RÉPONSE
En vérité, mon cher, tu parles comme un livre, Je suis parfois assez d'avis qu'on me délivre Des soupirs de ce vieux qui te rend furibond ; Mais, c'est égal, les vieux ont quelquefois du bon.
Un homme à tête chauve en est plus respectable, Sans compter qu'il jouit d'un mérite notable : Avec lui, pas moyen de se prendre aux cheveux. Et c'est précisément aussi ce que je veux.
D'avance, un mari jeune est toujours, à l'entendre, Tout ce qu'on pourra voir de plus doux, de plus tendre, Puis ensuite, il devient d'un tout autre acabit ; C'est au porter qu'on voit ce que vaut un habit.
Quand la lune de miel est une fois passée, Voilà la pauvre femme à peu près délaissée ; Puis arrive un troupeau de marmots polissons Qui la font endèver de toutes les façons.
Et pendant ce temps-là, monsieur est à l'auberge, Qui fait le joli cœur, qui boit, qui se goberge. Si j'en parle d'un ton si sûr et si savant, C'est que cela se voit partout, bien trop souvent.
Avec un mari vieux, rien de pareil n'arrive. L'amour auprès de vous, calme et soumis le rive, Rempli de petits soins dont on est tout surpris, Et qui prouvent combien il est toujours épris.
Un mari vieux jamais ne dira : — Je t'ordonne ! Au contraire, c'est lui qui veut qu'on lui pardonne, Quand on lui fait un trait, ou qu'il s'est arrogé Le droit de dire un mot sans être interrogé.
Voilà, mon cher, comment se t'ont les bons ménages. En est-ce un de ceux-là, dis, que tu me ménages? Songes-y bien, tandis qu'il en est encor temps, Parce que, vois-tu, j'entends et je prétends...
J'entends ne pas rester toujours simple fermière. Du village je veux devenir la première. Je veux être mairesse. A celui qui m'aura, La charge d'y pour, oir aussitôt qu'il pourra.
Pour ma chambre, je veux de la tapisserie :
Un papier rose et frais qui toujours me sourie ;
Un beau iit en noyer avec trois matelas. Et des rideaux cossus à joyeux falbalas.
Je veux une commode avec un secrétaire. Qui de tout notre argent reste dépositaire; Puis, des chaiSéS de paille, avec un grand miro*-. Où, de la tête aux pieds, Fou puisse bien se voir.
Pour la noce, je veux une robe de soie Qui fasse bien froufrou, qu'on marche ou qu'on s'asseoie Je veux ma montre en or et mon cbâle assez lonu, Pour que le coin descende au moins jusqu'au talon.
A mon café (pardon de l'exigence extrême), J'entends tous les matins joindre mon pot de crème. Quant au bërçage, il n'est pas besoin d'en parler ; Qui lera les paquets saura bien les rouler.
Enfin, je veux avoir, chez moi, mes raves rondes; Voilà. C'est mon idée, et tant pis si tu grondes. Le vieux me promet, lui, tout cela sans façons ; Ainsi, pour y tenir, j'ai donc bien mes raisons.
Vois si tu veux lutter contre la concurrence. Et tâcher d'obtenir de moi la préférence ; Peut-être daignerais-je un jour te la donner ; Sinon, ma loi, lu peux aller te promener.
LE FEANE.
Le FrAne est une terme assez bien arrondie Dans laquelle on pourrait se croire en Normandie, Quanti ses frênes géants, au souffle de l'été. Retrouvent leur feuillage épais et velouté.
Jusqu'à ta fin d'avril pas un bourgeon n'y bouge. On n'y voit que des chan-ps à grosse terre rouge, Entrecoupée, de longs amas de cailloux blancs, Que le sol défriché rejette de ses flancs.
De gros genévriers meublent au loin la lande. En attendant le bec de la grive gourmande. Des bancs de rocher nu, des bois, des prunelliers. Alternent pauvrement jusque sous les halliers.
