‹ PoésiesChapitre 27 sur 45 · LE MARCHAND DE PANIERS · texte numérisé non relu

LE MARCHAND DE PANIERS

Les pieds nus, les cheveux au vent, la face blèmc, Le voici, le marchand de paniers de Bohème. Celle-ci, c'est ma femme, et je crois, Dieu merci, Que ces douze marmots sont bien les miens aussi.

C'est étonnant, sitôt qu'on n'a ni sou ni maille, Comme sur vous, de suite, il pleut de la marmaille... Tous les ans mon troupeau compte un nouveau-venu, Mais aussi n'avons-nous pas d'autre revenu.

Dans les commencements, ma femme, à la mamelle, En avait toujours un; l'on en voit peu comme elle; Sans compter deux ou trois, emballés sur le dos, Pendant que je portais, moi, les autres fardeaux.

Mais enfin, quand je vis que plus rien ne l'arrête, Je lis, un beau matin, l'achat d'une charrette, Avec un chien galeux par les chemins volé, Et notre train dès lors est un peu mieux allé.

Celte charrette, avec sa bâche hospitalière, Devint donc le réduit de notre fourmilière, Et quand la bête allait défaillir en chemin, A rechange, on l'aidait d'un petit coup de main.

Plus tard, le chien trop vieux fit place à cette rosse, A qui les coups de fouet servent de coups de brosse, Et qui, sans plus coûter, tirant un peu plus fort, Traîne gens et paniers sans ombre de renfort.

Notre état est commode en fait de fourniture,

Car, pour m'en assortir, j'ai toute la nature,

Tous ces vieux saules creux qui, le long des ruisseaux,

Croisent leur chevelure en si jolis berceaux.

Quand la provision d'osiers est terminée,

Il faut nous voir alors, par une matinée

De printemps les racler sur nos maigres genoux,

Pendant que les oiseaux chantent autour de nous,

Oui, des milliers d'oiseaux, folle et joyeuse engeance, Qui semblent avec nous lutter de diligence, A tresser leurs doux nids d'amour dans les buissons, En voyant les paniers si frais que nous tressons.

Ces paniers, dans lesquels les vigneronnes brunes S'en vont vendre au marché leurs pêches et leurs prunes,

Et les filles de ferme, au temps de la moisson, Porter au champ la soupe aux gens de la maison.

La nuit, pour lit commun nous avons notre paille Sous la bâche ; et le jour, pour nous mettre en ripaille, Quelques pommes de terre ou semblables morceaux, Dont pour nous un brave homme a privé ses pourceaux.

Et tout çà n'est pas cher à cuire, ma parole ; Au bout d'un échalas l'on pend la casserole.. Puis on laisse le feu flamber au gré du vent, Au risque de tout voir dégringoler souvent.

Lorsque vient la saison des fruits et des vendanges. C'est alors qu'on en fait des ripailles étranges, En narguant toute loi contre les maraudeurs, Au nez de la police et des gardes rôdeurs.

Quant à l'habillement, voici comme on procède ; Ma femme, à grands points, coud les drilles qu'on lui cède, Et bâtit de la sorte un droguet d'arlequin Qu'on rapièce toujours... Je ne suis pas faquin.

Avec cela, jamais vestige de chaussure; Et pour n'en pas user, c'est bien, je vous assure, Le bon moyen; d'ailleurs, à courir monts et vaux, Les pieds deviennent durs comme ceux des chevaux.

Né dans quelque fossé de quelque grande route, Y mourir n'est donc pas chose que je redoute ; L'on meurt comme l'on vit; moi, ma femme et les miens, Nous mourrons, j'en suis sûr, en vrais Bohémiens.

Pourtant, quand je me dis, en voyant une ferme : — Quel paisible bonheur cette maison renferme, Et ce bonheur jamais tu ne peux l'espérer !... De moi mille fureurs me semblent s'emparer.

Bah ! fumons une pipe, et vogue la galère ! A quoi sert, après tout, de se mettre en colère ? Pour s'en tirer un jour, mes héritiers feront Comme aura fait leur père, hélas 1 ce qu'ils pourront !

LE YIGXERON.

Holà hé! la voici, la joyeuse vendange! Chacun a radoubé ses tonneaux en vidange ; Les pampres des coteaux commencent à jaunir, Dépêchons-nous, enfants, car le froid va venir.

Tirer la langue,, hélas ! tant que dure Tannée, Du pauvre vigneron, voilà la destinée, Trop heureux quand encor les frimas assassins Lui laissent en repos vendanger ses raisins.

