LA VEILLÉE
Les sept heures du soir sonnent à la paroisse, La neige, par le vent chassée avec angoisse, Aux vitres de la ferme, en épais tourbillons, Crépite comme im nid de frileux papillons.
La soupe est avalée ; écuelles et cuillères Ont repris au dressoir leurs places familières. Chacun se coupe encor un bon morceau de pain. Puis la miche retourne au buffet de sapin.
Mais aussi quelle soupe épaisse et salutaire !
Des raves, des choux blancs et des pommes de terre,
Dans toute la chambrée exhalant un fumet
A faire envie au plus voluptueux gourmet.
La lampe tire enfin, seule au bout de la table, Une langue de feu tout-à-fait respectable. Le poêle plein de bois, dans son grand tuyau rond, Ronfle comme un matou qui ferait le ronron.
La mère, à son rouet, file à bobine pleine, Pour en faire un droguet de ménage, la laine Qu'elle a tondue au dos de ses vieilles brebis, Ou rafistole un peu quelques mauvais habits.
Les lunettes au nez, la complaisante aïeule Remmaille le premier tricot de sa filleule, Tandis que, le gésier sitôt plein, le marmot Se couche sur la table et ne dit plus un mot.
La grande sœur, alerte et proprettement mise. Coud, auprès de la lampe, une belle chemise, Et tend parfois l'oreille, avec un soubresaut... La belle enfant, sans doute, en est à son trousseau.
Le père, peu sujet au péché d'incurie, Sa lanterne à la main, rentre de l'écurie. Où tout rumine en paix, ce qui le rend certain De n'être plus troublé jusqu'à demain matin.
A peine est-il assis qu'en sabots pleins de neige Entre, comme entrerait un cheval au manège, Un beau joyeux gaillard, à l'œil vif, au teint clair, Qu'on attendait fort bien, mais sans en avoir l'air.
Devant le poêle, il plante aussi son escabelle, En saluant d'un mot les parents et la belle :
— « Bonsoir ! Ouais ! Quelle neige etquel horrible vent ! C'est vraiment à ne pas mettre un chien là-devant.
— Un chien! non. Mais toi, si! qu'il parait.— Ho I qu'importe, Tenez, maman, voilà des pommes que j'apporte, Pour qu'aux vôtres l'on puisse un peu les comparer. Voyons si de ma poche on pourra les tirer.
Tiens, donne celle-là, petite, à la grand'mère. C'est de notre pommier, là-bas, vers. chez le maire ; Vous savez. Et vous donc, Jeannette, puis-je aussi Vous offrir, pour goûter, cette superbe-ci ?
Eh bien, père, bat-on ce soir un peu les cartes ? Mais alors, de la lampe, il faut que tu t'écartes, Bambin ; c'est moi qui vais te mettre au lit ; attends ! Les poules de ton âge y sont depuis longtemps.
Et de rêves dorés qui l'assaillaient en masse, L'enfant s'éveille, avec une affreuse grimace, Surtout, quand, par prudence, avant de remballer, Sur le pot, en chemise, on prétend l'installer.
Dès qu'elle sent ses yeux se remplir de poussière, La fdlette, elle aussi, commence sa prière, Avec de longs Pater cent fois dits et redits, A l'adresse de tous les saints du Paradis.
Si bien que l'on se trouve au chaud, la bienséance Exige cependant qu'on lève la séance.
A bout d'huile la lampe expire, pour laisser, Qui voudra, dirait-on, librement s'embrasser.
Dans cette obscurité complaisante et discrète, On cherche tant, qu'enfin on rejoint la burette... On rallume la lampe, on se serre la main, Et chacun, dans son lit, s'en va chercher demain.
VEUUGE.
Morte ! Quoi, pour toujours morte, ma pauvre femme ! Le soleil de ma vie et l'âme de mon âme... Quoi, morte après vingt ans de si parfait accord ! Non ! C'est plus fort que moi ; j'en veux douter encor.
Mourir à quarante ans ! Mais est-ce bien possible ! Quand notre vie allait devenir si paisible, Après tant de travail, de peines et d'efforis. Une fois nos enfants devenus grands et forts.
Nos enfants ! Voilà donc qu'ils n'auront plus de mère ' Mais vraiment, ce serait une ironie amère ! Mais le malheur est donc sans pitié, pour oser, Sous tant de désespoirs à la fois m'écraser.
La Providence est là. Qu'est-ce que cela prouve ? Quand une mère est morte, est-ce qu'on la retrouve ? Si le bon Dieu voulait si bien nous secourir, Que ne l'empêchait-il tout d'abord de mourir ?
Être morte ! Ne plus voir ni ne plus entendre ! Ne plus rien sentir même, et se laisser étendre Dans cet affreux cercueil sans faire un mouvement. Oh ! c'est vous torturer par trop cruellement.
Désormais que faut-il que je fasse sans elle? L'union des époux n'est donc pas éternelle, Comme, en nous mariant, le curé l'avait dit ? Quel crime ai-je donc fait pour être ainsi maudit ?
A la noce, elle était si gaie et si vaillante ! Notre bourse n'était pourtant pas très-brillante : Mais qu'importait alors à nos cœurs palpitants? Nous avions notre amour, nous avions nos vingt ans.
