‹ Poésies. Nouv. éd. augm. et précédé d'une noticeChapitre 12 sur 108 · PHILIS · texte numérisé non relu

PHILIS

Presse-toi, vieux beraer, tout annonce l'orage.

Le vent courbe les blés, détruit la fleur sauvage;

Un murmui'c plaintif circule au fond des bois,

Et l'écho me répond en attristant ma voix.

Da ton chien prévoyant la garde est plus austèi c ,

il rôde, en haletant, d'nn air triste et sévèie;

Du fond de la vallée il ramène un agneau,

Et le chasse en grondant jusqu'au sein du troupeau.

L'ouragan tourbillonne et ravage la plaine ;

L'éclair poursuit l'éclair; il tonne, il va pleuvoir;

Tout s'efface ; il fait nuit longtemps avant le soir,

Et le toit de Philis ne se voit plus qu'à peine :

Laisse-moi te guider. Si tu ne peux courir,

Je soutiendrai tes pas : ne crains point ma jeunesse ;

J'ai dtjà quatorze ans; j'honore la vieillesse.

Et je suis assez grand, du moins, pour la chêiir.

La petite Philis t'ouvrira sa chaumière;

Son père m'a vu naître, il m'appelle son fils!

Peut-être qu'autrefois tu connaissais sa mèie ;

Elle n'est plus... mais viens; tu connaîtras Philis!

Oui, beiger, c'est Philis qui m'a dit tout à l'heuie :

« Olivier, le ciel gronde ; on s'enferme au hameau ;

Nous sommes à l'abri ; mais au pied du coteau

Je vois un vieux berger; (pi'il vienne en ma demeuie

Regarde sur son fioat voler ses cheveux blancs;

Comme il lève les yeux vers le ciel en colère!

11 se met à genoux... C'est qu'il a des enfants,

-.0 POKSIES

\']\ (|iril (Icmando ;ni cii'l do leur pinlfr nu père! »

Kl riiilis de mes m;iins a retiré sa main ;

Va jnsqn'an fond dn cœnr j'ai crn sentir ses larmes,

Fa j'ai conrn vers loi. Mais, an ])ont du cliemin,

Tu verras s'il est doux de ealmer ses alarmes.

IJerger, voilà Pliilis! — Elle nons tend les bras :

Vois conmie sou sourire est mêlé de tristesse !

Elle songe à sa mèie, et ulenre de tendresse;

Samèielni sourit... mais ne lui répond pas!

Entrons. — Le vieux berger rêve à ton doux langage,

i^bilis; il te regarde, il est moins abattu.

On est calme avec toi, même au bruit de l'orage;

0 Pln'lis! on est bien auprès de la vertu !

Tandis que ses moutons, sons la fouillée obscure,

ArracluMit à la terre une bumide verdure,

Je lui riicontciai, ]:oiu' charmer ta frayeur,

Le plus beau de mes jours, le jour où je t'ai vue.

Si tu crains d'un éclair la lueur imj)!évue.

Tant que je parlerai, caclie-toi sur mou cœur;

Caclie-toi . . . Ma Pbilis n'avait pr-s dix années, Quand le basard lia nos âmes étoimées.

Je l'aimai pbis que moi, plus (pie mou seul agneau Que j'offiis à Pbilis, el (pi'elle liouvait beau. C'était un jour de fêle, et cet agneau volage S'enfuit, malgré mes cris, loin de noire village. Sous ce bou(pie! de bo:i\, (pii cache une maison, l/agneau viul sejeler.... Hélas! qu'il eut raison! J'y reuconlrai Pbilis; je crus la reconnaître; Je crus l'avoir aimée avan! même de naître; Jesenlis (jue mon cœur s'enfuyait vers le sien, El je vis<lans ses yeux qu'elle atlcudail le mien.

Ello avait à ses pieds sa guirlande eifeiiillée ; Elle pleurait... C'était une rose mouillée. Saisi de sa douleur, je ne pouvais parler ; Je ne pouvais la joindre, hélas ! ni m'en aller. Son œil noir dans les pleurs brillait comme une éloile, Ou comme un doux rayon quand il pleut au soleil. On eùl dit que mes yeux se dégageaient d'un voile, Et que ce doux regard encliantait mon réveil ! J'ouliliai mon hameau, mes parents, ma chaumière; Mon àme pour la voir couiiit sous ma paupière : J'oubliai de punir l'agneau capricieux; Je regardais Philis, et je voyais les cieux.

« Qui t'alarme, lui dis-je, ô petite bergère?

As-tu peur d'un bélier caché sous la iîruyèrc ?