Quand l'hiver se déchaîne en folles algarades. Pas moyen de rêver ici de bergerades.
Si bien, sous les frimas qui viennent le fouetter Tout ce grand paysage a l'air de grelotter.
La neige avec le sol nivelle les clôtures, Et jusqu'à moitié roue inonde les voitures, En pesant sur le toit comme un lourd matelas Que la bise revêt d'un glacis de verglas.
Au premier vent de mai, métamorphose immense, L'alouette à chanter tout à coup recommence. La verdure envahit les prés et les buissons. Les linottes, les geais, les coucous, les pinsons,
Unissent brusquement leurs gaîtés sans égales, Aux bourdonnements sourds des mouches, des cigales On ne voit plus partout que fleurs et papillons, Des splendeurs de l'été premiers échantillons.
L'hirondelle en émoi vient dans la cheminée Rechercher son doux nid de la dernière année, Puis repart comme un trait, pour bientôt revenir Et repartir encore, ivre, à n'en plus finir.
Les blés dardent partout leur pousse en baïonnette, La marguerite a l'air d'une fermière honnête Qui vient de se passer sa collerette au cou ; A l'entour des murgers surgissent tout à coup
Les campanules qui retombent indolentes, Les œillets aux couleurs toutes sanguinolentes,
El, dans les trous des murs, par moments, le hasard Laisse poindre le nez curieux d'un lézard.
Dans cette ferme, à morne et robuste attitude, On a l'isolement, mais non la solitude ; Car, sur le moindre frêne, on n'a qu'à se percher Pour voir quelle heure il est au cadran du clocher.
Sous le large avant-toit, gisent à l'aventure
Des agrès de labour, des timons de voiture,
Des herses, des fagots, pêle-mêle étendus,
Et les jougs des gros bœufs, à leur clou suspendus.
Les moineaux à l'entour braillent leur tintamarre ; Le gros fumier carré s'affaisse dans sa mare. Le coq tout fier appelle, et poules d'accourir, Au petit grain de blé qu'il vient de découvrir.
La fontaine, plus loin, babille dans son auge, Aux abords de laquelle allègrement patauge, Dans la bouse, le gros et le petit bétail, En agitant sa queue ainsi qu'un éventail.
La chatte, sur le seuil, en fidèle portière, Frôle du flanc le mur, et guette la laitière, Dont peut-être elle attend une goutte' de lait; Le vieux chien, <)e son nid, sort bonasse et replet.
— ty —
La mère t'ait la soupe au feu <lc la cuisine,
Le dernier des marmots, vers la table voisine. Apporte, à la brassée, un pain plus gros que lui. Aux splendeurs du couchant la fenêtre reluit ;
Et sur table déjà la bonne soupe fume, Que le père, étrcignant des cuisses son enclume. Sur sa faux, que sa main serre comme un étau. Frappe encore, attendu qu'on fauchera bientôt.
L'ECOLE l'MMÀlitE.
Dans la chambre d'école entre, par la fenêtre, Un beau soleil de mai. Chacun se sent renaître ; Aussi chaque écolier, pris d'un joyeux frisson, Pense : — Ah Dieu! si j'étais an moins petit pinson !
Les uns, cheveux au vent, les autres en cnlotte. En blouse, en carmagnole, et presque sans culotte : Quelques-uns en souliers, quelques-uns en sabots. Ainsi grouille inquiet ce peuple de nabots.
— Bonjour, Monsieur le maître ! —Allons, marmaille, en place Vite, dépêchons-nous de commencer la classe ; Apprenez vos leçons et laissez votre pain
Pour l'heure du goûter, sous vos bancs de sapin
De l'appel nominal on épuise les listes. Tais, on se met en train par les abécédistes;
— A-B-C-D.. Voyons, suivez du doigt, marmots, Toutes ces lettres dont nous formerons des mots
— Ba bé-bi. . Faites donc trêve à vos escarmouches. Pendant quelques instants au moins, contre les mouches ,
Et gare, si j'en prends un seul à façonner Des cages en papier, pour les emprisonner.
