L'ENTERREMENT
Le père et les enfants pleurent à la cuisine.
— A quel propos ? Passez dans la chambre voisine,
Et, ce que vous verrez bientôt vous l'apprendra.
Sur deux chaises de bois que recouvre un grand drap,
Un grand drap mortuaire avec des larmes blanches, La pauvre mère est là, clouée en quelques planches. Quatre cierges autour brûlent maussadement, Et la cloche se met à sonner brusquement.
Etrangers aux douleurs de c^ jour lamentable, Les bestiaux en paix déjeunent dans l'établc; Le cochon, dans son auge, en voracc ingénu. Barbolte comme si rien n'était survenu.
Dans le jardin, les fleurs, les choux cl les arbustes Se carrent au soleil, tranquilles et robustes. Les abeilles, dans l'air, quoiqu'il soit grand matin, Tourbillonnent déjà couverics de butin.
Les poules, coq en tête, et la queue en bannière. Piaillent en picorant le long de quelque ornière; Les pinsons, dans des trous de pommiers vermoulus, Apportent la becquée à leurs petits goulus.
La cloche, cependant, comme une écervelée, Lance toujours son glas à travers la vallée ; Mais, avant de partir, les voisins, quoiqu'on deuil, A leurs bêtes encor vont donner un coup-d'œil.
Voici venir pourtant le monde dans la plaine, La maison tout à l'heure en sera toute pleine. Le curé, le régent et les enfants de chœur Entrent en récitant leurs antiennes par cœur.
On relève les coins du drap noir qui recouvre La défunte: après quoi l'assistance s'entr'ouvre. La grande croix d'argent s'incline pour sortir, Et les gens deux à deux s'apprêtent à partir.
— Pauvre femme ! dit l'un, la semaine passée, Elle venait encor chez nous toute empressée ;
Et maintenant, fini! — C'est vrai, niais que fera Son homme à présent ? — Psit ! il se remariera.
— C'est probable. Eli ! vois donc quelle superbe avoine Il a là dans son champ, le père Pierre-Antoine-
— Et ce blé de Jean-Claude ! El cette orge à Clément ; S'il Tait chaud, tout cela va irrainer joliment.
— Pauvre femme! elle était trop faible de poitrine! C'est ce qui la rendait par moment si chagrine.
— C'est probable. En effet, qui n'a pas la santé Ne saurait être gai. — C'est bien la vérité !
— A propos ! n'a-t-il pas vendu sa grosse vache Au boucher, Pierre-Antoine?— Eh! non ; pas que je saclie,
— C'est une hère bête. Ah ! ça, sais-tu combien
Il en veut ? —Vingt louis. — Bah ! Mais elle les vaut bien.
Pourtant Ue gens l'église aujourd'hui semble étroite. Les femmes vont à gauche et les hommes à droite, Puis, le moment d'après, voilà la messe en train, Et tous les gros bonnets qui braillent au lutrin.
A l'offrande, chacun va baiser la relique, En mettant dans le plat son sou mélancolique ; Puis, Monsieur le curé, d'un air digne et fervent, Fait le tour du cercueil, l'encensoir en avant.
La fosse, à quelques pas. attend au cimetière ;
On y descend la morte, et l'assistance entière
L'asperge d'eau bénite avant de s'en aller...
Puis, la fosse, à bruit sourd, commence à se combler.
Et chacun au galop retourne à sa routine; Chacun va retrouver sa veste de ratine, Et remettre au buffet son bel habit'de drap, Sans penser qu'à la fin, son tour aussi viendra.