LE PRESSENTIMENT
C'est en vain que l'on nomme erreur
Cette secrète intelligence Qui, portant la lumière au fontl de notre cœur, Sur des maux ignorés nous fait gémir d'avance. C'est l'adieu d'un bonheur })rêt à s'évanouii" : C'est un subit effroi dans une âme paisible ;
Enfin, c'est pour l'être sensible
Le fantôme de l'avenir.
Pressentiment, dont j'éprouvai l'empire, Oh ! (pli peut résister à tes vagues douleurs ?
Encore enfant, tu m'as coûté des ])leurs, Et de mon front joyeux tu chassas le sourire,
Oui, je t'ai vu, couvert d'un voile noir. Aux plus beaux jours de mon jeune âge ; Tu formas le premier nuage
Oui des beaux jours lointains enveloppa l'espoir.
Tout m'agitait encor d'une innocente ivresse ;
Tout brillait à mes yeux des plus vives couleurs, Et je voyais la riante jeunesse
Accourii' en dansant pour me jeter ties ileurs. Ail sein de mes chères compagnes, Courant dans les vertes campagnes, Fra|)pant l'air de nos doux accents^ fjui j)0uvait attrister mes sens ?
Comme les fauvettes légères
Se rassenil)lent dans les bruyères,
La saison des fleurs et des jeux
Rassemblait notre essaim joyeux.
Un jour, dans ces jeux pleins de cbarmes. Je cessai tout à coup de trouver le bonbeur ;
J'ignorais qu'il fût une erreur,
Et pourtant je versai des larmes !
En revenant je ralentis mes pas ; Je remarquai dn jour le feu près de s'éteindre, Sa cbute à l'borizon, qu'il regrettait d'atteindre; Mes compagnes dansaient... moi, je ne dansai pas.
Vn mois après, j'errai dans ce lieu solitaire ; Hélas ! ce n'était plus pour y cbercber des fleuis : La morl m'avait appris le secret de mes pleurs, Et j'étais seule au tombeau de ma mère !
J'étais à loi peut-être avant de t'avoir vn. Ma vie, en se formant, fut promise à la tienne , Ton nom m'en avertit par un trouble imprévu, Ton àme s'y cacbait pour éveiller la mienne. Je l'entendis un jour, et je perdis la voix ; Je l'écoutai longtemps, j'oubliai de répondre : Mon être avec le tien venait de se confondre ; Je cru^ qu'on m'appelait pour la première fois.
Savais-lii ce prodij^e? Eh bien, sans to connaître,
J'ai deviné par Ini mon amant et mon maître,
Et je le reconmis tl;ms tes premiers accents,
Quand tu vins éclairer mes beaux jours languissants.
Ta voix me fit pfdir; et mes yeux se baissèrent ;
Dans un regard nniet nos àmcs s'embrassèrent ;
Au fond de ce regard ton nom se révéla,
Et sans le demander j'avais dit : m Le voilà ! n
Dès lors il ressaisit mon oreille étonnée ; Elle y devint soumise, elle y lîit enchaînée. J'exprimais par lui seul mes plus doux sentiments; Je l'unissais an mien pour signer mes serments. Je le lisais partout, ce nom rempli d(^ charmes.
Et je versais des larmes : D'un éloge enchanteur toujours environné, A mes yeux éblouis il s'offrait couronné. Je l'écrivais... bientôt je n'osai plus l'écrire, Et mon timide amour le changeait en sourire. Il me cherchait la nuit, il berçait mon sommeil ; 11 résonnait encoïc autour de mon réveil ; Il errait dans mon souffle, et, lorsque je soupire. C'est lui (jui me caresse et que mon cœm' respire.
Nom chéri ! nom chaimant ! oi'ade de mon sort ! Hélas ! (jue tu me plais, que ta giace me touche ! Tu m'annonças la vie; et, mêlé dans la mort, Comme un deinier baiser tu fermeias mi bouche '
Je m'ignorais encor, je n'avais pas aimé. L'amour! si ce n'est toi, qui pouvait me l'appreuilre ! A quinze ans, j'entrevis un enfant désarmé ; Il me parut alors plus folâtre que tendre :
D'un trait sans force il effleura mon cœur ;
Il fut léger comme un riant mensonge ; Il offrait le plaisir, sans parler de bonheur ;
Il s'envola : Je ne perdis qu'un songe.
Je l'ai vu dans tes yeux, cet invincible amour, Dont le premier regard trouble, saisit, enflamme; Qui commande à nos sens, qui s'atlache à notre àme,
Et qui l'asservit sans retour.
Cette félicité suprême.
Cet entier oubli de soi-même,
Ce besoin d'aimer pour aimer, Et que le mot amour semble à peine exprimer : Ton cœur seul le renferme, et le mien le devine ; Je sens à tes transports, à ma félicité. Qu'il veut dire à la fois bonheur, éternité,
Et que sa puissance est divine !
78 l'OF.SIF.S.
Ma sœur, il est parti! ma sœur, il m'abandonne ! Je sais (ju'il m'abandonne, cl j'attends, et je meurs, Je meurs. Embrasse-moi, pleure pour moi... pardonne... Je n'ai pas une larme, et j'ai besoin de pleurs, Tu gémis : que je t'aime ! ob ! jamais le sourire Ne te rendit plus belle aux ])lus beaux de nos jours ! Tourne vers moi les yeux, si tu plains mon délire; Si tes yeux ont des pleurs, regarde-moi toujours. Mais retiens tes sanglots; il m'appelle, il me touclie ; Son souffle en me cberchant vient d'elfleurer ma boucbe Laisse, tandis qu'il brûle et passe autour de nous, Laisse-moi reposer mon fiont sur tes genoux.
Écoute : ici, ce soir, à moi-même cachée. Je ne sais quelle force attirait mon ennui : Ce n'était plus son ombre à mes pas attachée,
Oh! ma sœur, c'était lui.
C'était lui, mais changé, mais triste. Sa voix tendre Avait pris des accents inconnus aux mortels, Plus ravissants, plus puis, comme on croit les entendre Quand on rêve les cieux au pied des saints autels. Il parlait, et ma vie était près de s'éteindre. L'étonnemcnt, l'ellVoi, ce doux effroi du cœur, M'enchaînait devant lui : je l'écoutais se plaindre. Et, mourante pour lui, j'accusais ma rigueur. Il parlait, il rendait la nature attentive ; Tout se taisait; des vents l'iialeine était captive;
Du rossignol ému le chant semblait mourir ; Cin eût (lit que l'eau même oubliait de courir.
Hélas ! qu'avait-il fait alors pour me déplaire? Il frémissait, ma sœur, me cherchait comme toi.
Non, je n'avais plus de colère :
1! n'était }»lus coupable, il était devant moi.
Sais-tu ce qu'il m'a dit? des reproches... des larmes...
Il sait pleuier, ma sœur !
0 Dieu ! ([ue sur son front la tristesse a de charmes ! Que j'aimais de ses yeux la brûlante douceur! Sa plainte m'accusait ; le crime. . . je l'ignore ; J'ai fait pour l'expliquer des efforts superflus; Ces mots seuls m'ont frappée, il me les crie encore :
« Je ne te verrai plus ! o
Et je l'ai laissé fuir, et ma langue glacée A murmuré son nom, qu'il n'a pas entendu ; Et sans saisir sa main ma main s'est avancée : Et mon dernier adieu dans les airs s'est perdu !