LA TAXTE AUX TACHES
C'est dimanche demain, il faut aller à l'herbe; Le temps pourrait changer, quoiqu'il semble superbe. Chaque fois (pie la lune arrive à ses quartiers, Comme aujourd'hui, le temps change assez volontiers.
Riez tout votre soûl, vaniteuses bravaches,
Que m'importe ! Eh bien oui, je suis la tante aux vaches.
Je ne mets pas ma gloire à de jolis bonnets,
Moi, comme tant de gens bavards que je connais.
Ma gloire, je la mets à tenir monétable Toujours aussi coquette et propre qu'une table, Avec litière fraîche, atin que le bétail N'en sorte pas hideux comme un épouvanlail.
>îa gloire, ;'e la mets à n'être pas trop gauche, Quand il faut qu'au verger pour mes bêtes je fauche [In paquet de bon trèfle, et, sans trop me flatter, D'un coup de faux je crois assez bien m'acqiiilter.
Ma gloire, je la mets à me sentir certaine, Qu'en rentrant du travail, ou bien de la fontaine, Mes bêtes dans h crèche, ont toujours bien à point, Leur lèchi'i' où le sel surtout w: manque point.
Ma gloire, je la mets à rester ia maiiressc Du village, pour tordre en belle et forte tresse Notre fumier là-bas, auquel, atout moment. J'entends les étrangers faire leur compliment.
Par le monde, voici déjà longtemps que j'erre ; Tout enfant l'on me mit au loin comme bergère. Gagnant ainsi par an, à courir les halliers, Dix: écus, sans compte!1 deux paires de souliers.
Avec mes bêtes donc, j'étais là confinée,
Par les champs; tout le long de la sainte journée,
Et près d'elles, la nuit, dans l'alcôve en sapin.
Je dormais en rongeant mon morceau de vieux pain.
Comment ne pas aimer, à la longue, des bêtes. Près desquelles ainsi sans relâche vous êtes. Et que les gens pour vous, si pauvre, n'ont d'ailleurs Que des regards toujours menaçants et railleurs ?
Aujourd'hui, bien qu'étant d'un âge assez notable,
Je n'en couche pas moins, comme alors, dans l'élablc.
Au bruit que fait souvent, en tirant son licou, Uns vache qui rêve ou se gratte le cou.
L'hiver, pas n'est besoin non plus qu'on s'ingénie, Pour avoir chaud, avec pareille compagnie ; Car comment ressentir le froid, quand dix museaux Sont là, soufflant le feu par leurs larges naseaux.
Que l'une soit malade ou bien qu'une autre vêle, Ce qui très-rarement, c'est vrai, se renouvelle, C'est moi qui veille au grain ; je suis faite au métier, Et l'on recourt à moi. dans le village entier.
J'aime bien les grands bœufs aux cornes retroussées, Quand ces bêtes, le soir, s'en viennent harassées, Oui, j'éprouve un plaisir extrême à soulager Leur front du joug, afin qu'elles puissent manger.
Mais quand je tiens le pis d'une bonne laitière, Et que je pense ensuite à l'écurie entière, Je ne puis m'empêcher de calculer aussi Quel profil net et clair cela rapporte ici.
Ce sont d'abord les veaux, qu'au bout d'une semaine, Le boucher sur son char, les pieds liés, emmène; Puis le lait, le fromage et le beau beurre frais, Qui, du ménage couvre à peu près tous les frais.
Aux herbes du printemps, aux herbes de l'automne, Comme c'est beau du beurre en livre qu'on festonne. Et qu'on porte au marché dans un beau linge blanc. Ouais ! tenez, l'eau m'en vient à la bouche en parlant !
On a beau dire, allez ; lorsque son écurie Lui manque, un paysan est bien en pénurie; A travailler ses champs, il a beau s'escrimer, On ne récolte rien quand on ne peut fumer.