Oui, ces petits raisins, oui, cette chère graine, En l'honneur de laquelle il faut pourtant qu'il traîne Une si lourde vie et de si lourds fardeaux, La pioche à la main, la hotte sur le dos.

L'hiver, quand par les bois la neige s'amoncelle, Malgré les forestiers dont redouble le zèle, Au risque de l'amende et des cachots, hélas ! Il faut qu'il aille, lui, faire ses échalas...

Et quand il est rentré chez lui, tout hors d'haleine, N'ayant pour vêtement que son tricot de laine, Près du fourneau de fonte où flambe le sarment, Il faut qu'il les aiguise encore, et lestement ;

Car même alors, il tremble encor qu'on ne surprenne, Parmi les coudriers, quelques pousses de frêne ; Aussi n'a-t-il vraiment ni trêve ni repos, Que sa serpe, à ses pieds, n'ait jonché de copeaux

Le vieux tronc d'aiguiseur qui devient son enclume ; Pendant que la mat mite à côté de lui fume, Et semble ainsi vouloir se mettre à l'unisson Des coups de serpe, avant d'entonner sa chanson.

Rude corvée, encor de bien d'autres suivie ; Il faut tirer les vins, puis faire l'eau-de-vie, Et, près de l'alambic, ainsi passer en blanc, Bien des nuits, l'œil toujours alerte et vigilant.

Qu'alors fonde la neige, ou viennent les gelées, Et l'on remonte à dos les terres dévalées, Puis on creuse, à grands coups de bêche et de fossoir, Les trous où les replants viendront bientôt s'asseoir.

Pour la vigne alors, c'est la saison de la taille; Le sol se jonche au loin, comme un champ de bataille,

De bourgeons superflus, de vieux troncs impotents. (Ju'on emballe en fagots, car ils ont t'ait leur temps.

Puis, le sarment «le choix que la cisaille oublie. Sur l'échalas tout neuf, en archets, se replie, Avec un nœud d'osier jaune, sans compliment. En lui laissant pleurer sa sève librement.

Puis, avec le printemps, arrive la poussée; C'est le temps des labours pour la terre froissée. Et, dès le point du jour, jusqu'au soleil couchant, Le vigneron tient coup, des deux mains piochant :

Les bras nus, le gosier sec et les reins en h Heureux quand, dans un coin, il peut, à l'hivern Tortiller à midi la croûte qui l'attend, Et s'endormir après, sous sa veste, m instant.

Plus heureux quand alors, dans sa gourde coquette. A défaut de vin pur, il a de la piquette, Pour ce pauvre gosier dont va se tiémoussant La luette, aux glouglous du meuble bienfaisant.

Mais bientôt la fouillée à tel point surabonde, nue le soleil, dessous cette nappe profonde, Ne peut plus retrouver, malgré tous ses efforts. Ces raisins si petits qu'il voudrait rendre forts !

Au profit de la chèvre alors on les élague, Ces rejets sous lesquels, sans vergogne, divagu e L'herbe que l'on rebine, et bientôt les chaleurs Font, de la vigne entière, un océan de Heurs.

Dès lors, par-ci par là, qu'il tasse un peu de pluie, Pourvu qu'un beau soleil au même instant l'essuie : Pas de grêle en juillet, pas de glace en avril, Qui vienne brusquement tout remettre en péril...

Et le vigneron peut, quand arrive l'automne, Apprêter sa futaille et recerclcr sa tonne. Car si Dieu continue à le bien protéger, Peut-être qu'il aura peine à tout héberger.

Pour la récolte enfin viennent les montagnonnes, Des avale-tout-cru, qui, des grappes mignonnes, Pour le maître, n'ont l'air d'un peu se souvenir, Que quand leur ventre, hélas ! n'en peut plus contenir

Le maître cependant reste au bas de la vigne, A battre ses raisins d'un air noble et digne ; Tout tier quand, aux doux fruits de sucre salures, Il voit les guêpes mordre ainsi que les curés.

Car, à sa fille alors, il pourra d'aventure Lâcher quelque bonnet à riche garniture,

Payer le percepteur, et, pour la Saint Vernier, Saigner un cochon moins maigre que l'an dernier.

Ohl vous ne savez pas, vous autres gens du monde, Quand le vin des bons crûs sur vos tables abonde, Que dans cette bouteille au ventre lisse et rond, Vous buvez les sueurs du pauvre vigneron.

Et que lui, bien souvent, soit dit sans vous déplaire, Quand vous buvez du vin, ne boit que de l'eau claire; Heureux si la régie encore, à ce propos, Ne trouve pas matière à deux ou trois impôts.

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