‹ PoésiesChapitre 16 sur 45 · PAUVRE FILLE · texte numérisé non relu

PAUVRE FILLE

Cher ami, ne pouvant fermer l'œil, je rallume Ma lampe, pour t'écrireunpeu, quoique ma plume. Entre mes doigts transis, tremble effroyablement : Je n'ai de liberté, tu sais, qu'en ce moment

Pendant qu'on dort en bas, moi, dans ma chambre haute Je puis enfin pleurer à l'aise et je grelotte. Le froid en vrai glaçon me change chaque pied ; Et voilà que mes pleurs mouillent tout mon papier.

Ah! mon Dieu, j'ai voulu les faire disparaître, Et voilà que j'ai tout barbouillé cette lettre. Qui sait si tu pourras la déchiffrer ? Pardon, Pour mon angoisse affreuse et pour mon abandon.

S'il régnait un peu plus d'ordre dans ma cervelle. Je voudrais te marquer ici quelque nouvelle, Et que notre jument grise vient d'avorler, Et que notre génisse est en train de porter,

Et que le feu prenait lundi soir à la cure.. . Mais, de plus rien, hélas ! je n'ai souci ni cure Quand, au fond de mon cœur, brusquement retentit Ce cri si consternant : « Il est parti!. . Parti ! »

Ah ! j'avais cependant mis un superbe cierge Bien longtemps à l'avance à l'autel de la Vierge, Dans l'espoir que peut-être elle t'accorderait Un bon numéro, quand le tirage viendrait.

Mais, pauvre cher ami, de cette grâce insigne, Elle se sera dit que je n'étais plus digne. Et, s'il en est ainsi, que puis-je répliquer? Hélas! à son devoir, quand on vient à manquer,

Jamais le châtiment ne tarde à vous atteindre . Mon pauvre ami, je suis cependant bien à plaindre, Quoique le monde ici ne devine encor point Pourquoi, sur ton départ, je gémis à ce point.

Que j'envie à présent, mon Dieu, les hirondelles Qui s'aiment, sans frayeur de ce qu'on dira d'elles, Et peuvent en automne ensemble s'envoler, Et, comme moi, jamais n'ont à se désoler !

Entre les yeux souvent ma mère me regarde. Pressent-elle d'où vient ma mine si hagarde ?

Ma figure s'éraille, et je sens par moment, Malgré moi, je ne sais quel noir pressentiment.

Ah ! je te disais bien qu'il valait mieux attendre. Mais, c'est ma faute aussi ; pourquoi t'être si tendre Que je n'ai pu venir à bout de refuser... Oh ! non, non, je n'ai pas le droit de t'accuser.

D'ailleurs, tu m'aimes bien aussi, toi, j'en suis sûre. Cette conviction me paie avec usure.

Pour nous, que la misère est un fardeau pesant ! Jamais je n'ai senti cela mieux qu'à présent.

On peut au moins s'aimer en paix, quand on est riche. Si le tirage au sort perfidement vous triche, On peut, à prix d'argent, se faire remplacer... Nous autres, au contraire, il n'y faut pas penser.

Le proverbe a raison: Au pauvre la besace, Pendant qu'en son bonheur le riche se prélasse. A nous d'aller pour lui, pendant sept ans, courir Casernes et combats et languir et mourir.

Toi, tu ne'mourras pas, du moins; c'est impossible! Au malheur, mon amour te rend inaccessible ; El puis, lu reviendras, joyeux et bien portant, Aimer si peu que peu celle qui t'aime tant.

A propos ; il me reste à te faire un reproche. . . Je l'avais envoyé deux beaux mouchoirs de poche, Bien marqués de ton chiftre à la limoge écrit, Pour augmenter un peu ton trousseau de conscrit.

Tu peux penser, ami, quelle douleur amère, Quand ce cadeau me fut renvoyé par ta mère. . . Pour ne pas trop pleurer, mon pauvre cœur déçu Se dit qu'assurément tu n'en avais rien su.

Enfin, je t'attendrai ce qu'il faudra l'attendre. Seulement, écris-nïoi souvent quelque mot tendre Qui, dans mes maux affreux puisse me^soutenir, Car, quand on saura tout, que vais-je devenir !

