‹ PoésiesChapitre 7 sur 15 · PARISIENNES · texte numérisé non relu

PARISIENNES

PARlSIENiNES

Dans le monde

T A salle est vaste, riche et pleine, -^-'Et fait à nos yeux resplendir Tous les hochets en porcelaine Dont on se plut à l'enlaidir.

Une femme (on dit qu'elle est sage) Étale à nos yeux les emprunts Qui lui font un riche corsage, Le teint frais et les cheveux bruns.

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Derrière elle, et luttant de grâce, Un fat se penche et s'arrondit En lui parlant à voix si basse Qu'on entend mieux ce qu'il lui dit.

Une duègne fait la linotte, Son fils perd aux jeux de hasard, Un misérable qui pianote Donne des soufflets à Mozart.

Ailleurs on se montre, on se nomme Un savant qui toujours se tut Et n'c'crivit jamais, grand homme Dont la place est à Tlnstiiut.

Pauvres gens! Tennui les rassemble, Les tue, et d'un épais linceul Les enveloppe tous ensemble.

Moi, dans leur foule heureux et seul,

Contre une fenêtre isolée,

Indifférent, inaperçu,

J'écris sur la vitre voilée

Un nom que nul n'a jamais su.

A la Madeleine

TULIPE, œillet, rose et jasmin, A qui veut ma corbeille entière!

Ainsi disait la bouquetière.

Passe un enfant qui tend la main.

Soudain la bouquetière y pose Un léger rameau qui fleurit; L'enfant le respire et sourit D'un sourire odorant et rose.

Sa mère est là qui doucement Le fait revenir auprès d'elle, Le voit sourire et devient belle Comme on n'est belle qu'en aimant

Pcirisienries

Puis dans la corbeille fleurie Glisse en courant sa pièce d'or, Et disparaît plus belle encor, Me laissant en ma rêverie.

Quel est ce fluide embaumé Qui, sortant d'un léger calice, Se change en sourire et se plisse Aux lèvres d'un enfant charmé,

Puis se transforme encore et brille Au front d'une mère en beauté, Et qui retourne en charité Dans les mains d'une pauvre fille?

Est-ce Dieu? — Mais on dit que Dieu N'est qu'un sublime solitaire Qui, loin de nous, hors de la terre.

Dort caché dans un palais bleu.

L'Incomprise

CONXAissEZ-vous la vieille histoire De la rose et du papillon ?

Longtemps je n'y voulus pas croire.

Mais je baisse enfin pavillon.

Je comprends ce récit, et même Jusqu'au bout on me Ta conté.

La rose au papillon qu'elle aime Fut gracieuse un soir d'été.

De cette union tendre et pure il naquit bientôt sans douleur La plus suave créature, Moitié papillon, moitié fleur.

12S Parisiennes

A la voir qui part et voltige.

On croirait suivre au fond du ciel Un calice quittant sa tige Cueilli par une mouche à miel.

Ainsi, brillante et parfumée, Fraîche encor des pleurs de la nuil Digne d'aimer et d'être aimée, Elle nous enivre et nous fuit.

Ainsi ta vie est un mystère Voilé pour nous d'un rideau brun, Fille de Tair et de la terre, Insecte et rose, aile et parfum!

Au Champ de Mars

(ÉCRIT EX MIL HUIT CENT Cl NQL'ANTE-CINQ ! )

AVANT quinze ans, plaine maussade.

Au lieu de tes poudreux gazons, Nous verrons ici des maisons, Des palais à fière façade.

Avant quinze ans, ce dôme épais Sera jeté bas sur la terre, Et, dans l'Ecole militaire, Les preux enseigneront la paix.

i3o Parisiennes

Alors ici plus de vacarmes, Les bonnes gens n'y viendront pas Voir des conscrits marcher au pas Et se démener sous les armes.

Alors le canon se taira:

Le shako, l'c'paulette à franges, Sembleront des masques étranges Bons à porter à l'Opéra.

Alors les sanglantes victoires Dont nous exaltons la fureur, Sinon pitié, feront horreur A ceux qui liront nos histoires...

Et vous qui- devant les saluîs Redressez vos têtes hautaines , Vous serez morts, mes capitaines, Et vos enfants ne tueront plus!

IT

Idylle

C'ÉTAIT la fille d'un tailleur, Une pervenche, une hirondelle, Je ne sais quel parfum de fleur Avec un frémissement d'aile ;

Un air mutin, jamais railleur, Une âme charmante et fidèle ; Je l'aurais aimée; auprès d'elle

J'étais ému, j'étais meilleur.

Hélas! pourquoi faut-il qu'on man^e?

Hier j'ai reçu de cet ange

Ce billet aux traits déchirants

(C'est elle qui fait les factures) :

Habit, pantalon, fournitures,

Et cœtera... deux cent huit francs.

Pastel

JE lui dis un jour, la voyant si belle (Nous suivions tous deux le même chemin) : Cl Veux-tu me donner ton cœur? — Non )>, dit-ell( Et puis sur son cœur elle mit sa main.

a Pourquoi mets-tu là ta main blanche et fine? r. Dis-je à la fillette aux cheveux dorés. Mais elle, en prenant des airs de dauphine : « Cherchez bien, dit-elle, et vous trouverez. »

Je restai muet devant cette enfance Qui me lutinait d'un souris moqueur...

