FINAL
POÈTES chagrins et malades, Vous avez l'esprit exigeant. Vous demandez, pour vos ballades, Beaucoup d'honneur, beaucoup d'argent.
L'argent, n'y comptez pas! Homère Mendiait quelques pauvres sous; S'il en vient un peu chez Lemerre, Croyez-moi, ce n'esi pas par vous.
242 Final
Mon boulanger qui hait les livres, Raide en affaires comme un crin, Est d'avis qu'un pain de trois livres Vaut quatre fois tout mon écrin.
J'offris à cet homme (il est riche, Et j'avais une faim de loup) Cinq idylles contre une miche :
Il me chassa comme un filou.
Et Reboul, qu'on voyait à Nîmes, Sur un sac de farine assis, Pétrir des odes magnanimes, Se les payait en pain rassis.
Quant à l'honneur, pauvre poète.
Ne sais-tu pas ce que tu vaux?
Tu trouves le bourgeois si bête :
Qu'as-tu besoin de ses bravos ?
S'il te suffisait d'un volume Pour t'assurer d'heureux destins, Pourrais-tu, du bout de ta plume, Égratigner les philistins?
Final 243
Puis, entre nous, la renommée, On ne l'obtient pas pour si peu.
Ceux qui veulent de la fumée Ont d'abord allumé leur feu.
La gloire ne vient pas si vite.
Fais donc ton métier de lévite Avant de monter sur l'autel ; Prends garde à Tencens qui t'enivre!
Car il faut naître avant de vivre, Et vivre avant d'être immortel.
Ce qui s'élance à la lumière, C'est l'écume, c'est la poussière Que portent le flot ou le vent, Mais les perles restent sous l'onde.
Dis-moi le grand poëte au monde Qui fut heureux de son vivant.
Dis-moi, si tu peux, quel Moïse A touché la terre promise Où sa force entraînait les forts ; Homme, tes gloires où sont-elles ?
C'est sur le sépulcre où lu dors
Final
Que fleurissent les immortelles :
L'immortalité n'est qu'aux morts.
Vous êtes de pauvres semences ; Au loin Dieu vous jette, ignorés, Et sur vous les sillons immenses Ferment leur ombre où vous mourez; Et vous tombez en pourriture Jusqu'à l'heure du grand réveil, Où, sortant de la sépulture, Vous remonterez au soleil, Épis de la moisson future.
Est-ce à nous d'en gémir? Ah! poètes ingrats, Quoi! vous sentez deux fois ce que sentent les autres Même par le malheur Dieu vous traite en apôtres; La nature vous aime et vous ouvre ses bras;
Final 245
Dur vous, dans les grands bois, à travers les ramures, 3 ciel a des regards plus tendres, les oiseaux hantent mieux, et le vent qui frémit sur les eaux ir des frissons plus frais fait de plus doux murmures ;
est pour vous que Chopin mena son deuil amer, ue Titien peignit les blondes filles d'Eve; vous fermez les yeux, vous habitez en rêve n temple en marbre blanc sur le bord de la mer;
ous pouvez, en ouvrant des ailes ou des voiles, botter sur l'eau dormante ou dans l'air embaumé; otre cœur, en aimant, même sans être aimé, ans des transports divins bondit jusqu'aux étoiles;
t votre âme, en priant, voit rinfini grandir... ais ce n'est pas assez de toutes ces ivresses, ous demandez encore aux hommes des caresses, t pour tous vos bonheurs on doit vous applaudir!
246 Final