Attention! vous dis-je, ou sinon, Dieu me damne ! Je vais vous coiffer tous de deux oreilles d'une.. Assez pour aujourd'hui. Faites mieux pour demain, Ou, voici ma férule, et gare à votre main.
A d'autres maintenant, la leçon de lecture. Mais qu'est-ce que ces mains pleines de confiture. Avec une chandelle affreuse au bout du nez ? Allons, mouchez-vous donc, polissons satanés !
El cet autre là-bas, qu'a-t-il donc qu'il trépigne I A peine entre, déjà sortir ! Ah ! c'est indigne ! Pourquoi n'avoir pas mieux pris tes précautions ! Allons, va vite, et trêve à ces contorsions.
Ail tableau, maintenant, voyons l'arithmétique. J,a théorie ici n'est rien sans la pratique : — Huit moitiés d'ânichons, plus un âne complet, Combien cela fait-il de bêtes, s'il vous plaît ?
■s- Cinq ! me répondrez-vous. Oui, cela fait cinq bêtes, Sans compter parmi vous un tas de fortes têtes. Si la poudre n'était inventée, on croirait Volontiers qu'un de vous bientôt l'inventerait. . .
Et maintenant, pourquoi (dressez vos deux oreilles !) Dromadaire et chameau n'ont-ils bosses pareilles ? Voyons !... mais vos efforts demeurent superflus, Vous ne pouvez le dire... Eh bien, ni moi non plus !
Et la grammaire ? Ici surveillons les principes, Sans quoi l'on n'est jamais fort sur les participes ; Et non moins ardemment montrons-nous attentifs, Dans le verbe, à l'emploi cossu des subjonctifs.
Pour se former l'esprit rien de tel que l'histoire. Voyons, racontez-nous l'exploit le plus notoire De Dagobert, ce prince aux innocents travers. . .
— Il mettait, dites-vous, sa culotte à l'envers.
— Très-bien. Mais ajoutons aussi, pour être juste, Qu'un mot de Saint-Eloi, dans son oreille auguste, Suffit pour que ce grand monarque maladroit Remit tout aussitôt sa culotte à l'endroit.
Voilà comment le nom des rois s'immortalise ! Chacun peut se tromper, quoi qu'on fasse ou qu'on dise, Le tout est de se dire, avant qu'il soit trop tard :
— Un peu plus je passais pour un fameux bêtard.
Silence! On frappe. Entrez !— Bonjour, Monsieur le maître! Seriez-vous assez bon, Monsieur, pour me permettre
De venir, sur le plan cadastral, confronter Los limites d'un champ que je veux acheter ?
— Je suis à vous. Silence ! Et que pas un ne bouge,.. Ou, quand je reviendrai, je me fâche tout rouée.
A peine est-il sorti que. comme de raison, Un branle-bas terrible envahit la maison.
De tous les coins, un feu des mieux nourris se croise. L'un lance son panier et l'autre son ardoise. Les cahiers frémissants tourbillonnent en l'air, Bientôt, dans la poussière, on ne verra plus clair.
Les obus épuisés, on charge à l'arme blanche. On se prend au toupet, on s'étreint par la hanche. De la tête et des pieds, des coudes et des mains. C'est un charme de voir boxer tous ces gamins.
Mais voici que la porte au grand large se rouvre. Tout pâle de fureur devant ce qu'il découvre. Le maître prend son fouet et s'en va ricanant D'une voix qui vous glace : — A mon tour, maintenant !
Au dehors, tout sourit, tout invite à sébattre; Aussi, devant les coups qui sur eux vont s'abattre, Ces enfants pensent-ils, pris d'horribles frissons :
— Ah Dieu ! si nous étions au moins petits pinsons! ..