JEUNESSE
Celte nuit je rêvais. fuis-jc taire autre chose? Hélas! quand tout bonheur a pour nous porte close, Rêver n'est pas sans quelque amère volupté; C'est autant qu'on rabat de la réalité.
Je rêvais donc. La nuit, lorsque parfois mon âme S'aventure ainsi, comme un grand chevreuil qui brame, A franchir les fossés de sa morne prison, Trouve-t-elle jamais si splendide horizon,
Escarpement si brusque, ou si profond abîme. Qui la puisse arrêter dans son élan sublime ? Comme elle est radieuse alors et belle à voir, Et tière d'être libre et fière de pouvoir,
Ne fût-ce qu'en rêvant, la pauvre prisonnière. Se laisser être heureuse une heure à sa manière ! Plus de contrainte, plus d'importuns qui font peur, Plus de sourds désespoirs sous le rire trompeur,
Plus de haine qui rouge ci plus de sô'nïurc eïïvîé,
Mais le grand soleil cliaud sur le front, mais la vie. .Mais l'espoir dans les yeux, mais clans le cœur l'amour;
Les extases la nuit, les extases le. jour '
Mais deux mains qu'on lient là dans lés' siennes pressées, Mais t'ectiangc muet de toutes nos pensées, Mais le bonheur à deux, comme à deux les douleurs ; Et les beaux livres neufs, et les verset les fleurs,
lit les eliants... cercle immense. 6ù notre âme tournoie Tandis que le regard dans le regard se noie, Et tous ces mille riens qu'on donne et qu'on reçoit. Sans les compter" jamais et sans songera soi.
L'amour ! Oui, qu'on oublie ou bien qu'on s'en souvienne. C'est toujours, toujours là qu'il faut qu'on en revienne. Voilà toujours le mol qui. suave ou moqueur, Connue un liège sur l'eau revient sur notre cœur :
Mol sacré' par lequel l'homme se divinise. Mot toujours jeune et beau quand le reste agonise. Bien suprême qu'hélas ! pour le moins regretter. L'on prend en pitié quand l'âge \ient nous l'ôter.
Belle couronne d'or qu'au front Dieu nous enlace, L'amour remplace tout- et rien ne le remplace...
Puis vient le complément après la floraison, Une splendeur nouvelle envahit la maison,
Et sur le seuil paraît une enfant blanche et rose, Taquinant un vieux chien paresseux et morose, Une enfant, notre amour, notre vie ; une enfant Qu'après neuf mois d'attente, un jour, tout triomphant
L'on reçut dans ses bras, et qu'on admire ensemble En se disant : — Vois donc comme elle te ressemble ! Bel ange au front de neige, aux lèvres de carmin, Dont on lisse, en rêvant, les cheveux de la main,
Et qui toujours, après la leçon sérieuse,
Sent deux baisers s'unir sur sa bouche rieuse...
Oh ! oui, j'ai bien longtemps, dans mon cœur ingénu,
Couvé ces rêves-là, puis le froid est venu...
Le givre maintenant, sous ses paillettes blanches, Les enveloppe ainsi qu'un arbre aux mille branches L'arbre retrouvera ses feuilles vertes ; mais, Pour moi, le doux printemps verdira-t-il jamais?
GHANT D'AMOUR,
Vous riiez loulc jeune et déjà rondelette. D'un ruban vous saviez vous faire une toilette: Avec vos grands veux clairs et vos cheveux flottants. Pour luxe vous aviez le luxe du printemps.
Un marmot près de vous trébucha dans la rue. Avant qu'il fût tombé., vous étiez accourue. Avec un cri si pur et si peu combiné, Qu'à ce cri, moi passant, je me suis retourné.
Et je nous vis alors, petite mère en berbe, Pour la première fois, vraiment, mais si superbe De trouble caressant que, sans autre façon, L'amour en moi chanta sa première chanson.
' L'amour! V' pensez- vous? — .1 \ pensais, belle dame. Mais avec tant de joie et tant de candeur d'âme, Que, depuis votre histoire avec ledit marmot, Je n'ai plus songé même avons en souffler mot.
Oui, Madame, j'aimais. Mais qui donc? Bah ! qu'importe ? J'aimais avec le feu que cet âge comporte, En proclamant l'amour par le ciel inventé Tout exprès pour les cœurs de bonne volonté.
De l'amour donc alors, j'en avais à revendre... — Vous êtes singulier... — Je ne puis m'en défendre ; Si vous y tenez même, et pour couper au court, J'avouerai que j'aimais avant tout mon amour.
Avec l'amour au cœur, on marche dans la vie Sans masque, sans effroi, sans morgue, sans envie, En vouant au devoir ses plus constants efforts, Car, pour s'alimenter, on a le pain des forts.
Avec l'amour au cœur, chétive créature, On se sent grand au sein de l'immense nature, Sûr qu'au sommet de tout l'amour doit y percher, Comme le coq qui perche au sommet du clocher.
Avec l'amour au cœur, on sait, en toutes choses, Remonter vaillamment des effets à leurs causes, Et quand un furibond s'apprête à tout damner, Carrément on lui dit : — Mieux vaudrait pardonner
Avec l'amour au cœur, si fort qu'on en pâtisse, On affirme gaîment son droit et la justice,