LE MÂTIN
Quatre heures du matin. Une lueur vermeille Envahit par les toits la ville qui sommeille. Le calme est si profond qu'on s'étonne vraiment De l'écho qui s'éveille au moindre mouvement.
Les enseignes, au front des boutiques fermées, Ont l'air d'avoir été nuitamment transformées En épitaphes comme en portent les tombeaux... Pourtant, un balayeur, du bruit de ses sabots,
Couvre au loin le murmure incessant des fontaines. Un chien perdu poursuit ses courses incertaines, Et, des barbiers, le vent s'amuse, dirait on, A taquiner les plats à barbe de laiton .
Le grand chapeau de tôle, à peinture écarlate, Du chapelier voisin, dans la lumière éclate. L'écusson d'un huissier sourit au parasol D'un marchand de riflards à hauteur d'entresol.
Les portiers, en bâillant, de leurs portes cochères. Regardent arriver au trot les maraîchères ;
Les femmes de ménage, en petit mantelet, Font, auprès des laitiers, leurs emplettes de lait.
Bientôt, en discutant de la température, Les gens de magasin rouvrent leur devanture ; Le bureau de tabac, à son grand clou, remet Son beau nègre fumant toujours son calumet.
Enfin le mouvement reprend ses exigences. Charrettes, omnibus, camions, diligences Bondissent en faisant autour d'eux tout frémir, Et, pour les paresseux, plus moyen de dormir.
De là vient qu'à l'étage, à travers les persiennes, En frais bonnet de nuit bordé de valenciennes, Nous allons voir d'ici, paraître en tapinois. Les deux yeux clignotants, plus d'un charmant minois.
—Allons, levez-vous donc ; sans trop vous compromettre. Au travail vous pouvez hardiment vous remettre. Mais d'abord, comme à-compte et pour vous dégourdir, Prenez votre café qui va se refroidir.
Les ateliers depuis longtemps sont tous à l'œuvre. Les troupiers vont, tambour en tête, à la manœuvre. Les mitrons, du Pater, tranchent le nœud gordien En portant à chacun son pain quotidien.
A l'étal des bouchers, collections complètes De gigots, de quartiers de bœuf, de côtelettes, Elégamment ornés de fleurs en papier peint. Au fait, l'homme ne vit pas seulement de pain.
Le facteur de la poste, à la figure honnête, Court, avec ses paquets, de sonnette en sonnette; Les petits ramoneurs, la casaque en sautoir, Hurlent — Du haut en bas! tout le long du trottoir
Dans les cafés, au sol couvert de sable humide, Les garçons refrognts dressent en pyramide Les meubles, et malheur au client matinal Qui tient à déchirer la bande du journal.
Les basses messes vont leur train dans les églises. Les enfants, affublés de petites valises, Se rendent à l'école, en groupes turbulents... Les servantes ont l'air d'attendre leurs galants,
En épluchant un peu de cerfeuil ou d'oseille, A la fontaine dont l'eau bave de leur seille ; Et les gens de justice, en grands hommes drapés, Vont au palais, suivis de plaideurs tout râpés.
Mais allons voir aussi la grande place aux Herbes. Si vous aimez la foule aux contrastes superbes.
Vous ne rencontrerez nulle part rien de tel. Caporal d'ordinaire et maîtresse d'hôtel ;
Paysanne robuste et grisette fanée ; Cuisinière au teint frais et dûment poitrinée ; Gourmet flairant du nez chypres et cantaloups ; Guenilleux dévorant tout d'un regard jaloux . . .
Rien n'y manque. On se pousse, on s'appelle, on se hue,
Et vous apercevez à travers la cohue,
Des montagnes de choux, d'endives, d'épinards,
De grands paniers d'œufs frais, des poulets, des canards,
D'énormes pains de beurre appétissants et graves ; Des haricots fluets, des carottes, des raves, Des lapins, par un pied pendus à des crochets ; Des truites, des barbeaux, des tanches, des brochets ;
Reines-claude, pruneaux et draps d'or en corbeilles, Et miel que n'ont pas su défendre les abeilles, Et pommes de tous genres, et poires à lécher Ses dix doigts, aussitôt qu'on peut en approcher.. .
