LA FOIRE
La foire ! c'est le jour des cris et des vacarmes, Le jour des charlatans, des bœufs et des gendarmes, Le jour des pains d'épice et des petits couteaux, Le jour des grands chapeaux de paille et des râteaux.
Dès le matin, les bœufs, les chevaux et les vaches Arrivent à grands coups de fouets ou de cravaches, Puis les cochons replets à pas lents et lourdauds, Puis les moutons marqués d'une croix sur le dos.
Tous les marchands forains sont là depuis l'aurore, Hurlant tous d'un gosier sec, vibrant et sonore, L'énumération des merveilles sans fin, Qu'ils étalent d'un air majestueux et fin.
— Au bazar de Paris, venez, mesdemoiselles ! Regardez ces tricots, ces bas, ces 'filoselles, Ces foulards à dix sous; tout cela n'est pas cher Approchez, donnez-vous la peine d'approcher I
— Le voir ne coûte rien ! Venez donc, l'homme en blouse! Voici les draps d'Elbeuf, les toiles de Mulhouse ;
Pour vos filles voici des châles fins et longs, Et pour vous, regardez, quels jolis pantalons !
— Que vous faut-il, à vous, pour vous rincer la gorge? Est-ce du pain d'épice, est-ce du sucre d'orge,
Des anis, des pruneaux, ou bien du chocolat ? Approchez, choisissez à votre aise , en voilà!
— Voici les bons ciseaux, les rasoirs, les lunettes, Les bretelles, les gants de peau, les savonnettes, Les bagues d'or massif, pas du tout frelaté,
Les plumes, les crayons, première qualité.
Ici sont les sabots, là-bas la porcelaine, Les cuveaux et les vans; plus loin la rue est pleine D'oignons, de choux, de fruits, d'herbages, de poulets, De fourches, de râteaux, de faulx et de balais.
Un aveugle plus loin, dans sa blouse embourbée. Chante le Juif errant, ou Pyrame et Thisbée, Ou quelque assassinat, rimé Dieu sait comment, Et dont pourtant chacun se munit lestement.
Plus loin, un arracheur de dents, qui se chamarre Comme un prince, au milieu d'un affreux tintamarre,
Emporte la mâchoire aux pauvres bra\es ggflS Qui viennent se risquer à ses soins obligeants.
L'n peu plus loin eneor. c'est un marchand d'ima- Qui pend à de vieux clous la Vierge et les Rois-Mages, Pauvres rois du vieux temps, tout tiers de parader Aujourd'hui, sur la foire, auprès d'Abd-cl-Kader.
Là, si calme, au milieu âe la foule en détresse, Sa longue perche en main, c'est le marchand de tresse, Qui laisse aller au vent ses rubans à deux sous. Sans s'émouvoir du bruit que l'on fait par-dessous.
Tout-à-coup une vache aux naseaux frénétiques. S'élance furieuse à travers les boutiques. Renverse un étalage, et laisse sans souci Son maître et le marchand s'étrangler à merci.
Tue autre, sur là place immense et si remplie. Contre le pan d'habit d'un beau monsieur s'oublie. Sauf à subir, pour prix de ses jolis cadeaux, lue grêle de coups de bâton sur le dos.
Plus loin, c'ésf un cheval, un ruban sur la queue. Qu'on lait trotter devant des gens en blouse bleue, TA qui ne comprend pas qu'on lui serve à la fois Tant d'éloges d'un jour et tint de coups de fouets.
Pour dîner, cependant, il faut que l'on s'héberge. L'hôtel, qui n'en peut plus, regorge sur l'auberge, Puis viennent, à grands bruits, dans les cafés-billards. Trôner les maquignons avinés et braillards.
