaines

Dominant les bruits, les vacarmes, Avec mes cris, avec mes pleurs, Invoquant la Vierge des Carmes Et la madone aux Sept Douleurs,

D'oraisons et de litanies Coupant mes sanglots douloureux,.

Chassé, couvert d'ignominies, Roué de coups par les heureux;

L'œil au guet, épiant ma proie.

Fermant les yeux, traînant le pié.

Me mutilant pour qu'on me croie Difforme, aveugle, estropié.

Pour vivre au soleil qui m'éclaire Et rester libre en mon néant, Je fais un métier de galère...

Et vous m'appelez fainéant !

Luiseîle

J'ai mes cheveux bruns pour tout bien, Disait hier la Luiseîle ; Mais, fière dame ou demoiselle, Ces cheveux, tu les voudrais bien...

Car à mes pieds si je les traîne, Noirs, épais, ruisselants et lourds, Comme un long manteau de velours, Chacun dira : « Voici la reine! »

Je garde là tout mon trésor (Peu de grands en ont qui le vaille), Mon ruban, mon peigne en écaille, Et mon épingle, un stylet d'or.

i56 Xapolitaines

Le ruban vient de la madone; S'il me reste jamais au front.

Les jours que je vivrai seront Bénis par le Dieu qui pardonne.

Le peigne d'écaillé et d'or fin Me vient de ma m.ère, une sainte; Sous cet abri je vis sans crainte :

Je n'aurai jamais froid ni faim.

Pour mon stylet, prenez-y garde!

Le pêcheur qui me l'a donné Est grand, musculeux, basané...

S'il me trahit, je le poignarde!

Les Deux Sœurs (chanson populaire)

EN levant les yeux, je vis une étoile; Quand je les baissai, j^en ai bien vu deux : Deux filles, des sœurs que la nuit sans voile Au bord de la mer fit tomber des cieux.

L'une était si blonde, et l'autre si brune, Qu'entre l'une et l'autre hésitait mon cœur... Oh ! que saint Janvier m'en donne au moins une, Rien qu'une pour femme .. ou pour belle sœur.

La Capouane

(chanson populaire)

HIEF La

ER mon cœur tomba de ma fenêtre.

brune enfant passait par là peut-être...

Mon pauvre cœur, où s'est-il envolé?

La brune enfant qui passait l'a volé.

Elle a deux cœurs ainsi rien que pour elle,

Et moi, pas un ! — Rends-moi mon bien, la belle,

Ou plutôt non, ne me rends pas mon bien : Garde mon cœur, et donne-moi le lien!

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La Z instar elle

LA voyez-vous, à Chiatamone, Main tendue et genoux plies, Assise, à demander l'aumône En jetant des mots singuliers;

La voyez-vous, la zingarelle, Reine en exil, mais fière encor, Drapant sa beauté haute et frêle En des haillons de pourpre et d'or?

Sept ans passés, la bohémienne

Me dit, m'arrêtant en chemin :

« Enfant, mets ta main dans la mienne. »

Et je mis ma main dans sa main.

i6o Ncipolitaines

Alors la fille de Bohême, Découvrant le signe amoureux :

c( Cherche bien la beauté qui t'aime.

Dit-elle, et tu seras heureux. »

J'allai donc, et de scène en scène, Des prés verts au sable marin, Des palais rangés sur la Seine Aux châteaux penchés sur le Rhin.

Par les grands chemins de la plaine, Sur la montagne au blanc sommet, Longtemps je courus, hors d'haleine, Cherchant la beauté qui m'aimait...

Las! mon cœur ne l'a point trouvée; Mais il fut heureux ici-bas Tant qu'il l'a cherchée et rêvée...

La zingara ne mentait pas.

La Marinarelle

QouRiANT, tranquille et hautaine, ^Même aux regards des inconnus, Elle revient de la fontaine Au pas royal de ses pieds nus.

Sa main tient la cruche remplie Qui pose sur un front charmant :

Son bras, qui suit la main, se plie Et s'arrondit suavement...

Les jeunes gens de la miarine, En soupirant, disent aux vieux Que le cœur bat dans sa poitrine Plus fier qu'il ne brille en ses yeux.

102 Napolitaines

Devant cette beauté sans ride.

Le pêcheur qui livre à midi Sa tête au feu d'un ciel torride Chancelle et recule étourdi.

Passe un gueux à peau rude et noire, Aux os frileux et découverts, Qui vers l'eau rampe et n'y peut boire, Courbé sous sa charge d'hivers...

K Fou ! dit la plèbe malfaisante, Pour boire ici tu viens trop tard!,.. ^> La vierge s'incline et présente Sa cruche aux lèvres du vieillard..