PAUYRE MÈRE.

Monsieur, voilà sept ans que je languis et pleure, Sept ans que d'un espoir absurde je me leurre, Sept ans que je m'épuise en soupirs superflus, En pensant à l'ingrat qui ne reviendra plus.

Le jour où vous étiez quitte envers la patrie ; Traitant à part vous, comme une plaisanterie, Ma sottise ; au moment d'avoir votre congé, Vous vous êtes, dit-on, vite réengagé.

Déjà sous-officier et bientôt capitaine, Pour femme vous prendrez quelque riche hautaine. Et si de revenir vous nous faites l'honneur, Ce sera sur le pied, dit-on, d'un grand seigneur,

A votre aise, Monsieur ; votre brillante vie, Si pauvre que je sois, ne me fait plus envie, Car, contre ma faiblesse, un ange me défend Désormais, et cet ange, à moi, c'est mon enfant

Mon entant, en lui seul, oui, je vis et j'espère. 11 saura comme moi se passer de son père Qu'il ne rappelle en rien, grâce à Dieu, jusqu'ici. En sorte qu'on le peut renier sans souci.

A sa mère il est donc tout à fait sans partage, Ce qui, pour nous trois, est d'un immense avantage, Surtout si je parviens à faire que plus tard Il porte sans effroi son titre de bâtard .

Pour affronter la mort un soldat se croit brave. Qu'est la mort comparée aux supplices que brave Une jeunesse à qui son père tout-à-coup Vient dire : — Va-t'en, gueuse, ou je te tords le cou !

Et c'est pourtant ainsi que je m'en suis allée, Moi ! sans gîte, sans pain, honteuse et désolée Que le sol n'ouvrît pas ses tlancs pour m'engloutir, Tant de ce monde affreux j'eusse voulu sortir.

Et c'est même, à défaut d'une âme charitable, Ainsi que mon enfant naquit dans une étable, Où ma mère, enfin, vint pourtant me recueillir ; Mais, du coup, de dix ans chacun la vit vieillir.

Enfin, près du curé, malgré son anatbême, Il fallut cependant réclamer le baptême

Pour mon pauvre petit, grelottant, presque nu, Sans parrain ni marraine et de prre inratnni.

Etait-ce assez, Monsieur, de misère et d'outrage? Pourtant, comme j'étais saine et leste à l'ouvrage, Une dame sans lait m'offrit sou nourrisson. Ce qui relit un peu d'aisance à la maison.

De mon lait, oui, Monsieur, je lis de la monnaie, Aux dépens de mon fils dont la prunelle gaie, Quoiqu'il perdit ainsi le plus clair de son bien, Avait l'air de me dire : — Oui, maman, tu fais bien

Et dès lors, en dépit de cette épreuve amère, Je redevins heureuse et fière d'être mère, Sentant bien que l'honneur que l'on m'avait ô.té. J'allais le redevoir à ma maternité.

Et plus mon fils grandit, plus j'acquis l'assurance Que tout confirmerait enfin celte espérance ; Car mieux il me voua son cœur fier et jaloux. Qu'autrement j'aurais dû part âge r avec vous.

A lui seul mauitenant du passé je dois compte. Or, puisque, de sa mère, il n'a, lui, pas de honte, Qui pourrait désormais faire rougir mon front Que ses baisers joyeux Lavent de tout affront ?

El voilà nue le monde à présent, chose étrange. Sur mon compte, à lavis de mon enfant se range, Et qu'on aspire même, efforts bien superflus ! A lui rogner mon cœur qui ne m'appartient plus.

A sa mère, voyez, malgré ma défaillance. Ce qu'on petit enfant peut donner de vaillance. Bn regardant le mien je me sens rajeunir. Aussi puis-je sans crainte attendre l'avenir.

Voilà, mon cher Monsieur, en ce qui me concerne. Pour l'honneur de mon fils et pour votre gouverne. Ce que j'avais à dire. . . Excusez mes propos, Et, comme nous, vivez et mourez. . . en repos.

Page 1