Ainsi tout cela hurle, ainsi tout cela bêle, Gens, bêtes, acheteurs et marchands pêle-iuèle, Tant qu'enfin, vers le soir, d'un pas plus ou inoins droit, Les jeunes et les vieux regagnent leur endroit;
Ceux-ci dans les vallons, et ceux-là dans les plaines, Le parapluie au dos et les deux poches pleines, En chassant devant eux leur pouliche ou leur veau, Ou bien en feuilletant leur almanacli nouveau,
LE FKUITIER.
Je suis vrai Fribourgeois du pays de Gruyères, Où les vaches, la nuit, dorment dans les bruyères. Les paysans d'ici m'ont voulu pour fruitier, Et je trouve, ma foi, que c'est un bon métier.
Tout bien considéré, j'ai dans cette commune Une position charmante et peu commune ; D'autant qu'avec des bras dodus comme ceux-ci, \ L'ouvrage ne me met nullement en souci.
Autant de seaux de lait dans mon chaudron je brasse, Autant de frais minois, tous les matins, j'embrasse, Quand les filles, jurant toujours ne pas vouloir, Viennent l'une après l'autre autour de mon couloir.
Chez nous les filles font de bien autres femelles, Des femmes de six pieds, aux robustes mamelles, Et des mollets plus durs que jamais ne le fut Un canon de Fribourg couché sur son affût.
Cela, c'est assez vrai ; mais bah ! tout se compense : Chez nous, les fruitiers n'ont pour se garnir la panse Que du lait fade et blanc au fond de leur chalet; Le vin rouge d'ici davantage me plaît.
— Allons, la belle enfant, donnez donc votre tailla, Que je marque dessus, par une croix de taille, Comme quoi vous aurez le fromage demain.
Et les amours sont-ils toujours en bon chemin?
A quand la noce ? A-t-on déjà fait les emplettes ? Vos douzaines de tout doivent être complètes, Car votre père dit souvent en souriant Que vous aurez de tout douze en vous mariant.
Après tout, il en a bien le droit, ma mignonne I
— Et vous, vieille Gothon, dont le museau trognonne, Ne pourra-t-on donc pas vous faire décrotter Quelque peu votre seille avant de l'apporter ?
Quand votre crasse aura fait brêcher mon fromage, Sur qui retombera, s'il vous plaît, le dommage ? Sur le fruitier!... La vieille, au large ! et dépêchons! Allez voir si chez vous il reste des torchons !
— Ah! vous voici, Jean-Claude, heureux célibataire, Vos vaches ont un ventre à balayer la terre ;
Nous marquons aufôïïrd'n'di trois pintes, un rliauv i-.i n . Mais dans peu vous aurez chaque semaine un veau.
— Dans trois jours, ces! pour vous qu'on travaille, Claudine, N'oubliez pas qu'aussi c'est chez vous que l'on dîne, Et de votre salé niellez cuire un quartier.
Hue diable! on peut bien taire honneur à son fruitier.
Puis viendra là Saint- Jéarî. Pour ce jôu'r-Ia, ma chère. Plus vestige de crème à mettre à la beurrière;
Le fromage est alors gratis pour le curé. Chez qui le bon fromage est toujours adoré.
Voici mon bâton blanc, ma toile et ma présure : Tenez, vous allez voir si j'ai la coupe sûre, Et s'il me faut, à moi, bien des coups de filet. Pour pêcher mon fromage au fond de votre lait.
Un! et deux !... Mais avant la fin de la journée. J'ai de ma chambre encor à faire la tournée Pour saler chaque pièce en me bien dépêchant. El cela, jusqu'au jour où viendra le marchand.
Ce jour-là. les éclis pleii\ent stir la balance Que les intéressés regardent en silence. Le fromage en tonneaux se met à \o\a Après quoi chacun songe à me bien L'obcrger
Je sois vrai Fribourgeois du pays de Gruyères Où les vaches, la nuit, dorment dans les bruyères Los paysans d'ici m'ont voulu pour fruitier. El je trouve, ma loi. ipic c'est un bon métier.