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GRANDES EAUX

Sur les coteaux boisés mugit, au vent d'automne,

Une incessante voix lugubre et monotone

Comme le bruit que fait la marée en montant.

Les grands arbres n'ont plus de feuilles, et pourtant,

En haut des peupliers des touffes obstinées Sont encor là, malgré les froides matinées, Faisant tous leurs efforts pour ne pas trop jaunir ; Mais contre un vent pareil plus moyen d'y tenir.

Comme de grands oiseaux au moment de la passe, Les nuages gonflés se suivent dans l'espace, Puis la tempête pousse un dernier hurlement, Et l'averse à grands flots tombe du firmament.

Dans ces convulsions à travers la vallée, Les arbres vont tordant leur cime échevelée ; Les girouettes font d'horribles soubresauts, ' Les gouttières partout dégorgent à pleins seaux.

Au levant, au couchant, sans trêve et sans entr'actes. Le ciel laisse couler toutes ses cataractes. Et quand on croit un peu que cela va passer, Il advient que toujours c'est à recommencer.

Les rafales de pluie incessamment accrues, En jaunâtres torrents convertissent les rues, Puis la rivière, ainsi qu'un farouche étalon, Franchit sa berge et court au large du vallon.

En sentant autour d'eux ces vagues en folie, Les vieux cerisiers, pris d'âpre mélancolie, Semblent pleurer les fleurs de la belle saison, Qui jadis, à leurs pieds, tapissaient le gazon.

Au milieu du courant dévoyé, quelques saules, Tout surpris de se voir baignés jusqu'aux épaules, Lèvent en l'air leurs bras éraillés et trop courts, Gomme des naufragés appelant au secours.

Sur le pont, les passants précipitent leur marche, Tremblant déjà d'en voir bientôt tomber une arche, Au choc impétueux des grands sapins flottants, Qui, comme des béliers, le heurtent par instants.

Les rouliers, obligés d'avancer sans relâche. Accroupis à l'étroit, grelottent sous leur bâche,

En laissant librement leurs chevaux fatigués Patauger au milieu des flaques et des gués.

L'écluse du moulin, perdue au sein des vagues, Ne se devine plus qu'à des indices vagues, Et la tête aussitôt tourne au présomptueux Qui s'amuse à compter ces flots tumultueux.

L'averse va son train toujours plus intrépide ; La masse d'eau grandit, plus large et plus rapide ; Aussi, dans le village, est-ce à qui le premier Endiguera bien haut ses portes de fumier.

Au vacarme des eaux, l'on entend, des étables, S'exhaler sourdement des plaintes lamentables, Tandis que, sans mot dire, alertes et matois, Les chats vont se blottir bonnement sous les toits.

L'épicier de l'endroit, inquiet de son lucre, Aux chambres du premier monte ses pains de sucre Et sa femme, à moitié folle, jusqu'au grenier, Traîne son matelas et son petit dernier.

Dans les caves, malgré toutes les barricades, Les eaux fangeuses vont ruisseler en cascades : Le cochon dans sa hutte, ébahi de nager, Se dit : — Qui viendra donc d'ici me dégager ?

Et sur tout ce chaos qui uiugil et clapote, La nuit lugubre tombe, et la lune capote Jette timidement un regard de travers, Dès qu'elle trouve deux nuages enlr'ouverts.

Et pendant que chacun là-bas est en alarmes. Le pêcheur lui. du moins, sans crainte des gendarmes. Dans les plus beaux remous lance son épervier, Qui chaque fois en sort plein comme d'un vivier.

Et truites et goujons, pressentant la friture. Pleurent dans le baquet leur piteuse aventure, Ahuris que, quand tout est dans l'eau jusqu'au cou, Pour eux seuls elle vienne à manquer tout-à-coup.

Enfin cesse la pluie, et sous la voûte sombre Du ciel toujours voilé de nuages sans nombre. On n'entend plus, si bien on fasse attention, On n'entend plus gronder que l'inondation.

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