De chacun de vos jours, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, Bons citadins, voilà forcément la préface. Du drame de la vie humaine, en abrégé, Voilà tous les matins le prologue obligé.
mCEXDIE.
Quoi ! le village dort et plus un chat n y bouge, Et voilà que la nuit tout d'un coup devient rouge. . . Au feu ! les gens, au feu ! Dieu ! comme vous tapiez De l'œil. . . Au feu ! voyons ! En avant les pompiers !
Pardou, mes bons amis, si cela vous dérange ; Mais, comme d'un volcan, le feu sort de la grange. Et, quand si près tout brûle, il n'est vraiment pas sain De tenir trop longtemps tête à son traversin.
Venez donc, vous mettrez en route vos bretelles. Ces gens sont, j'en suis sûr, dans des transes mortelles. Que c'est affreux, la nuit, d'être ainsi réveillé, En pensant: — Un peu plus, j'allais être grillé.
Plus moyen de sortir le bétail de l'étable, Malgré tout le vacarme horrible et lamentable Du maître qui, perdu dans un nuage ardent, Hurle, supplie et frappe à grands coups de [rident.
Et la femme ! pensez ! Une jeune nourrice. . . La pauvrette ! De peur que son enfant périsse, je suis sûr qu'en chemise, étreignant son berceau, Du lit à la fenêtre elle n'a fait qu'un saut.
Ah ! voici qu'on accourt, et, si je ne me trompe, D'après le bruit, ce doit être la grosse pompe. La cloche aussi se met à sonner le tocsin- Mais la fontaine est basse, et rien dans le bassm.
Allons, jusqu'au ruisseau vite faisons la chaîne.
Pas moyen de trouver la moindre eau plus prochame :
A la chaîne ! voyons, ici point de lambin,
Et tant pis si vos pieds prennent un petit bain.
Avec son grand jet d'eau, raide comme une lame, La grosse pompe a l'air de flageller la flamme, Puis, voyez donc, armés de perches, les pompiers, Sur ce vieux mur qui va leur manquer sous les pieds.
Du feu sauvons au moins le reste du village ; Chez le pauvre fermier tout est comme au pillage. De la fenêtre on traîne, à bras ou sur le dos, Les tables, les buffets, les litset les rideaux....
Le dressoir, leschaudrons, les grands sacs, tout déloge La poêle, le soufflet, la caisse de l'horloge,
Les bandes de vieux lard, les souliers, les habits, Les chemises, les draps, les miches de pain bis,
L'almanach, le miroir, le Christ, le baromètre, La bourse et les papiers qu'on ne sait plus où mettre. . , Ah ! Dieu ! dans le tapage affreux que ces gens font, Si sur eux tout à coup s'écroulait le plafond !
Le fourrage montait plus haut que la lucarne ; C'est dans le foin qu'ainsi le sinistre s'acharne. De la tuile on entend là-bas le carillon . . . Gare ! . . . le toit s'effondre ! Ouf ! quel noir tourbillon
La grosse pompe, enfin, lance plus à son aise Ses inondations sur l'immense fournaise, Où tout siffle, se tord comme ferait un nid De serpents, et tout va bien vite être fini.
Au milieu du brasier, la grande cheminée, Rouge, silencieuse, à moitié calcinée, Contemple tout avec le lugubre embarras D'un géant qui viendrait de perdre ses deux bras
Et quand renaît le jour, les vaches ahuries Vaguent en mugissant à travers les prairies ; Les meubles saccagés, les graines du fermier S'empilent pêle-mêle à l'abri d'un pommier.
La seille de cuisine a perdu ses beaux cercles, Les marmites n'ont plus d'anses ni de couvercles, Le linge est à moitié brûlé sur chaque pli ; Dans la fosse au purin baignent les bois de lit.
Au jardin, les beaux choux, les oignons, la salade, Les carottes, tout est réduit en marmelade ; Et, des déblais encor flamboyants et bourbeux, L'on tire, presque cuits, trois ou quatre gros bœufs.
Et, les yeux creux, les bras cassés, pâle, hagarde, Stupide de douleur, la famille regarde.. . Sans remarquer le chat, pour le moment, en train De refaire toilette au fond d'un vieux pétrin.