Puis elle ajouta: a C'est pour ma défense. Qu'on prenne ma main, si l'on veut mon cœur,

Pus tel i33

Ah ! que voilà bien le siècle oià nous sommes! Qu'on e'tait plus jeune au bon temps ancien! Comme à belles dents on mordait les pommes! Comme on s'aimait mieux, comme on s'aimaitbien!

Les bois n'étaient pas taillés en charmilles, On ne songeait pas toujours à demain ; Loin d'avoir la main sur le cœur, les filles Avaient simplement le cœur sur la main.

Pierrot

SUR les bancs du théâtre infime Qui te sert d'école et d'autel, Je suis des yeux ta pantomime, Divin Pierrot, maître immortel!

Le poltron s'enferme à la brune, Son logis devient un couvent:

Mais tu sors au clair de la lune, Mon ami Pierrot, l'œil au vent.

Tu sors, mais gare l'embuscade!

Par vingt soldats te voilà pris. Choisis: la chaîne ou l'estocade?

Tu choisis la chaîne, et tu ris.

Pierrot i35

Tu ris, car il te reste une arme, Ce pied sournois, leste et charmant, Ton salut, l'effroi du gendarme, Ta liberté, son châtiment.

Tu ris en narguant tes entraves, Captif roi du geôlier, moqueur Plus sérieux que les gens graves, Vaincu triomphant du vainqueur.

Ami Pierrot, la vie est dure, Le monde est triste et mécontent :

Garde-nous ta gaîté qui dure, Garde-nous ton rire éclatant!

Il a peur, sa chandelle est morte; Il a froid, il n'a plus de feu...

Pauvre monde, ouvre-lui ta porte, Bon Pierrot, pour l'amour de Dieu !

Kencontre

EN passant je les vis hier; Je ne sais rien de lui ni d'elle, Sinon qu'il était jeune et fier, Sinon qu'elle était brune et belle.

Tous deux, peut-être par hasard, Se sont rencontrés dans la rue Et n'ont échangé qu'un regard, Puis dans l'ombre elle est disparue.

Ils se sont envolés tous deux, Le jeune homme et la jeune femme Voilà tout ce que j'ai su d'eux.

Mais cette lueur, cette flamme,

Rencontre

Ce rayon que j'ai pu saisir

Entre elle et lui, sans les connaître,

D'un frémissement de plaisir

A fait frissonner tout mon être,

Et j'ai dit : (.( Qui que vous soyez, Vous dont l'un à l'autre se donne, Fussiez-vous même fourvoyés, Dieu vous bénisse ou vous pardonne! )>

En téte-j-téte

EVANT mes yeux joue une main, Main de fée ou de charmeresse.

Doigts de neige, ongles de carmin Sculptes au beau pays de Grèce.

\'ivc et souple en ses mouvements, On dirait qu'elle se promène Sur d'invisibles instruments Plus doux que toute voix humaine.

Puis si petite ! Un colibri Qui voudrait se cacher en elle ' N'y saurait trouver un abri Sans montrer sa tête ou son aile.

En tctc-à-:,^te

ijg

Ah! si, la tenant dans ma main, Je l'y garde une heure asservie, J'en serai fou jusqu'à demain...

Et malheureux toute ma vie.

Dans une Eglise

JE suis entré dans une église.

Un abbé qui croit aux démons En ce moment s'immortalise Par le plus beau de ses sermons.

Il dit que l'humaine vallée Est un séjour de désespoir, Que notre terre est désolée, Qu'elk fait honte et peur à voir...

Je rêve à la saison féconde

Où tout s'éveille, où l'aube en pleurs

Rougit au loin le ciel et l'onde

Et brille aux paupières des fleurs.

Dans une Ealise

11 dit que l'homme est un transfuge Sans foi ni loi, sans feu ni lieu, Banni du céleste refuge, Dur à son frère et même à Dieu...

Je rêve à la vaillante escorte D'amis qui peuplent mon chemin Et, sans que je frappe à leur porte.

Viennent tous me tendre la main.

Il dit encor, gonflé de haine, Que les enfers s'ouvrent ardents, Que nous irons dans la géhenne, Où l'on pleure en grinçant des dents.

Je rêve à la terre promise Où la famille humaine un jour Ira s'asseoir, libre et soumise, N'ayant qu'une âme et qu'un amour.

Après ces paroles suprêmes.

Il s'arrête enfin, l'œil en feu,

Et je sors, honteux des blasphèmes

Dont cet homme a flétri son Dieu

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Tf. rentre dans ma solitude, *J Je descends au fond de mon cœur, Et j^y trouve une quiétude Qui me rend plus fort et meilleur.

Sans courber un front morne et blême, Sans fouiller le firmament bleu, Je trouve en moi celui que j^aime, Et, l'aimant, je lui dis : a Mon Dieu!

a Dieu qui fleuris dans les prairies, Dieu qui chantes dans les buissons, Qui rêves dans nos rêveries.

Qui bénis quand nous bénissons...

Clw:: moi

MJ

(( Dieu tout bon qui te fais lumière Pour guider nos esprits flottants, Qui, pour réchauffer la chaumière, Te fais soleil au doux printemps ;

(( Qui voulus prier comme on prie Et pleurer comme on pleure ici, Qui voulus naître de Marie Pour avoir une mère aussi...

a Fais que le m.onde enfin devienne Meilleur au moins, sinon parfait:

Rallume toute âme à la tienne, Veille où l'on dort, aime où l'on hait;

«Qu'enfin, mon Dieu, partout visible Je te trouve, et partout vainqueur.

Sans rentrer sous mon toit paisible, Sans descendre au fond de mon cœur; «

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