A vingt ans rien n'effraie. A vingt ans l'on travaille, A vingt ans l'on sourit à tout, vaille que vaille, Et l'on va devant soi, sans même se douter Que jamais l'avenir puisse être à redouter.
Avoir sa femme à soi qui vous dit : — Je suis tienne ! Qui seule est votre force et veut qu'on la soutienne ! Sentir qu'on était deux et qu'on ne fait plus qu'un ! A ce bonheur, tâchez d'en comparer aucun.
Et c'est à ce bonheur qu'il faut que je renonce !
Ah! dans mon cœur, ce mot comme un couteau s'enfonce.
Quoi ! Ne la revoir plus, cette ange que j'aimais Si fort ! Non ! ni ce soir, ni demain, ni jamais !
Et moi qui remettais à plus tard, ô folie ! De te prouver combien mon âme était remplie, Pour toi, de saint respect et d'adoration... El ce plus tard n'est plus à ma discrétion...
En ménage, l'on a parfois des bouderies, Des mots, de petits riens, dont les âmes aigries Par les tracas du jour se font un gros tourment.. Qui ne s'explique-t-on toujours sur le moment !
C'est un malentendu. Peut-être pour s'entendre, Suffirait-il d'un mot. Mais non, l'on veut attendre ; L'un se croit obligé de mettre l'autre au pas, Et l'on oublie ainsi que la mort n'attend pas.
Pourquoi donc, contre soi, mettre les apparences ? Le hasard est-il donc si chiche de souffrances, Qu'on y supplée, avec un tel acharnement, Bien qu'au fond de son cœur, on s'aime éperdùment ?
S'aimer ! Qu'est-ce, à vingt ans ? Un caprice frivole Qui, d'ordinaire, au gré du moindre vent s'envole. Quelques larmes parfois se mettent à couler, Mais on parvient toujours vite à se consoler.
Qui me consolera, moi sitôt solitaire ? Va, pauvre chère qui reposes dans la terre, Laisse-les débiter leurs grands mots superflus, A notre âge, plus rien ne nous console plus.
A notre âge, la plaie est à jamais mortelle, A notre âge on dirait que l'on nous écartèle Quand la mort vient ainsi du cœur nous arracher Notre trésor le plus suave et le plus cher.
Et pourtant, ces enfants que ton âme éperdue Cherchait encor, à l'heure où nous t'avons perdue, Ils n'ont plus, je le sais, que mon bras pour soutien Ah ! comment mon amour leur vaudra-t-il le tien 9
POTJPET.
Comme ils sont beaux à voir, groupés à l'aventure. Ces effets contrastés de splendide nature, Que déroule partout, au regard enchanté, Comme un royal écrin. notre Franche-Comté!
Pays des grands rochers, pays des grandes plaines Et des sources coulant d'emblée à rives pleines ; Pays des vrais savants, des nobles songe-creux, Des robustes soldats et des vins généreux.
A nous tous ces vallons, brillants palais de fées, Où le vent libre et frais souffle à grandes bouffées, A nous tous ces coteaux tendus de verts tapis, Moelleux velours formé de pampres accroupis...
A nous tous ces torrents dont d'abord on s'effraie, Puis, qui vont s'endormir derrière une oseraie, A nous ces vieux sapins, famille de géants, Pleins d'herbes, de murmure et d'oiseaux fainéants.
El les Alpes, toujours, comme des nonnes blanches, Drapant au loin là-bas, leur manteau d'avalanches ! Et les chalets au bord des glaciers suspendus, Et les sentiers étroits dans les neiges perdus.
Et le pâtre qui vient, sans qu'on la lui demande, Égrainer à vos pieds sa roulade allemande, Les Alpes ! Et, plus près, dans les cieux bleuissants, Le Jura bigarré de troupeaux mugissants.
Et notre vieux Poupet, tel qu'un pâtre de Brie, Sur son coude appuyé près de sa bergerie, Recomptant, aussitôt qu'un peu de jour a lui, Son Salins qui, là-bas, s'allonge devant lui,
A travers vignes, champs, ravines convulsées, Que l'on prendrait, en mer, pour des vagues glacées Par l'hiver, sous le coup d'horribles ouragans ; Cahos d'où nos deux forts surgissent arrogants...
Poupet qui, par dessus les collines, renvoie Ses salutations au Mont-Blanc de Savoie, Sans trop s'inquiéter de monticules nains, Car il est aussi, lui, frère des Apennins.
Poupet, oui, c'est à lui qu'au loin tout se rallie... Tenez, voilà Cicon, Haute-Pierre et la Flie,
Puis Mont-Mahoux couvant du regard Fons-Lizon. Les Vosges sont là-bas, derrière l'horizon.
Là-bas c'est la Bourgogne et le clocher de Dôle. Là-bas c'est Nozeroy, le Mont-Dore et la Dôle ; Le Larmont, le Suchet, le Rizoux ; tous grands monts Qui se passent entre eux, pendant que nous dormons.
Leur qui vive sacré, comme des sentinelles, Et dressent au matin leurs cimes éternelles En échangeant sous cape un clin-d'œil souriant. Sitôt qu'une lueur pointillé à l'Orient.