Ou quelque méchant pâtre, en grossissant sa voix,

Ose-t-il t'empêcher de couiir dairs le bois?

Je voudrais.... je voudrais savoir comme on t'appelle :

Moi, je suis Olivier, — Je suis Philis, dit-elle.

Je n'ai vu qu'un agneau qu'appelait un entant,

Et je n'ai pas eu peur à la voix d'un méchant.

Mais, en cueillant des fleurs pour couronner ma (éle,

Je disais : Ce fut donc encore un jour de lete.

Pui^-qu'on m'avait parée avec de blancs atours.

Que ma mère en priant s'endormit pour toujours.

Elle avait demandé le pasteur du village :

I^e pasteur avait dit : (i Espérance et courage! •)

11 bénit son sommeil ; et, plein^ant avec nous.

Parlait bas à mon pèic immobile à genoux.

liCs bergers pour la voii^ entouraient la chaumière;

Son nom, qu'ils aima eut tous, unissait leur prière:

Sous le même rideau je voulus me cacJier :

Mon piTc, en gémissant, jnit seul m'en détacher.

Vers le soir, dans son lit, un ange vint la prendre;

Il emporta ma mère, et je la vis descendre

A travers le sentier qu'éclairaient deux llambeaux :

On chantait, mais ce chant m'arrachait des sanglots.

Je lui tendais les bras du haut de la montagne,

Quand je vis des hiboux voler dans la campagne.

Je n'osai plus crier : ma voix me faisait peur ;

Son nom, qui m'étouifait, s'enferma dans mon cœur;

L'ombre m'envelop})a : le reste, je l'ignoie.

On me trouva plongée en un prol'ond sommeil;

Hélas! dans ce sonmieil on pleure, on aime encore :

Il en est un, dit-on, sans amour, sans réveil!

Depuis ca jour de fête, on n'a pas vu ma mère; Au sentier, chaque soir, elle appelle mon père; Mais, (piand je veux savoir s'il l'a vue en chemin, Il soupire et me dit : Je la verrai demain! Voilà, petit berger, la cause de mes larmes. A mon père atti isté je cache mes alarmes ; Pour lui plaire souvent je me pare de fleurs ; Et j'apprends à sourire en retenant mes pleurs. ))

Sou père 1 écoutait à travers la fenêtre;

Je le pris |!Our le mien en le voyant paraître.

D'un ail' triste et content il sourit à JMiilis,

Et de|)uis ce moment il m'ajtpela sou lils!

L'agneau sautait près d'elle et broutait sa ronronne;

Hors de moi, je saisis ce précieux laicin ;

Eu liend)lant de jl.usir, je le mis dans mon sein :

01 Si mon agneau te })lait, j)reuds-le, je le le donne,

Dis-je alois à Pliilis. Clia.que jour, eliaipie soir.

Si ton père y consent, je reviendrai le voir. Il semble qu'il demande et choisit sa maîtresse ; Comme il me caressait, je vois qu'il te caresse : Les nœuds pour Tarrêter sont déjà superflus; Tn lui parles, Philis, il ne m'écoute plus ! »

Son père, en l'embrassant, nous permit cet échan^^e.

Il fallut m'en aller! Je courus, sous la grange,

A mes tendres parents raconter mon bonheur;

Je montrai la guirlande encore sur mon cœur;

Je parlais de Philis, et j'embrassais ma mère ;

Je biTilais que le jour nous rendît sa lumière ;

En respirant les Heurs enfui je m'endormis.

Et mon rêve disait : Philis! Philis! Phihs!

Ce nom charme en tous lieux mon oreille lavie;

Il a frappé mon àme et commencé ma vie;

Mes lèvres, en dormant, savent le prononcer,

Et, dans l'ombre, ma main essaie à le tracer :

C'est pour l'unir au mien que j'apprends à l'écrire...

Eveille-toi, Philis l je n'ai plus rien à dire.

Tu peux ouvrir les yeux, le calme est de retour;

Le soleil épuré recommence un beau jour; '

Avant de les quitter, il sèche nos campagnes,

El de ses derniers léux redore les montagnes.

0 berger ! si le ciel ici t'a fait venir, C'est que le ciel nous aime, et qu'il va nous bénii Mais tes moutons joyeux se jettent dans la plaine; La pluie et la poussière ont pénétré leur laine; Demain, dans le ruisseau qui baigne le vallon, J'irai t'aider moi-même à blanchir leur toison; J'irai... De ma Philis tu vois venir le pèie;

Elle comi dans ses ])ias et ratteiiil, la première. 0 berger ! si jamais, seul et loin de ton fils, L'orage le surprend, sonviens-toi de Pliilis!

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