SOUVENIR
Plus ne vous souvient- il, ô douce créature!
Des fraises qu'on allait cueillant à l'aventure ;
En chantant, parfois juste et parfois de travers,
Le long de nos grands bois aux grands ombrages verts ?
Plus ne vous souvient-il, au chapeau des faneuses, Des rubans attachés par boucles floconneuses, Et du faucheur qui vient, sur le palier, s'asseoir Pour battre, à coups égaux, sa faux blanche, le soir ?
Plus ne vous souvient-il, des rondes dans la grange, Où chacun posément sur deux lignes se range, Pendant que les grands bœufs au poil luisant et roux, S'étonnent dans l'étable et guettent par les trous ?
Plus ne vous souvient-il, dans les avoines mûres, Pleines de nids d'oiseaux et de vagues murmures.
De ces blucts si frais, en touffe rassemblés, Et des coquelicots tout rouges, dans les blés ?
Plus ne vous souvient-il, du bassin, sous la tille. Où l'eau de la fontaine à gros bouillons pétille, Pour descendre aussitôt, d'un bout, dans l'abreuvoir. Et de l'autre, plus bas, dans l'auge du lavoir ?
Plus ne vous souvient-il, des luxes de ripaille Que se lâchent, au nez des mannequins de paille. Ces beaux chardonnerets d'écarlate coiffés, Qui dévorent le chanvre en vauriens fieffés ?
Plus ne vous souvient-il, des voisins et voisines, Qui s'assemblent autour du feu dans les cuisines Pour tiller, en jasant, au bruit si répété Des chenevottes qui volent de tout côté ?
Plus ne vous souvient-il, quand arrive l'automne, Du peigneur qui reprend son métier monotone, Et tape sur son peigne, à coups secs et nerveux, Comme des femmes qui se tiendraient aux cheveux ?
Plus ne vous souvient-il, quand l'hiver se dégonfle, De la chambre commune où le poêle ronfle.
En faisant transpirer les gens et les carreaux, Qui fondent en sueurs comme de vrais blaireaux f
Plus ne vous souvient-il, à l'horizon qui fume, Du grand soleil, là-bas, se couchant dans la brume, Et de ces belles nuits qui suivent les beaux jours ? Pour moi, je vous le jure, il m'en souvient toujours.