‹ PoésiesChapitre 14 sur 45 · LA FOURNÉE · texte numérisé non relu

LA FOURNÉE

Par la gueule du four, la flamme courroucée Sort, comme sortirait la langue retroussée D'un léopard léchant, après quelque festin, Le sang noirâtre dont son nez est encor teint.

Au crochet enfumé pend, pleine d'eau bouillante, La marmite qu'entoure une flamme brillante ; Pince, pelle, pochon, écumoire et soufflet. Sur leur tringle de fer sont la bien au complet.

Le dressoir, dont souvent on lave chaque planche, Se redresse tout fier de sa vaisselle blanche Alignant sur trois rangs, aux voyantes couleurs, Ses assiettes à coq et ses granls plats à fleurs.

Dn peu plus bas, ce sont les soupières ventrues, Puis les deuxseilles d'eaux reluisantes et drues, D'où s'échappe la queue ardente du bassin, Qui semble dire aux gens : —Buvez donc, c'est très-sain !

Tout en bas, aussi noire et morne qu'un ermite, Sur ses trois pieds trapus, c'est la grosse marmite Qui, de son flegme affreux, n'aime à se relâcher Que quand la grosse cloche est en danse au clocher.

Plus loin, un plat à barbe et deux chapeaux de paille Avec un arrosoir pendent à la muraille ; La salière en bois dur est de l'autre côté, Ainsi qu'un vieux balai dans un angle resté.

L'horloge, dans sa caisse, au balancier fidèle, Semble suivre des- yeux ce qu'on fait autour d'elle, Sans toutefois mot dire, à moins qu'à sa façon, Elle ne chante l'heure aux gens de la maison.

Le maïs, au plafond, range ses grappes jaunes Sur de grands échalas, longs de deux ou trois aunes, Où l'on voit pendre aussi, rouges et rondelets, Des oignons reluisants tressés en chapelets.

Le chat, de son côté, blotti sur la fenêtre, Suit d'un œil en-dessous qui semble s'y connaître. Ces braves moucherons criards, tout étonnés De sentir aux carreaux s'endommager leur nez.

Cependant, art milieu de tout cela, Brigite, Les bras bien retroussés, dans le pétrin s'agite^

Tantôt coupant des mains la pâte avec effoit, Et tantôt la cognant de plus fort en plus fort.

Or, malgré la sueur dont sa face est baignée, Brigite augure bien, je crois, de sa fournée ; Car la pâte a très-soif, comme cela se doit, Et se gonfle en ballons qu'elle crève du doigt.

Tout-à-coup les enfants reviennent de l'école Avec des crix de joie étourdissante et folle, Car, déjà dans l'écuelle, on voit sur les plateaux, Le beurre et les œufs frais destinés aux gâteaux,

En vain la mère prend sa grosse voix chagrine ; Ils sont bientôt couverts de pâte et de farine... Heureux si même, hélas ! ils ne sont pas en train De sauter, pour mieux voir, les trois dans le pétrin.

Le four est chaud ; il faut en retirer la braise Et l'écouvillonner, pour qu'en cette fournaise Les pains et les gâteaux, si mous en s'installant, Ne s'assimilent pas quelque charbon brûlant.

Sur la pelle d'abord les bons gâteaux s'étendent, Aux applaudissements de ceux qui les attendent, Puis c'est le tour des pains, qu'on a soin de rouler Dans les gaudes, afin qu'il n'aillent pas coller.

Ces pains ont d'abord l'air d'autant de têtes chauves, Mais bientôt la chaleur les fait devenir fauves , Et parfois on Mirait, de leurs flancs échauffés, Qu'il s'échappe, en cuisant, des soupirs étouffés.

Mais les gâteaux sont cuits ; vite qu'on les retire ! Les enfants tout joyeux, que leur fumet attire, Sont là, battant des mains, et du doigt choisissant Le coin qui leur paraît le plus appétissant.

Et le soir, aussitôt qu'elle entre à la cuisine, En entendant craquer le pain chaud, la voisine En ébrèche une croûte, et vous dit d'un air fin : — Vous avez là de quoi ne pas mourir de faim !

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