LE COCHON
Tiens, mange, gros goulu, tiens, mange, insatiable ; Peut-être oublieras-tu de crier comme un diable Quand ta gueule sera garnie, et Dieu merci, Dans un mois nous pourrons, nous, te manger aussi.
Car n'imagine point que ce soit pour ta laine Qu'ainsi trois fois le jour on te sert auge pleine, Et que longtemps gratis tu feras ce métier De fainéant, de coq en pâte, de rentier.
Tu ne sais pas, vraiment, quelle épargne première Il me fallut, à moi, pauvre maigre fermière, Pour aller te payer, en beaux écus glissants, Tout petit, sur la foire, aux maquignons bressans.
Vous étiez là des tas, parqués dans quelques planches : Dès l'abord je pris goût pour tes épaules blanches ■ Et pour ton ventre creux, par où, quoique petit, Je vis que tu serais d'assez bon appétit.
Sans faire attention à tes cris de détresse,
Je te rais à la patte un fort lien de tresse
El marclie. .. ! Te voilà, des pieds et des genoux,
Comme un vrai chien d'aveugle, en route pour chez non
Ici, chacun pour toi d'éloges fut prodigue; Mes deux derniers marmots, en voyant ta fatigue, S'émurent même, au point qu'ils voulaient bravement Faire écuelle commune avec toi constamment.
Le fait est qu'il n'est pas rare qu'on les surprenne Les deux, sur ta pâtée, à lever leur étrenne: Ce qui, bien calculé, n'empêche pourtant point Que vous n'ayez tous trois bien assez d'embonpoint.
Après tout, plus d'un pauvre envierait ta pitance. Ici, chacun te traite en oiseau d'importance : A midi, c'est toujours toi qu'on sert le premier ; De la ferme on pourrait te croire le fermier.
Pour dormir, n'as-tu pas des flots de paille tendre Où tu peux à plaisir béatement t'étendre, Tandis qu'avec nos bœufs, nos gens et nos chevaux, Nous suons tout l'été, nous, par monts et par vau .
Et quand on rafraîchit tes draps de la huitaine, Tous les samedis soirs, Dieu sait, vers la fontaine,
Si j'use sur ton dos des torchons dans ma main, Pour que tu sois aussi tout beau le lendemain.
Sur ton derrière alors, si peu que tu t'asseois, L'eau, d'une perle ornant chacune de tes soies, Ne trônes-tu pas, dis, en de pareils moments, Comme un roi tout couvert d'or et de diamants?
Mais, à force de glands, d'avoine et de laitage, Te voilà gras à fendre à l'ongle ; un triple étage De plis cercle déjà chacun de tes jambons, Et prouve qu'à saler ils seraient déjà bons.
Vienne la Chandeleur, ou bien la mi-carême ;
Et pour notre boudin, j'apprêterai ma crème ;
Et nous te coucherons sur le fatal cuveau,
Où nos gens, par les pieds, le tiendront comme un veau.
C'est moi qui recevrai, dans une seille blanche, Ton sang, après avoir bien retroussé ma manche ; Et plus sous le couteau la gueule hurlera, Et meilleur, c'est connu, notre boudin sera.
Le boudin! Ah! c'est là que mon adresse brille, Pour gonfler ce boyau qui fond quand on le grille, Et mettre juste à point, dedans, tout ce qu'il faut, Pour que les plus gourmands le trouvent sans défaul.
Sitôt qu'auront fini tes hurlements féroces, Afin d'avoir du poil pour en faire des brosses, Dans de l'eau bien bouillante, on te mettra tout rond : Et, quand tu seras cuit, nos gens t'épileront.
Puis, pour mieux te prouver combien on t'apprécie. Nos enfants se battront pour avoir ta vessie, Sauf à la mériter, dès qu'on le leur dira, En t'embrassant, ma foi !... partout où l'on voudra !
Sur une échelle alors, on vous le crucifie, La tête en bas; sur quoi, dans sa panse bouffie, Le boucher guilleret plante, en homme de l'art, Son couteau qui, d'un coup, fait deux bandes de lard.
Et sa bedaine, alors, s'ouvre comme un grand livre Qui, de ses profondeurs, tranquillement vous livre Les boyaux en paquet, le foie et les rognons, Et le saindoux tassé, dans sa coiffe, en trognons.
J'ai, depuis l'an dernier, un- reste de potasse Et du fenouil aussi dans une vieille tasse, Du santal, des hauts-goûts, tout ce qu'il faut enfin Pour obtenir un lard du fumet le plus fin.
Sans compter l'odorant genévrier sauvage,
Dont nos gens auront fait depuis longtemps ravage,
Sûrs et certains que rien ne peut équivaloir Pour fumer la dépouille au sortir du saloir.
Un grand morceau de lard, bien ferme et bien rougeâtre, D'andouilles encadré, comme un saint, près de l'âtre, Il n'est pas de tableaux, d'or fin tout reluisants Qui nous allèchent plus, nous autres paysans.
Du lard avec des choux bien cuits à l'étouffée, C'est le plat dont je suis, pour moi, le plus coiffée ; Sans compter les parents, les amis qui viendront Au gala du boudin, et qui nous le rendront.
Mais je dis là, vraiment, des choses, des folies ? Gourons laver un peu mes mains toutes salies, Et mettre le couvert, car voici nos garçons Qui de leur soupe ont plus besoin que de chansons.