Et moi, je pense à la fontaine Où, suppliant d'abord en vain, Auprès de la Samaritaine S'assit le mendiant divin

Pulcinella

O UR le port populeux qui semble ^Presser l'eau dans son bras courbé, Deux rhéteurs péroraient ensemble, L'un bateleur et l'autre abbé.

Or Pabbé, des plus catholiques, Parlait en patois saugrenu De ces chaudières diaboliques Où cuit Satan, le dieu cornu.

Le bateleur, en sentinelle Devant un châssis tout rugueux, Allait montrer Polichinelle, Bouffon du peuple et roi des gueux.

1 04 Napolitaines

Voyant le fantoche apparaître, Le public, toujours enfantin, Désertant le tréteau du prêtre, Courut à celui du pantin.

Aussi, pour ramener au prône Ceux qui fuyaient, le saint hurla, Brandissant un crucifix jaune :

(c Voici le vrai Pulcinella! »

Bien dit, l'abbé! — Le dieu de verre.

D'argile ou d'or en qui tu crois, N'est point le martyr du Calvaire; Ton crucifix n-'est point la croix ;

Ton mannequin, docte en sornettes, Nasille et gambade : — ainsi font Les petites marionnettes Trois demi-tours, et puis s'en vont.

Prends donc ta voix entrecoupée, Lève tes bras, tombe à genoux; Agite à grand bruit ta poupée...

Bravo, bravo, l'abbé! — Mais nous,

Pulcinella

Pour que le monde nous comprenne, Brisons ce hochet rebuté, Et chargeons-nous du poids que traîne La douloureuse humanité.

Le Jettatore (rimes)

MANGEONS, buvons! C^est fête ici, Sonnez, hautbois et cornemuses!

Egayez-nous, vous les neuf Muses!

Mais quelle peur a donc transi Filles, garçons, les vieux aussi, Les vieilles, les duègnes camuses?

C'est qu'on a vu dans le festin Se dresser, comme un Minotaure.

L'affamé que rien ne restaure, Suppôt du monde clandestin, Messager fatal du destin, L'inexorable jettatore!

Le Jettatore i^-.

Tout souffre aussitôt qu'il paraît :

Le chien ne garde plus Tarrêt, Le chasseur n'atteint plus le lièvre, Le peintre est lâche, fade ou mièvre Le danseur n'a plus de jarret, La prima donna prend la fièvre,

Le figuier pourrit jusqu'au tronc.

Le meilleur vin tourne en cervoise, Le miel prend un goût de citron, Le plus rigide s'apprivoise, Le plus hardi devient poltron, La plus chaste devient grivoise.

L'homme fait, même le vieillard Que Pœil maléfique ensorcelle.

Quand ils auraient un milliard^ Voient jusqu'à la moindre parcelle D'écu, jusqu'au dernier liard, S'évaporer leur escarcelle.

Gare à vous, arbres du verger!

L'ennemi peut vous submerger Ou dessécher votre racine

[68 Napolitaines

Avec une œillade assassine.

Fuis, pastourelle, et toi, berger, Rentré le troupeau qu'il fascine!

Voici l'homme vêtu de deuil, L'homme noir... Sauve-toi, laïque!

Poète, échappe au mauvais œil Qui rendrait ton vers prosaïque, Et n'inscris plus en mosaïque Le doux mot d'Ave sur ton seuil!

Que chacun s'efface ou rebrousse Devant l'homme au nez de corbin Qui vous terrasse et vous détrousse!

Quand Diane, surprise au bain, Vit la face indiscrète et rousse D'Actéon, braconnier thébain

'La beauté veut qu'on la devine.

Non qu'on la scrute sans pudeur), Elle agita sa main divine, Et l'eau qui voilait sa candeur Mouilla la tête du rôdeur, Qui devint branchue et corvine.

Le Jettatore 1C9

Depuis lors, de l'esprit pervers On sait conjurer la puissance; On peut éviter les revers, On peut abriter l'innocence :

Car la bienfaisante excroissance Est le salut de l'univers.

Portez-la, pauvres gens en loques, Vous verrez les vertus qu'elle a !

Parmi vos bijoux de gala.

En bracelets, en pendeloques^ En amulettes, en breloques, Portez-la, riches, portez-la!

Faites-la monter en épingle!

Peignez-la, croyants, pendez-la

Sur chaque store, à chaque tringle!

Croyez -y, sectateurs d'Allah,

De Voltaire ou de Loyola,

Du père Hyacinthe ou de Zwingle!

Que sur les dômes radieux Des temples sacrés où les dieux Président à nos destinées,

1 70 Kapolita ines

Sur vos portes, vos cheminées, Dans les plaines illuminées Et dans les bois mélodieux;

Depuis les taudis froids et mornes

Où l'air est pestilentiel

Jusqu'au palais officiel,

Que partout, sans nombre, sans bornes.

S'amassent de la terre au ciel

Des cornes, des cornes, des cornes ! ! !

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