LA FORGE
Le maréchal-ferrant travaille sur la place. Comme il pleut aujourd'hui, c'est là que se prélasse Le groupe habituel des flâneurs de l'endroit, Qui, de ce rendez-vous, usent comme d'un droit.
Un noyer plantureux sur l'avant-toit surplombe ; De ses feuilles la pluie à grosses gouttes tombe. Et la gouttière à flots lance sur le pavé L'averse dont le toit vient d'être bien lavé
Dans la forge, d'un air impassible et revêche, Le maréchal, coiffé de son vieux casque à mèche, En tablier de cuir, en sabots, le b'ras nu, Fait ronfler son soufflet au long jet continu.
Et l'énorme soufflet fait si bien son office, Que du foyer tout part comme un feu d'artifice, Dès que le maréchal tourne sur l'autre flanc Le grand morceau de" fer qu'il fait chauffer à blanc.
Près du foyer, l'auget plein d'humides grenailles, Où pour les refroidir il plonge ses tenailles, Puis la houille en grumeaux, et, dans l'angle noirci, Un saint Eloi de pierre à peine dégrossi.
Au milieu de l'échoppe et sur un vieux tronc d'arbre. Une enclume sonore et lisse comme un marbre. Avec un attirail de pinces, de marteaux, Sur le large établi, deux énormes étaux,
Des limes, des forets, des écrous, des ferrailles, Puis les fers à cheval qui pendent aux murailles, De vieux socs à remettre en leur état premier, Des haches, des tridents à charger le fumier.
Au dehors, sous l'auvent, une jument rustique Hennit au maréchal qui sort de sa boutique. — Donnez le pied, la Grise, et laissez saint Crépin Vous essayer un peu ce nouvel escarpin.
Et la Grise aussitôt lève sans plus de forme Sa queue épaisse d'où tombe un crotin énorme. En sentant le fer chaud griller son vieux sabot, Que la râpe, en deux coups, lustre comme un raDot.
D'autres fois c'est un bœuf à l'œil farouche et morne, Qu'on saisit par le nez, par la queue et la corne,
Et qui nargue, d'un coup de tête et de jarret, Tous ceux qui prétendaient le tenir en arrêt.
Mais le travail est là ; dans sa large courroie Qui l'enlève du sol comme un aigle sa proie, Plus moyen, pour le bœuf, de faire un mouvement, Aussi le ferre-t-on désormais librement.
La lumière du jour à la fin s'est éteinte. Voilà que l' Angélus à la paroisse tinte. De son chez soi chacun retrouve le chemin. — Allons, bien le bon soir, maréchal, à demain !
Et de loin, dans la nuit tombant tout à son aise, La forge prend l'aspect d'une ardente fournaise, Devant laquelle on voit, comme un fantôme errant. Passer le noir profil du maréchal-ferrant.
les mm.
Doux poëte, venez ; venea, soigneuse abeille, Venez tous deux remplir encor votre corbeille ; Venez tous deux jeter votre dernier coup d'oeil Sur ces prés qui, demain, seront peut-être en deuil.
Eh quoi!... déjà l'été? Quoi, ces plaines couvertes De papillons joyeux, de fleurs et d'herbes vertes. Exhalant leurs parfums acres autour de nous, Et baignant, comme l'eau d'un fleuve, nos genoux. .
Eh quoi!... toutes ces fleurs, si frêles, si charmantes. Souriant au soleil d'un sourire d'amantes; Tous ces sainfoins remplis d'ineffables senteurs, De fourmis en querelle et de grillons chanteurs ;
Luzerne, serpolet, scabieuses, graminées,
Les trèfles, l'ancolie aux têtes inclinées,
Les narcisses avec leurs pétales d'argent....
Eh quoi! tout mourra donc, quand viendra la Saint-Jean !
Oui, vienne la Saint-Jean, vienne la faux jalouse. Et nous n'aurons plus là qu'ime triste pelouse,
Où s'éparpilleront mille insectes surpris De ne plus retrouver leurs nocturnes abris.
Puis, derrière la faux, les andains uniformes S'étendront côte à côte, à travers les grands ormes, Comme ces régiments que la mitraille abat D'un seul coup, sans clameurs, sans répit, sans combat.
Puis, après les faucheurs aux poitrines velues, Des faneuses viendront, folâtres et joufflues, Un râteau sur l'épaule, et cachant de leur peau La robuste fraîcheur sous un vaste chapeau.
Et quand tout sera mort et tranché par la tige, Quand il ne restera plus trace ni vestige De sève dans ces fleurs si superbes à voir, Quand la chaleur aura fait partout son devoir,
Les pesants chariots sortiront de la ferme. Avec deux bœufs, au pas majestueux et ferme, Qu'on sauve, en leur collant force joncs à l'entour, Du taon, mouche infernale aux instincts de vautoui
Doux poëte, venez ; venez, soigneuse abeille, Venez tous deux remplir encor votre corbeille, Venez tous deux jeter votre dernier coup d'oeil Sur ces prés qui, demain, seront peut-être en deuil
Oh ! comme la nature est riante et comme elle Ferait couler à flot, de sa forte mamelle, Si nous l'interrogions, moins grossiers ou moqueurs, La santé dans nos corps et l'amour dans nos cœurs !
Le matin, quand tout luit, quand tout chante et s'éveille, Quand tout va retrouvant ses parfums de la veille, Quand tout va revêtant ses plus vertes couleurs : Les tilleuls embaumés et les sureaux en fleurs,
Qui n'a senti parfois, en folles rêveries.
Son âme s'envoler à travers les prairies,
Avec un bruit confus de feuillages ou d'eaux,
Les bras tout grands ouverts, et couché sur le dos ?
D'abord ce sont des cris et des voix sans pareille, Qui viennent doucement vous tinter à l'oreille. Pendant qu'on suit au ciel un nuage anguleux, Qui s'enfuit par-delà les grands horizons bleus.
Puis, le long de vos bras, grimpe à la dérobée, Quelque roux perce-oreille ou quelque scarabée ; Ou, verte et repliée en forme d'oméga, La chenille, flairant quelque nouveau dégât.
Fermez alors les yeux ; que tout vienne à se taire Pour vous à la surface, et regardez sous terre,
Tout rempli de terreur et d'admiration, Le travail incessant de la création.
Voyez dans quel chaos se croisent ces racines Que chaque insecte mord de ses dents assassines ; Voyez par quel chemin la sève lentement Monte et circule autour du moindre filament,
Et comprenez, à voir ainsi cet autre monde. Où tout est fange, nuit, suintement immonde, Ce qu'il faut, par dessous, d'efforts inaperçus, Pour qu'une pauvre fleur éclose par-dessus.
Ainsi quand un hasard moins désolant ramène Le sourire effacé sur une bouche humaine, Ne l'enviez pas trop, avant d'avoir compté A quel prix ce sourire, hélas! fut racheté.
Car tout bien a pour nous sa face expiatoire ; Comme pour ce voleur dont nous parle l'histoire, Qui cachait sous sa robe, aux plis calmes et blancs. Le renard affamé qui lui rongeait les flancs.
Doux poète, venez ; venez, soigneuse abeille, Venez tous deux remplir encor votre corbeille ; Venez tous deux jeter votre dernier coup d'œil Sur ces prés qui, demain, seront peut-être en deuil.